Création de Hautepierre

Article extrait d’une publication du centre universitaire  de l’enseignement du journalisme – Unniversité Robert chumann, Strasbourg (2008)

 

1er juin 1970, Hautepierre accueille son premier locataire
En 1964, le Conseil municipal de Strasbourg décidait de construire 8000 logements sur 253 hectares de champs et pâtures situés à la périphérie de la ville. Le 1er juin 1970, Hautepierre accueille le premier locataire qu’un quartier destiné à « favoriser l’éclosion de communautés humaines, au lieu de les étouffer ».
Lundi 1er juin 1970. Après plusieurs semaines de pluie, le soleil est revenu. La température dépasse la barre des vingt degrés, l’été fait enfin acte de présence. Dans les rues de Strasbourg, l’ambiance est déjà à la fête : du 3 au 10 juin, la Semaine autrichienne proposera animations et expositions dans la capitale alsacienne et dressera même place Kléber une grande roue d’ordinaire installée dans les rues de Vienne.
Trois kilomètres plus à l’ouest, à Hautepierre, dans une indifférence quasi générale, un camion de déménagement se faufile prudemment entre les gigantesques engins de chantier, seuls véhicules circulant d’habitude parmi les rues, tout juste goudronnées, de la maille Eléonore. Le camion s’arrête devant le 49 du boulevard La Fontaine. A cet instant, Hautepierre devient lieu de vie, il compte un habitant.
Robert Adjedj, chef du projet Hautepierre à la Société d’aménagement et d’équipement de la région de Strasbourg (SERS), est l’un des rares à suivre l’emménagement. Moment d’émotion : « Tout cela paraît irréel. Ces gens qui maintenant vont vivre dans un quartier tout juste sorti de ses cartons… »
Tout à son déballage, le locataire du 49, boulevard La Fontaine ne se doute pas qu’un urbaniste observe ses fenêtres, tout ému de son arrivée. Pour les concepteurs de Hautepierre, cet aménagement dans l’un des 8 000 logements prévus met un terme à six années d’effort.
C’est le 28 décembre 1964 que le ministère de la Construction a autorisé la création d’une zone à urbaniser en priorité (ZUP) dans l’espace vacant entre Cronenbourg et Koenigshoffen. Bordé au nord par la route d’Oberhausbergen et au sud par la route des Romains, le secteur n’était pratiquement pas construit. Quelques maisons formaient bien le lieu-dit d’Hohenstein – qui donnera, après traduction, son nom à Hautepierre –, mais pour l’essentiel ces 253 hectares n’étaient que champs de maïs et pâturages destinés aux moutons.
L’autorisation du ministère de la Construction répondait aux décisions du Conseil municipal de Strasbourg du 23 novembre 1964. Ce jour-là, le maire Pierre Pflimlin avait lancé la grande opération d’urbanisation destinée à combler le manque de logements de la capitale alsacienne.
Dès 1945, Strasbourg voyait sa population augmenter. A la fin des années 50 et au début de la décennie suivante, le rythme s’accélérait encore, laissant craindre une pénurie de logements à bref délai. La construction d’un nouveau quartier, faisant la part belle aux logements sociaux, s’imposait.
Sans perdre de temps, la Ville confiait en janvier 1965 le projet à la SERS qui avait restructuré le quartier de la Krutenau. La SERS demandait alors à Pierre Vivien, architecte en chef des Palais et bâtiments nationaux, de réaliser le schéma directeur du futur quartier.
Dans l’esprit de Pierre Vivien comme dans les discours de Pierre Pflimlin ou les éditoriaux de la presse locale, Hautepierre est alors une cité idyllique. « Ne pourrait-on construire ces nouvelles villes, qu’on appelle cités, de telle sorte qu’elles favorisent l’éclosion de communautés humaines au lieu de les étouffer ? Cela nous semble l’idée directrice du plan de Hautepierre », lisait-on, en février 1969, dans les colonnes du Messager évangélique, petit journal religieux alsacien.

Surtout des jeunes couples

Avec ses mailles aux prénoms féminins, ses rues et boulevards aux patronymes de grands écrivains, avec un système de passages souterrains et de passerelles qui facilite la circulation automobile en supprimant feux tricolores et passages piétons, Hautepierre a tout pour devenir un « havre de paix et de sécurité », comme le prédit Robert Baillard, président de la SERS.
A ce stade, une seule question restait en suspens : les habitants adhéreront-ils à cette utopie en marche ? Les premiers Hautepierrois viendront d’horizons très différents. De la Krutenau en pleine réhabilitation, de Sélestat ou de Haguenau, ou de beaucoup plus loin : pieds noirs et maghrébins.
Cette diversité pose très vite quelques problèmes : les Français de l’intérieur, installés à Hautepierre, s’accomodent difficilement du dialecte alsacien et perçoivent son usage comme une mise à l’écart, ou un refus de communiquer.
Pourtant, malgré leurs différences, les premiers Hautepierrois se ressemblent. Ce sont surtout de jeunes couples, avec deux ou trois enfants. Ils ont choisi Hautepierre car les loyers sont abordables et que Strasbourg offre maints emplois.
Plus surprenants, nombre de ces premiers habitants partagent le même idéal communautaire. « Les pionniers ne sont pas venus à Hautepierre seulement pour gagner leur vie et faire vivre leur famille. Ils voulaient aussi réussir humainement », se souvient l’abbé Joseph Itty, le curé de la paroisse.
Les premiers locataires pensent faire de leur quartier une communauté joyeuse et solidaire. Le tissu associatif se densifie très vite. Le 28 décembre 1970, l’Association populaire familiale (APF) crée une section locale à Hautepierre. Sous la direction de Jean-Charles Pfeiffer, un journal mensuel gratuit, Le Locataire, naît dans la foulée.
L’APF est bientôt rejointe par l’Association générale des familles (AGF), les Jeunes équipes d’éducation populaire (JEEP), le Mouvement familial d’Alsace (MFA) ou encore l’Union féminine civique et sociale (UFCS). Bref, tout un vivier qui s’attache à améliorer le quotidien des premiers habitants de Hautepierre.

Des caves en fête

Ces défricheurs ont un peu l’impression « d’essuyer les plâtres ». Cabines téléphoniques trop rares, locaux à vélo trop petits, une boue omniprésente, des bus qu’on attend trop longtemps : les équipements proposés ne sont pas fameux.
De plus, contrairement à ce que les promoteurs avaient annoncé, aucune école n’est encore construite, aucune crèche n’a été ouverte, le ramassage des ordures n’est pas effectué. Au quotidien, la vie à Hautepierre n’est pas des plus faciles, ni des plus agréables.
Mais les habitants et leurs associations ne baissent pas les bras. Ils se battent, interpellent le maire ou ses adjoints dans les réunions de quartier, manifestent même parfois, mettant tout en œuvre pour améliorer leurs conditions de vie.
Chaque équipement supplémentaire, obtenu de haute lutte, du bureau de poste à la halte-garderie, est fêté comme une victoire.
Avec le temps, pourtant, l’enthousiasme décline peu à peu. Le sentiment d’isolement grandit. Ni bistrots, ni cinéma. L’absence de véritable lieu de rencontres devient insupportable.
Longtemps, les Hautepierrois essaieront de passer outre, de s’amuser ensemble, malgré tout. Les caves deviendront lieux de convivialité. Des carnavals s’organiseront.
Mais au fil des mois, la volonté s’émousse et, avec elle, l’énergie qu’implique la vie associative. Finalement, Hautepierre deviendra une cité comme tant d’autres, un de ces « grands ensembles de la région parisienne », brocardés par les élus strasbourgeois en 1964, au début de l’aventure.
« Cité maudite ou ville d’avenir ? », se demande alors l’hebdomadaire L’Ami du Peuple (31 mai 1972) ; « Cité dortoir ou ville vivante ? », s’interrogent aussi les Dernières Nouvelles d’Alsace (10 janvier 1973).
Sur le terrain, ces questions ont fini par trouver leurs réponses. A partir de 1975, les départs se multiplient. Parmi les premiers, nombreux sont ceux qui s’étaient installés boulevard La Fontaine dans la maille Eléonore, là même où l’utopie urbanistique avait commencé un certain 1er juin 1970.

 

 Le projet de Hautepierre en 1970:A l’origine, Hautepierre devait compter 11 mailles. Mais Hélène, Françoise et Germaine n’ont jamais été construites.A l’origine, Hautepierre devait compter 11 mailles. Mais Hélène, Françoise et Germaine n’ont jamais été construites.  plan des mailles en 1970

 

 

 

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