A quoi ça sert une oeuvre d’art ?

30 09 2006

Cette question est souvent posée par les élèves, voire même par les adultes. Elle est tout à fait légitime et mérite une réponse argumentée. Je vais tenter d’y répondre avec trois oeuvres d’art qui se complètent et se répondent à travers le temps qu’il soit proche ou historique.

La première oeuvre d’art fait partie de l’histoire de l’art et est ancrée maintenant dans notre culture générale (du moins pour les adultes). « Le radeau de la Méduse », peinture à l’huile de Théodore GERICAULT présenté au salon de 1819.

Le peintre est connu pour ses peintures de chevaux mais cette oeuvre est bien une peinture engagée. L’oeuvre présentée fait scandale au salon de 1819. En effet, le naufrage relativement récent de « La Méduse » le 2 juillet 1816 a provoqué quelque agitation à l’encontre du pouvoir en place. L’affaire a de quoi faire la une des chroniques. 149 rescapés amassés sur un radeau de fortune sont sauvés par un autre navire après 27 jours de souffrance. Mais voilà, il ne reste plus que 15 survivants. L’Etat est remis en cause pour avoir laissé un capitaine inexpérimenté diriger le bateau. A ce contexte s’ajoutent des scènes d’anthropophagie à bord du radeau.

La composition appartient au néoclassicisme et non au romantisme selon la notice du Louvre  mais ce vernis se craquèle car le fait divers, l’actualité est traitée comme la grande peinture d’histoire, celle qui figure au premier rang dans la hiérarchie des genres. Les souffrances de l’être humain sont traitées à l’égal des héros grecs et romains. David peut aller se rhabiller !!! Le réalisme du corps des naufragés rajoute du sel à la polémique, d’autant que Géricault a fait ses études à l’aide de véritables cadavres. Malgré sa composition pyramidale classique, le peintre fait rentrer l’immédiaté du fait-divers dans le grand genre. Il remet en cause, avec les codes de l’académisme appartenant à son époque, la hierarchie des sujets. L’idéal fait place au réalisme.

Bus shelter IV

La deuxième oeuvre est une installation de Dennis ADAMS datée de 1987. Elle s’intitule  » Bus shelter IV ». A Münster : un arrêt de bus avec panneau photographique représentant une image du procès Klaus Barbie avec maître Vergès et son client prise en 1987. Pour le néophyte, la photographie qui témoigne de l’installation apparaît un peu obscure. Il s’agit bien d’un abribus fabriqué par l’artiste et d’une photographie du procès qui n’est pas un panneau publicitaire. Cette installation fait sens une fois présentée dans la ville de Münster en Allemagne où presque au même moment se déroule le procès Barbie à Lyon en France. 

Le spectateur appréhende l’actualité par le détail, à savoir un abribus support d’une photographie. Mais quel est l’intérêt de ce dispositif ? Si l’on reprend le contexte cité plus haut, il s’agit de réactiver ou d’activer un fait d’actualité qui a mis 4 ans à se mettre en place. En effet, K.Barbie a été extradé de Bolivie en 1983 et les parties civiles sont dans l’attente d’un procès, d’autant que l’accusé tente de se soustraire à la parole des témoins en refusant de se présenter aux audiences au début du procès.  L’abribus symbolise à la fois le quotidien et l’attente à l’échelle de la ville. Le détail devient omniprésent , le panneau photographique n’est plus regardé comme une image banale mais comme une manière de replacer l’actualité française dans une ville d’Allemagne. L’oeuvre d’art transcende le temps se déplaçant  dans un contexte différent de l’actualité pour lui donner un supplément de sens même si le malaise peut s’installer à la vue du dispositif.

La troisième oeuvre  de l’artiste Jordan Tinker intiulée « Gas », 2000. Cette photographie qui n’est pas une publicité pour Total, associe dans un même cadrage un coucher de soleil décentré et le logo de l’entreprise. 

TINKER_Jordan_Gas_2000.jpg Ce cadrage pris certainement en voiture, renvoie à l’histoire de la beauté car il est considéré par le commun comme le beau par excellence, faisant référence au genre du paysage traité par la peinture notamment et maintes fois photographié par le touriste lambda. Mais si le ciel et tellement présent, le spectateur ne voit que le logo Total qui vient, comme un « furoncle » perturber ce beau paysage! La date de réalisation de la photographie est assez proche d’un fait d’actualité: la marée noire provoquée par le naufrage de l’Erika. L’ambiguité s’installe, l’entreprise Total est à la fois productrice de matière première et de pollution en même la photographie rappelle l’esthétique de ses spots télévisés très léchés, le dernier en date étant « Anything for you » (2006). Ce qui fait sens ici, c’est bien la liaison entre deux univers qui confrontent l’actualité et l’histoire du beau. L’objectif est de confronter le spectateur à ses propres représentations afin de les remettre en cause. Ce qui nous permet de revenir à la question posée, à savoir: à quoi ça sert une oeuvre d’art?

Si TINKER nous renvoie à l’histoire du beau, c’est pour mieux revenir à l’événement et par extension à la réalité. Et non, l’art, et notamment la démarche artistique n’est pas simplement là pour créer de jolies choses où pour absorber le spectateur dans une introspection ou une douce béatitude qui est plus de l’ordre du phantasme ( vision cristallisée au XIXème siècle) mais pour :

1) remettre en question l’académisme, la hiérarchie des genres avec la peinture de GERICAULT.

2) éveiller les consciences par l’installation d’ADAMS.

3) dénoncer ou remettre en cause les représentations avec le cadrage de TINKER 

Eh oui, l’art s’intéresse à l’actualité, il est rarement en dehors de la vie même s’il apparaît très éloigné au premier abord. Il s’agit ici de se reposer la question : qu’est-ce qui est de l’art ? Ce qui ne va pas de soi… et souvent c’est par le détail que l’on peut donner des éléments de réponse. 

Bonne lecture et un grand merci à Gilles Devaux, formateur agrég à Créteil pour nous avoir fait réfléchir à cette question.

Adeline BESSON 



L’Accordeur de tremblements de terre

28 09 2006

Les frères Quay nous proposent un conte fantastique . L’histoire est un peu difficile à résumer car les situations se rejouent continuellement de manière différente tout au long du film.

En effet, la grande cantatrice Malvina van Still jouée par Amira Casar qui doit bientôt se marier à son partenaire de scène, se retrouve kidnappée par un savant (le docteur Droz) magistralement inquiétant joué par Gottfried John qui la maintient dans un semi-coma. Mais bientôt, elle est condamnée à préparer un grand concert. Pour ce faire un accordeur de piano, sorte de pierrot lunaire, Felisberto, est embauché par le docteur pour accorder choses curieuses, automates….

On rentre assez vite dans cet univers cotonneux où la lumière d’un sud imaginaire vient éblouir le spectateur et endormir les acteurs. Le trouble s’installe rapidement. Les réalisateurs brouillent les cartes du début de narration par un flots d’images et de références. Toutes ces images extrêment travaillées ne nous laissent pas forcément l’esprit libre. C’est peut-être ce manque de flottements et de « temps morts » qui pèsent sur la fin du film. Là où David Lynch, par exemple, utilise des paysages et une bande son très juste pour laisser le spectateur respirer et s’approprier un univers labyrinthique et complexe.

Les différents procédés utilisés sont très riches qu’ils soient la mise en abyme ou les différents niveaux de représentations car les images alternent entre enregistrements du réel et images d’automates en carton-pâte. Riches peut-être trop riches mais l’esthétique est baroque et fait plus appel au style romantico-onirique de la fin du XIXème siècle. On pense assez vite à « L’Ile aux morts » d’Arnold Brocklin (1880) pour les paysages.

Bon film!

A bientôt

Adeline Besson



“D’un regard l’Autre”

24 09 2006

Toute première grande exposition temporaire pour le Musée du quai Branly , la première salle de l'exposition tapissée de miroirs renvoie à deux objets (une représentation de caravelle dorée accompagnée de son équipage et le premier globe où apparaît pour la première fois, l'Amérique) qui symbolisent la découverte d'autres terres et par extension de l'Autre.

Mais voilà, la problématique ambitieuse qui soutient cette première tentative de montrer le regard des européens  du monde médiéval jusqu'au début du XXIème siècle, sur l'Afrique, l'Océanie et l'Amérique est brouillée parfois par une scénographie parfois "rock'n'roll".  Malgré la qualité des productions et des objets montrés, le spectateur ne sait pas vraiment s'il doit partir à gauche ou à droite et finit par butiner sans pour autant faire des connexions entre les différentes périodes.  

branly2.gif La grande arène qui montre à la manière d'un grand herbier, des centaines d'armes et de boucliers d'Afrique, qui part d'un bon sentiment mais qui se transforme en caverne façon "2001 Odyssée de l'espace" par manque d'éclairage. Ou encore les différents systèmes de présentation qui finissent l'exposition afin de synthétiser les nouveaux regards passant de l'amateur d'art aux artistes du début du XXème siècle.

Bref, beaucoup d'idées et de trouvailles scénographiques mais peut-on faire une exposition avec une problématique aussi ambitieuse? avec seulement des bonnes idées?

ameriqueassisesurunalligator.gifQuelques objets ont retenu mon attention, parmi lesquels cette porcelaine allemande du milieu du XVIIIème siècle, représentant l'Amérique assise sur un alligator, symbole de la Louisiane. Une nouvelle Antiquité est retrouvée, peuplée de "Bons sauvages".
  

Autre pièce, 1931, autre regard, une gouache réalisée par F. Boutron pour le bar exotique de l'Exposition Coloniale internationale de Paris. Même si les arts exotiques s'inscrivent peu à peu dans le Musée imaginaire, ils tendent vers la caricature et l'universalisme qui auraient pour repère l'art européen.

Mais bientôt, le Musée imaginaire apparaît concrètement sous la houlette d'André Malraux. la question du chef-d'oeuvre se pose et les artistes contribuent par leur appropriation progressive à ouvrir la question. Le rapport entre Matisse et Picasso qui fut choqué par le cadeau que lui fit Matisse: une sculpture Nevimbumbao du Vanuatu qu'il oublia d'emporter. Mais après la mort de Matisse, l'artiste, peut-être conscient de la charge symbolique et formelle de l'objet, réclama cette "idole du Pacifique".

 Est-ce qu'il avait compris que Matisse comparait l'évolution du travail de Picasso à cette figure féminine?

A quand les regards de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie sur les Européens?

Pour un commentaire historique et plus général de l'exposition, lire le billet d'Hugo Billard sur l'expo.

A bientôt

Adeline Besson 



“President Elect” de James Rosenquist (1960/1961)

23 09 2006

 

Mais qu’est-ce donc ? Une affiche publicitaire pour vanter les mérites d’un prochain candidat aux élections présidentielles ? Les élections approchent… pourtant le format proche d’un panneau publicitaire ( 228 X 366 cm) vient renforcer cette première approche. Non mais ce candidat là, je le reconnais c’est John F.KENNEDY et son sourire ultra bright. Les années 60, voilà tout devient clair et le triptyque s’enchaîne: le visage du President des Etats-Unis, la main qui prend le gâteau et une voiture de l’époque plantent le décor principal de trois parties peintes à l’huile sur isorel.

Dans une rétrospective datée de 2004 au Musée Guggenheim de Bilbao , un collage préparatoire de James Rosenquist est présenté en même temps que le triptyque. Ce collage permet au spectateur de révéler le processus de création de l’artiste.

 

 Non seulement Rosenquist nous montre une sorte de programme électoral : qu’est-ce que Kennedy nous propose? mais aussi un programme formel sous la forme d’un triptyque. Un president jeune et glamour emprunté aux affiches électorales de l’époque, qui annonce la surmédiatisation des prochains candidats, une image de gâteau et une représentation de chevrolet symbolisent les aspirations consuméristes et de confort de la classe moyenne américaine. Mais ce qui fait l’originalité de cette synthèse est la manière dont l’artiste met en scène et fait passer d’un panneau à l’autre les images, créant à la fois des glissements entre le menton de Kennedy en couleur et la main travaillée en grisaille. Ou bien les cernes du futur President qui viennent faire la liaison avec le pouce du haut et l’arc-en-ciel progressif qui se superpose sur le sourire. Le bleu et le rouge du fond opèrent à la fois une rupture entre la 1ère et la 2ème image contrairement au rouge qui borde le bas de la 2ème et de la 3ème image. La multiplicité des points de vue permet au procédé qu’est celui du triptyque, déjà utilisé par les retables de se renouveller. Mais si Rosenquist a opéré ce tournant, c’est peut-être grâce à son expérience de peintre de panneaux publicitaires.

Ce qui fait dire au peintre: » La peinture est probablement plus amusante que la publicité, alors pourquoi ne pas peindre avec la même énergie et enthousiasme qu’elle, avec sa même force ?« , ce qui pourrait être aussi une bonne défnition du mouvement POP ART auquel cette oeuvre appartient.

A bientôt

Adeline Besson

 



“Histoires d’ailleurs” par Dominique Baqué

20 09 2006

Le livre de D. BAQUE offre aux lecteurs une lecture très dense du thème de l‘ailleurs du XIXème au XXème siècle.
L’auteure plus connue pour ces études sur la photographie, notamment aux mêmes éditions du Regard de l’ouvrage intitulé : La Photographie plasticienne : l’extrême contemporain, traite le sujet de manière large et très bien documentée par les artistes et les penseurs de l’itinérance.

Dans un premier temps, l’auteure remet en perspective cette question depuis le détail de la fresque, « Adam et Eve chassés du Paradis  » de MASACCIO en 1425 jusqu’aux pratiques les plus contemporaines des blogs et des webcams.

Le chapitre 1 s’intitule « La tentation de l’Orient » où D. BAQUE condense les aspirations du XIXème siècle autour de l’Orientalisme, qui devient à la fin de ce siècle, un champ pictural spécifique, passant du champ littéraire à la photographie. Dès les premières pages, l’auteure donne envie de revoir un tableau un tantinet kitsch de BENJAMIN-CONSTANT, les photographies de P. LOUYS ou de relire « Salammbô » de G. FLAUBERT.

Le reste du sommaire s’organise de la manière suivante:

 « Mythologies de la route et Beat Generation »: à travers les écrivains de l’après-guerre (Kerouac, Ginsberg, Chase et Burroughs) ainsi que les films tels que Easy Rider, More ou le cinéma de Win Wenders, l’auteure explore l’aileurs à l’intérieur d’un même pays (les Etats-Unis).

 « Errances, exils, desespéreances » : à travers les figures croisées de l’errant, de l’exclu, de l’immigré ou du SDF, D. Baqué lie la question de l’ailleurs à celui de l’autre qu’il « soit perçu comme proche ou, au contraire, comme le lointain. »

 « Trop loin, trop proche…trouver la juste distance » : le poète Victor Segalen, l’ethnologue Michel Leiris et le cinéaste Jean Rouch, font l’expérience de l’altérité.

 « Perte de l’ailleurs, ambivalences du local et du global » : mais que ce passe-t-il lorsque l’autre se dissout dans le même?


« Marcher, se décentrer, penser -autre » : « L’ailleurs globalisé perd peu à peu sa puissance d’altérité et de séduction » (p.215).

Bref, l’ailleurs a permis à Nietzsche, en faisant un détour en Italie de créer la figure du surhumain : Zarathoustra. Ce qui fait dire à l’auteure : « Le corps transmuté de Zarathoustra qui, après avoir tant marché, vagabondé, erré, se livre enfin à la danse, côtoyant le soleil et les étoiles » (p.255).

Bonne lecture

Adeline Besson



Galerie Alain Bovis ou la collection de Jacques Kerchache

17 09 2006

Jeudi 14 septembre, un vernissage a lieu à la Galerie Alain Bovis. Mais cette fois, rien à vendre, une partie de la collection de J. KERCHACHE consacrée au Nigeria s’expose. Le Nigéria comprend plus de 200 ethnies, région très prolifique en sculptures. J. Kerchache fut l’un des premiers spécialistes à faire connaître cet art, en poussant à la création du Pavillon des Sessions du Louvre et en étant un des inspirateurs du Musée du Quai Branly

Ces différentes cultures sont représentées et mises en scène de manière très feutrée voir presque mystérieuse. Les sculptures sont montrées dans une pénombre sur fond rouge. Seul un faisceau lumineux vient frapper les objets.  Le premier objet remarqué dans l’exposition, se trouve être un « crâne de cheval Abalkaliki » qui séduit par son aspect naturaliste et surtout ses analogies formelles. Le rotin épouse la forme de la tête du cheval qui est presque à taille réelle (H. 58 cm x L.23 cm) et la fome des oreilles ressemble étrangement à celles de petits sabots. On ne peut s’empêcher de penser aux inventions formelles de Picasso lorsqu’il mélangeait les matériaux classiques de la sculpture et les modèles réduits de voiture pour faire « La Guenon et son petit ».

Tête de cheval Abakaliki, collection Jacques Kerchache à la galerie Alain Bovis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’autres moins naturalistes, une sculpture Mumuye, groupe ethnique vivant près de la frontière du Cameroun dans les collines du nord-est du Nigéria où l’accès est difficile même pendant les périodes de colonisation française et britannique. Les Mumuye sont restés animistes et ont résisté à la pression de l’Islam. KERCHACHE fait connaître ces sculptures: « Leur principale caractéristique, unique dans l’art africain, est l’ajourage systématique entre les bras et le corps en formant presque une volute ou une spirale autour du buste mince et cylindrique. »

Bref, le zone du Nigéria regorge de styles et on ne peut une fois encore réduire l’art africain à un masque ou un seul registre de formes.

La Galerie Alain Bovis se situe 9 quai Malaquais (75006 Paris), à côté de l’institut de France et du Pont des Arts. Pour aller plus loin, notamment en iconographie, voir le très riche blog le détour des mondes .

Bonne lecture! 

Adeline Besson 



Le nu ou l’innocence (suite)

17 09 2006

Suite de notre documentaire télé sur arte , troisième volet dévolu à l’histoire de l’art du nu.

Le réalisateur pose la question de l’innocence à l’aide de quatre tableaux:

« La Maja nue » et la « Maja vêtue » de F. GOYA (1797)

« La Liberté guidant le peuple » d’E.DELACROIX (1830)

-« Les Demoiselles d’Avignon » de P.PICASSO (1907)

Malheureusement, le réalisateur Rudij Bergmann ne problématise pas vraiment le nu présent dans tous ces tableaux avec le thème de l’innocence, alors le spectateur reste un peu sur sa faim.

Maja vestida de Goya Maja desnuda de Goya

 

 

 

 

 

Dans le premier tableau, « La Maja nue » de GOYA, le nu féminin regarde le spectateur de manière insistante. Cette réprésentation qui paraît tout à fait innocente aujourd’hui est traquée par la censure espagnole. Celle-ci poursuit le peintre. Car GOYA prend de gros risques, outre la peine d’emprisonnement, la confiscation des biens, le peintre risque la mort. Il doit habiller la Maja. Pourtant, ce nu de femme n’est pas le premier à regarder le spectateur, LE TITIEN a employé le même dispositif dans la « La Vénus d’Urbino » mais voilà la jeune femme alanguie sur un lit, porte le nom de Vénus… En effet, la MAJA n’est plus une Vénus. S’agit-il de la Duchesse d’Albe qui fut un temps la maîtresse et le modèle du peintre ? Quelques dessins nous mettent sur la piste, une des esquisses, plus que suggestive, nous montre la duchesse tournée de dos, découvrant ses fesses nues au maître. Vers la fin du 18ème siècle GOYA devient premier peintre de la Cour d’Espagne. Cette liaison avec la Duchesse, presque officialisée par son portrait daté de 1795 où elle est représentée en femme émancipée et à ses pieds GOYA inscrit « sola goya », ne dure pas. Les deux « MAJA » se retrouvent, un peu plus tard dans la collection du premier ministre de Charles IV, Manuel Godoy, nouvel amant de la Duchesse d’Albe. Goya a commencé à craqueler le vernis de l’hypocrisie en montrant une maîtresse, une femme comme les autres et non une vénus se cachant sous les traits de l’innocence. Après tout, les amours illégitimes étaient une norme à la Cour d’Espagne à cette époque. Le peintre ouvrait ainsi la voie à bon nombre d’artistes, comme « Olympia » de Manet.

La liberté guidant le peuple (détail - liberté et gavroche) « La Liberté guidant le peuple » de DELACROIX met en scène la Révolution de Juillet 1830. Si le spectateur a l’impression de voir un instantané ou un reportage, le peintre a parfaitement réparti les rôles, tant au niveau des personnages  qu’au niveau de la composition du tableau. Le Parlement et le roi sont en conflit. Charles X veut imposer sa volonté par la force et il se fait assurer par le préfet que le peuple de Paris ne bougera pas. Mais la « Révolution de Juillet » éclate, DELACROIX représente la liberté sous les traits d’une simple concierge. Il n’y a plus de figures héroîques, le gamin, l’ouvrier, les déserteurs de la Garde Nationale s’élancent à travers les barricades vers le spectateur. Le profil de la jeune femme rappelle l’Antiquité. Le ruban qui lui soutient les seins flotte au vent et fait écho aux cheveux de la Vénus de BOTTICELLI . Le couple Liberté/Gavroche se rapprochant du mythe romain de Vénus et Cupidon. Même DELACROIX s’invite dans son propre tableau. Mais bientôt, les cadavres , comme dans le « Dante et Virgile » du même peintre, viennent clore la composition et annoncer la prochaine Révolution, celle de 1848. Si la « Liberté » se fait déesse, emprunte d’érotisme, elle se gagne au prix de la mort. Le nu a perdu son innocence sur les barricades mais a conquis son indépendance en tant que symbole.

Les Demoiselles d'Avignon

Dans « Les Demoiselles d’Avignon », PICASSO veut  conquérir un nouveau monde. Il faut clore les périodes bleue et rose. Les figures au nombre de cinq apparaissent comme sculptées au burin. Pas de débauche de couleurs, les dessins préparatoires indiquent deux autres personnages masculins : un étudiant et un matelot . Les femmes de ce bordel de Barcelone situé rue d’Avignon, se présentent sous des formes archaîques, nées de la fascination qu’a PICASSO pour les formes dites primitives. Certains visages renvoient à des masques africains. Ces cultures en provenance des colonies françaises permettent au peintre de prendre ses distances face à un monde qui a perdu ses origines. L’artiste va faire renaître un autre monde. En bas, au milieu des cinq personnages féminins, PICASSO place une coupe de fruits, symbole du plaisir éphémère. Le réalisateur fait une longue digression sur la syphilis de PICASSO, fait qui n’apporte pas vraiment à l’explication du nu. Il compare ce tableau à « La Joie de vivre  » de Matisse qui serait le pendant apaisé des « Demoiselles d’Avignon ».

PICASSO fait clairement appel au nu, sujet classique dans la peinture pour détruire un monde ancien et reconstruire un autre proche d’une culture primitive. Mais si le sujet a perdu son innocence dans le registre des formes archaïsantes, il a regagné celle-ci dans une quête des origines perdues.

Bonnes lectures

Adeline Besson

 



“L’âne égaré” dans le Musée des Arts Décoratifs

16 09 2006

 Jeudi 14 septembre 2006, 17 heures, muni du carton d'invitation à la main, nous nous engouffrons à l'inauguration du Musée des Arts Décoratifs . Après plusieurs années de travaux, la salle principale se dévoile sous nos yeux. Cette salle fait plus penser à une salle de réception pour invités de marque qu'à une salle d'exposition. Elle me fait soudain penser à un roman de Zola ou au "Bel-Ami" de Maupassant, où les maîtresses de maisons descendent les escaliers majestueux de leurs demeures, jusqu'au jour, où elles s'aperçoivent qu'elles font partie elles aussi du décor.

Cette salle va rester en l'état où va-t-elle servir de salle d'exposition? Mystère, pour l'heure un grand cocktail se prépare pour les vips de ce soir…

Après quelques déambulations, je me précipite dans la galerie consacrée à Jean Dubuffet et je me rappelle que , bien que n'ayant aucun rapport avec les arts décoratifs a priori, le musée expose pourtant des oeuvres de l'artiste. En effet, pendant longtemps, le travail de Dubuffet n'a pas été reconnu ni exposé par les institutions françaises sauf par François Mathey , conservateur général du musée de 1969 à 1986. Ce dernier a largement contribué à faire découvrir son travail.

Du coup , on se retrouve un peu comme "L'âne égaré" de Dubuffet , on ne sait plus très bien ce que l'on est venu voir. On craint de se retrouver devant un assemblage d'objets de concepts divers réunis dans un joyeux fourre-tout. Et puis non, le spectateur se réjouit lorsqu'il passe tour à tour d'une vitrine rassemblant des jouets d'hier et d'aujourd'hui qui semble littéralement flotter grâce à une scénographie épurée et pleine de grâce, et dans d'autres pièces, les objets sont présentés dans le contexte de l'époque, dans leur "jus" comme le disent les antiquaires.

C'est le cas par exemple, pour une chambre à coucher Louis-Philippe de 1836-1840, appelée aussi la chambre du Baron Hope ou encore plus proche de nous, la modernité des meubles de Charlotte Perriand inspirés du Japon pour l'exposition  "Synthèse des arts" à Tokyo en 1955.

Bref, l'ensemble du parcours se présente de manière variée et ne se contente pas décliner un concept pour tous les espaces. L'âne a de quoi brouter pour cette rentrée de septembre. De plus la collection Dubuffet sera renouvellée très régulièrement.

Bonne visite! 

Adeline Besson 



Le nu ou le corps dévoilé

10 09 2006

Une série documentaire vient de se poursuivre, elle a déjà commencé le samedi 2 septembre à 20h15 et se termine le 30 septembre sur Arte. Le documentaire intitulé « le corps dévoilé » diffusé sur la chaîne le 9 septembre vient s’insérer à la suite du premier volet où le corps représente le lieu de tous les péchés.

Courbet, L'origine du monde (1866)

Quatre tableaux illustrent cette thématique:

– La « Naissance de Vénus  » de Botticelli (1486)

– « L’Origine du monde  » de Courbet (1866, mais montrée au public seulement en…1995!)

– Les « Jours Gigantesques  » de Magritte (1928 )

– « Anthropométrie de la période bleue » de Klein (vers 1960); voir ICI une anthropométrie d’une autre période

La « Naissance de Vénus » (1486) s’offre au regard du spectateur, elle est comme suspendue sur son coquillage. Certes, elle est le symbole de l’amour mais cet idéal féminin est tempéré par le commentaire du réalisateur R.Bergmann. En effet, de chaque côté du corps « renaissant », il y a le dieu du vent, Zéphir qui tient dans ses bras la femme qu’il vient d’enlever et qu’il va bientôt violer selon le légende. De l’autre côté, une jeune femme qui jette un voile pourpre sur la Vénus, sorte de linceul. Si la beauté de Vénus semble indéniable, ne serait-elle pas éphémère?

« L’Origine du monde » de Courbet (1866) apparaît très tardivement au regard du spectateur contemporain. Conservé par le célèbre psychanaliste, Jacques LACAN, le tableau dérange. Le réalisateur retourne aux origines en rappelant le réalisme du peintre à travers « l’Enterrement à Ornans ». Ce réalisme se déplace des petites gens de son village au traitement presque pornographique de l’organe féminin. Cet organe tout à la fois, objet de désir mais aussi lieu de la naissance. Mais l’auteur dérive un peu de son propos en comparant le tableau aux paysages de Courbet et digresse terriblement en comparant le sein à un mont et les rivières de poils à des cascades, eux aussi lieux de vie.

Le tableau de Magritte (1928 ) montre non seulement le corps de la femme mais en fait un corps symbolique. Celui de la résistance à ce qui pourrait ressembler à une scène de viol mais aussi une résistance à ce que l’on ne doit pas montrer. Le corps devient une allégorie de la résistance au fascisme.

Le tableau de Klein (vers 1960) donne à voir la trace du corps, du déplacement de ce qu’il appelait « ses pinceaux vivants ». En effet, ses modèles s’enduisaient de bleu, cette couleur qui deviendra le bleu Klein. Le corps devient matière vivante pour l’artiste. Il n’est plus simplement représenté, monté mais il devient dans des performances un véritable outil vivant au même titre qu’un pinceau.

Le corps n’est plus simplement un modèle, un idéal ou un objet curieux mais une nouvelle manière de voir le monde: un nouveau réalisme est né. Cette conclusion n’est pas vraiment faite par le documentaire mais les oeuvres restent pertinentes par rapport à la thématique. Vivement samedi prochain à 20h15, c’est le temps de « L’innocence  » et le samedi suivant le réalisateur aborde enfin « les hommes « .

Les programmes d’arts plastiques de collège (en pdf) et de lycée renvoient à la thématique du corps.

Bonne visite, bonne lecture!

Adeline Besson



Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée

5 09 2006

L’affiche dans le métro est alléchante. Le Musée d’Archéologie de Saint-Germain-en-Laye propose au visiteur de découvrir l’univers des PAPOUS à travers 300 objets de la vie quotidienne.

Même si la scénographie fait quelques efforts pour montrer ces objets (vitrines lumineuses, aérées et vidéos), la circulation visuelle ne permet pas toujours de contextualiser l’univers dans le lequel le spectateur occidental évolue. Quel dommage! L’introduction du titre et du contenu décrits derrière une carte publicitaire mettent l’eau à la bouche mais l’aspect descriptif et compulsif de l’exposition n’autorise pas vraiment à réfléchir.

Peut-être parce que l’approche se veut ethnographique et pas esthétique. Mais est-ce que le spectateur qui lui n’est pas au fait des dernières recherches sur les PAPOUS, peut-il se retrouver ou s’approprier les faits qu’il lui sont communiqués? Le spectateur a pourtant l’impression de sortir de l’espace avec une carte postale qui promettait beaucoup mais qui se contente de rester descriptive.

Les visites-conférences et les rencontres avec des ethnologues en septembre pourront éclairer le spectateur.

Pour un autre point de vue sur l’exposition voir le site Détours des mondes.