Voir la Ville tourne la page

© NJ 2020

Après trois années d’activité pédagogique, le séminaire Voir la Ville change de nom et devient à la rentrée :

Ville en MouvementLAVEM.

Photo de Marine Pradon, Toulouse, 2020

 

Suite au départ de Clara Sandrini sur Val-de-Seine, et l’arrivée de Marc Raymond, nous avions besoin de recomposer l’équipe, et avec elle la maquette pédagogique. Même si les intentions sont les mêmes, nous avons poussé un peu plus loin cette question du mouvement de la ville. A partir des marges, des limites et des frontières, nous allons observer cette évolution dans ce tourbillon qui nous a fait perdre pied ce printemps.

C’est pourquoi nous allons resserrer sur la dimension urbaine, sociale, architecturale…

La suite à la rentrée !

 

Deux soutenances pour cette première session : ¡ Pero no menos importante !

« Votre street art augmente mon loyer », Marina Saez, 2020

Avec Marine et Marina, nous avons deux soutenances étroitement liées tant par la thématique que par le lieu. En effet, Marine est partie l’année dernière à Madrid en Ersamus, et Marina nous vient de Madrid, cette année, au titre de l’Erasmus.

 

Marine s’est penchée sur la problématique des places publiques à Madrid, et à partir de l’histoire de la ville, a cherché à comprendre quel rôle peuvent jouer les places publiques. Pour cela elle a travaillé plus particulièrement sur trois places qui illustrent sa page de couverture : la Plaza Mayor, la Plaza del Dos de Mayo et la Plaza de Tirso de Molina. Dans son chapitre sur la régénération urbaine, Marine fait intervenir des auteurs comme Manuel Delgado, Ariela Masbungi ou encore Jean-Pierre Garnier pour découvrir une lecture critique des places publiques madrilènes.

Travailler sur les usages et les pratiques des places publiques dans une comparaison critique permet de mesurer la part accordée à ce qu’elle nomme in fine la ségrégation socio-spatiale.

 

Son regard est d’autant plus pertinent qu’elle part de sa situation d’étudiante en Erasmus, de touriste en quelque sorte, pour se questionner sur ce qu’elle ne voit pas. A certains moments, elle a intégré quelques passages plus personnels, plus subjectifs, de sa vision des places. Avec le confinement, elle nous avait habitué à son journal avec les « chroniques d’un printemps perdu », et je lui avais demandé de restituer quelques ambiances sous cette forme. D’un point de vue plus « scientifique », elle a imaginé un mode de représentation des cycles pour chaque place (mais je n’ai plus de place pour le montrer, il faudra attendre la version PDF).

Dans sa conclusion, elle revient sur ces remarques :

« Le recul que j’ai pu prendre après cette analyse m’a permis de mettre en avant ce que je n’avais pas vus. Au sens littéral, il y a des groupes sociaux que je n’ai effectivement pas vu, alors comment voir ceux qui ne sont pas là ? Il existe en effet une ségrégation socio-spatiale forte sur les places publiques. Les individus qui ne seraient pas acceptés dans de tels lieux par la société, en effet, ne les fréquentent pas. Les institutions politiques ont alors ce rôle à jouer, comment lutter contre cette ségrégation invisible ? »

Cela est d’autant plus intéressant que Marina, au même moment, travaillait sur la problématique de la gentrification du quartier de Lavapiés à Madrid.

 

 

Ces deux mémoires sont assez complémentaires, car ils illustrent la transformation politiquement encouragée des villes. Dans une première partie Marina retrace l’histoire de la gentrification et de ses mécanismes qu’elle applique à ce quartier si cher à Almodovar. Elle ne va pas faire l’histoire de Madrid, mais seulement des dernières décennies de manière à poser le phénomène de gentrification au regard des événements de ces dernières années. D’un côté, les habitants sont amenés à quitter leur lieu de résidence, et de l’autre, nous assistons à une « touristification » de ce quartier, accaparé par les locations Airbnb.  La ville se transformerait-elle en énorme parc d’attraction pour touristes ? Marina se penche alors sur les mouvements de résistances à l’oeuvre, dont 15M, mouvement né du 15 mai 2011.

Dans sa conclusion, Marina pense que le projet global de Madrid s’inclue dans une sorte de marketing urbain, avec la création de la marque « Madrid ». Cela n’est pas sans nous rappeler un processus similaire à l’oeuvre à Toulouse, avec la déclinaison de So Toulouse, issue de la création de l’agence d’attractivité. Nous voyons que les mêmes logiques s’emparent des grandes villes.

Enfin, l’apport de Marina réside dans l’utilisation d’auteurs espagnols, ce qui donne un véritable sens à cette notion de séminaire.

 

Bonne chance donc à nos deux brillantes étudiantes pour la suite de leurs études.

=> Marine Pradon, (2020), La place publique à Madrid : une construction architecturale, sociale et sociale, ENSA, Toulouse, 142 p.

=> Marina Saez Esteban, (2020), A qui appartient la ville ? Le processus de gentrification dans le quartier de Lavapiès à Madrid, ENSA, Toulouse, 100 p.

Urbanisme tactique : une mise au point s’impose

Au moment du déconfinement en France, un plan de mobilité permet de développer les axes cyclables de manière temporaire pour favoriser l’utilisation du vélo en ville. Le Cerema (anciennement CERTU) proposait une visioconférence pour dresser un premier bilan des mesures d’aménagement mises en place en France.

 

 

Plusieurs interventions étaient titrées « urbanisme tactique » ce qui nous a fait sursauter, car ce terme se situe historiquement loin des instances gouvernementales.

L’urbanisme tactique se définit comme la mise en place par des groupes activistes, en opposition aux politiques publiques, d’une tactique destinée à améliorer les conditions de vie des habitants d’un secteur ou d’un quartier. Elle prend naissance à San Francisco au début des années 2000. Il peut s’agir de collectifs d’artistes et/ou d’architectes et/ou sociologues en lien avec les populations locales qui unissent leurs compétences à des fins de détournement des stratégies urbaines classiques mises en place par les collectivités. Ce sont des petits détournements des codes et des usages que l’on peut voir au détour d’un coin de rue, d’une place de parking ou d’une place publique. Les actions sont souvent de petites ampleurs, réalisées à partir de matériaux de récupération, ou d’objets précaires, et ne sont pas destinées à durer, même si l’idée derrière rejoint les questions écologiques et durables. Si au départ, il y a « une volonté de remise en question des politiques urbaines de la municipalité », les villes ont compris l’intérêt de faire alliance avec les collectifs pour mieux contrôler les possibles débordements (Barthes, 2016).

 

 

Agnès Barthes, lors de son séjour à Québec, a bien montré l’émergence de ce mouvement social et de son application dans les villes de Montréal et Québec. Petit à petit, une récupération des collectifs a eu lieu, ce qui permettait de désamorcer les foyers de luttes, qui est un principe de la récupération, tout en y associant une démarche participative.

Dans le cas qui nous occupe, si le caractère éphémère reste présent (surtout présent dans le peu coûteux), c’est qu’il a déjà été pensé, non pas comme la fin d’un processus de dénonciation mais comme la fin du dispositif, lorsque le déconfinement sera terminé. Les opérations ne doivent pas coûter chère car elles ne sont pas destinées à être pérennisées (hormis une ville comme Montreuil qui a décidé d’investir dans l’aménagement de réelles voies cyclables). Les actions sont vécues comme des tests, et comme des alternatives à la voiture, mais aussi aux transports en commun. Dans le même temps, les métropoles favorisent l’achat et la remise en état des vélos de sorte qu’elles misent sur un changement des comportements rapide et efficace. L’Etat propose 50 euros hors taxe pour la remise en état d’un vélo, et certaines villes comme Lyon doublent la mise.

 

 

Pourtant l’urbanisme tactique s’inscrit au départ dans une démarche contestataire. Or, cette particularité a été effacée de cette communication. Qu’en est-il lorsque les métropoles s’approprient ce terme ? La récupération du terme destiné à l’origine aux mouvements activistes se voit détournée de son sens premier. En quelques sortes, cela contribue à diminuer son intensité, à évacuer le côté contestataire, à renverser la fonction du terme par une appropriation injustifiée. Un économiste toulousain, Matthieu Poumarède, énonce les grands principes qui font que « l’urbanisme tactique, par le tracé de pistes cyclables temporaires et sécurisées, offre une réponse adaptée aux déplacements à vélo des travailleurs, mais aussi des enfants qui devront se rendre à l’école. » (Le Monde du 24 avril 2020).

Dans la plupart des articles, l’urbanisme tactique se résume à la mise en place de voies cyclables provisoires. Mais de quelle tactique s’agit-il ? Celle de la réappropriation d’une notion transgressive à des fins de marketing urbain ? Ici, il s’agit d’une stratégie et non d’une tactique, c’est-à-dire d’une forme d’imposition de plan d’urbanisme, comme le soulignait Agnès Barthes dans son mémoire, en se référant à Michel De Certeau :

« Michel De Certeau, dans L’invention du quotidien, oppose la tactique à la stratégie : « Les stratégies sont capables de produire, quadriller, imposer alors que les tactiques peuvent seulement les utiliser, manipuler et détourner.» Ce qui différencie la tactique de la stratégie, c’est le fait que la tactique utilise un terrain et des règles imposées pour créer des occasions et des surprises. « Il lui faut utiliser, vigilante, les failles que les conjonctures particulières ouvrent dans la surveillance du pouvoir propriétaire. […] Il lui est possible d’être là où on ne l’attend pas. Elle est rusée. » La tactique est là pour détourner les règles de la stratégie établie. »

En effet, l’urbanisme tactique ne peut être le fait du propriétaire, puisque c’est un acte en réaction à un ordre établi ou un dispositif imposé. En se réappropriant cette notion, les villes et les métropoles passent par-dessus les collectifs citoyens, démocratiques et participatifs. Ici, l’urbanisme tactique définit un urbanisme temporaire ou transitoire qui nous éloigne des premières intentions liées à cette notion.

 

=> Agnès Barthes, L’urbanisme tactique au Québec, de l’éphémère au long terme : l’urbanisme tactique à Québec et Montréal depuis 1990, ENSA de Toulouse, 2016

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Détente : Après tout c’est mon blog !

Amandine vient de m’envoyer un message dans lequel elle m’annonce d’un entretien de Patrick Bouchain sur France Inter, dans l’émission de Laure Adler, L’heure bleue.

« Bonsoir,

Je ne sais pas si vous avez écouté l’entretien de Patrick Bouchain sur France Inter, je me permets donc de vous transférer le lien :  https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-13-mai-2020?fbclid=IwAR2uxlh4rr555_x2JGqd-w6cqYaAbRhRZHvBC4SV0WRK1m189vRT-yz-suc

Bonne soirée »

Max Klinger (1857-1920), L’heure bleue (1890), Leipzig, Museum d.bild. Künste

 

Patrick Bouchain est une star dans son domaine. Sur le site de France Inter, on y voit l’annonce également d’un film d’Encore Heureux programmé pour octobre. De quoi prolonger ce moment…

En passant, Encore Heureux est une des agences qui a concouru pour le projet de réhabilitation de notre école, et au sujet duquel nous attendons les résultats avec impatience. Pour patienter, et parce que je ne supporte pas la programmation musicale de Laure Adler, voilà une nouvelle version de Full House de Wes Montgomery jouée en play along à partir de la version de Jamey Aebersold.

 

Méthodologie : Lire et comprendre un texte

Je vous présente une petite méthodologie personnelle basée sur l’intérêt de l’emploi des couleurs lorsque l’on lit un texte avec pour but d’en chercher toute la profondeur. Elle a pris naissance avec l’utilisation des Stabilo fluo (en pochette de dix), ce qui est une extension du travail de lecture que l’on peut faire avec un seul Stabilo, voire un crayon à papier.

A partir d’un paragraphe, pris dans un article publié (donc bien écrit), je présente cette méthode. Le choix des couleurs se fait a priori, bien que je réserve le jaune pour les notes, le bleu pour les concepts, le rouge pour les conjonctions de coordination, et le vert pour les citations. Les barres rouges séparent les phrases. C’est aussi important de voir comment s’articule le texte. Dans le paragraphe ci-dessus, je cherche les oppositions, les enjeux conceptuels que l’auteur met en avant.

A partir du même paragraphe, j’effectue le même travail en prenant d’autre couleurs, ce qui permet d’approfondir l’analyse. Comme je ne dispose pas de dix couleurs, mais de cinq, l’idée générale est de faire ressortir des idées-forces, et les définitions que l’auteur donne à ces concepts. Tout dépend ce que l’on cherche. Les conjonctions servent à marquer un revirement ou une opposition. L’auteur cherche a démonter que l’action de jouer est un phénomène transitionnel chez Winnicott, un psychanalyste connu. Je vous renvoie à la lecture complet de l’article si vous voulez en saisir le sens.

Ici, j’ai commencé par souligner en bleu les noms des auteurs en jeu. On pointe alors la filiation depuis Freud jusqu’à Winnicott, en passant par Mélanie Klein. Les conjonctions sont toujours soulignées en rouge, les phrases ne sont pas découpées. Winnicott ne s’oppose pas aux travaux de Mélanie Klein, mais bifurque vers une théorie plus ouverte dans le prolongement de leurs travaux respectifs. Le vert pointe des éléments importants se rapportant à la notion de jeu, et notamment ici à l’avancée théorique. Le jaune souligne des éléments de phrase importante dans la compréhension du paragraphe. Ce codage est personnel, et l’importance des couleurs reprend une convention personnelle qui peut être redéfinie à chaque fois. Hormis le rouge qui peut être d’un emploi systématique, les autres couleurs servent à renforcer la pertinence des mots.

Je me sers de cette méthode également pour « corriger » les textes des étudiants. Dans ce cas, j’utilise les couleurs chaudes comme le rouge, le jaune ou le violet pour pointer des erreurs, mais aussi pour marquer les articulations des phrases, et les couleurs froides comme le vert et le bleu pour marquer les concepts, et les éléments bien pensés. Cette méthode m’aide à comprendre.

Vous pouvez utiliser cette méthode empirique pour relire vos propres textes et analyser des articles, des ouvrages ou toute sorte de textes. Cette méthode vous aidera à éclaircir votre pensée comme celle des auteurs, qui, d’une personne à l’autre, n’a pas la même logique. Sur vos propres textes, cette méthode fera ressortir les incohérences, les sous-entendus, les erreurs logiques d’articulation, etc. C’est une bonne manière pour aller plus loin.

=> Remi Bailly, « Le jeu dans l’œuvre de D.W. Winnicott », ERES, « Enfance & Psy », 2001/2, n°15, pp. 41-45

Subjectif, subjectivité

 

Lorsque Nonna Mayer s’attaque au travail monumental que Pierre Bourdieu initie avec La misère du monde, elle ignore sans doute qu’elle prendra ses distances d’avec la méthode de l’entretien pour ne recourir le plus souvent qu’à l’analyse statistique. Habillée en donneuse de leçon, et face à une critique pas toujours objective, la sociologue, devenue par la suite politologue, s’engage dans une critique bercée d’idéologie que l’on peut percevoir au détour d’une formule. Par exemple, lorsque l’auteure s’étonne : « pourquoi n’y a-t-il rien sur les organisations caritatives de toutes confessions, pourtant aux premières lignes de la lutte contre la misère ? » (Mayer, 1995 : 359), c’est ne pas voir ce poncif qui ferait des organisations caritatives des instruments de lutte contre la misère, alors qu’un point de vue plus objectif les positionnerait comme des structures organisant, gérant et finalement entretenant la misère (Terrolle & Bruneteaux, 2010).

De même, dans sa formule lapidaire « un bon sociologue n’est pas forcément un bon enquêteur » (ibid., 363), le lecteur s’étonne de l’emploi de l’adjectif « bon » qui par sa subjectivité et son renversement pose également des questions : un bon enquêteur est-il un bon sociologue ? Rien n’est moins sûr ! Cette pique lancée à l’encontre de Pierre Bourdieu témoigne d’une dureté d’âme à l’égard du sociologue, et si l’auteure constate à plusieurs reprises qu’en matière de méthodologie Bourdieu amorce un virement, change de posture, la posture de Nonna Mayer, elle-même réactionnaire mérite de s’interroger sur la validité de ses propos et de l’origine de cet article. Ce que nous ne ferons pas dans le paysage intellectuel des années 1995, des enjeux de lutte et de l’obtention des postes de prestige. Au demeurant, dans son travail de recherche, Nonna Mayer utilise peu, voire quasiment jamais, l’entretien. Cet article n’est autre qu’un exercice d’application d’une rhétorique sensée donner le change, montrer que Bourdieu se trompe, qu’il fait fausse route, etc. En d’autres termes, Nonna Mayer véhicule implicitement un discours réactionnaire, réducteur et de mauvaise fois, lorsque dans sa conclusion, elle signale, en parlant de la nouvelle génération de sociologues, qu’« ils intervieweront leurs amis et leurs proches, parce que c’est plus facile » (p. 369). J’enseigne justement le contraire, et passant sur le fait que le verbe interviewer ne caractérise pas le domaine de la sociologie dont il est question ici, nous dirons que cette forme conclusive est la tentative échouée d’un trait d’humour. Nous sommes d’accord : la proximité est une facilité de façade qui verse rapidement dans le non-dit et les sous-entendus. Il est beaucoup plus complexe de s’entretenir avec sa propre famille ou ses amis qu’avec un inconnu. Tous les sociologues savent cela. Mais cela n’empêche pas de pouvoir et/ou de vouloir le faire. Il appartient ensuite au chercheur d’objectiver ses rapports sociaux, sa propre subjectivité tout en continuant d’essayer de garder ses amis.

Dans La misère du monde, Bourdieu élabore une nouvelle palette d’outils épistémologiques, à partir de sa connaissance, de son expérience et des limites qu’il s’impose et qu’il impose à son équipe. Effectivement, il s’oppose aux tableaux statistiques et au traitement de l’analyse factorielle des correspondances de La distinction, car il souhaite se rapprocher des agents sociaux qu’il étudie, et leur donner la parole à partir de leur parole elle-même. Certes retravaillée, comme une transcription littéraire, afin de ne pas tomber dans la discrimination par le verbe.

=> Bourdieu Pierre. La misère du monde, (1993), édit. Seuil, 2007, 1460 p.

=> Mayer Nonna. « L’entretien selon Pierre Bourdieu. Analyse critique de La misère du monde ». In: Revue française de sociologie, 1995, 36-2. pp. 355-370

=> Terrolle Daniel & Patrick Bruneteaux. L’arrière-cour de la mondialisation, ethnographie des paupérisés, édit. Du Croquant, 2010, 403 p.

Chroniques d’un printemps perdu (5)

Edward Hopper, Morning sun, 1952, © DR

par Marine Pradon

Dimanche 10 mai 2020, Fer à cheval, Toulouse

J-1. Ça y est, l’heure est au compte à rebours. Demain ressemble au moment qu’on aurait rêver toute notre vie. Bien qu’à mon avis, il en sera autrement. La pluie va s’abattre sur le pays entier et inonder nos rues. Cela ressemble presque plus à un ultime avertissement qu’à un retour à la normale. Si quelqu’un pouvait m’expliquer pourquoi il a fait beau durant 7 semaines (sur 8) et que le jour de notre sortie tend à ressembler aux images du film le jour d’après de Roland Emmerich (2004).

La solitude est pesante, quoique parfois apaisante. Je crois que j’ai compris une chose dans ce confinement : la musique et les livres ont ce pouvoir de combler le vide. Le vide dans notre quotidien, ou le vide dans notre cœur. Et j’écris ce texte avec en fond les douces paroles de Living in a ghost town des Rolling Stones. Je crois qu’il n’y a pas vraiment de chanson plus appropriée aux circonstances que ce tube sorti il y a quelques semaines.

Demain devrait être un jour presque historique, après 56 jours de confinement, nous sommes « libres ». Mais au final, pour ma part il ne s’agit que d’un déconfinement à moitié. Le télétravail continue et je ne sais pas encore pour combien de temps. Je reste enfermée dans moins de 20m2 à travailler sur un ordinateur bien trop grand pour si peu d’espace. Ces conditions me donnent de plus en plus l’impression que mes pensées sont aussi enfermées dans 20m2. Comment l’architecte (ou l’architecte en devenir), qui puise sa créativité au contact des autres et de l’extérieur peut-il travailler efficacement dans une pièce de 17m2 tout au plus ?

Alors j’ai dû apprendre à m’adapter. Peut être aussi car je savais que cette situation serait temporaire. J’ai pu m’impliquer dans mon travail et rester concentrée, mais cela ne peut pas durer éternellement, je le sais. Cette date de véritable déconfinement, je ne la connais pas encore, et c’est frustrant. Frustrant d’apprendre ce métier au travers d’échanges téléphoniques et de visio-conférences.

Nous avons tous dû apprendre à gérer le confinement. Certains dans moins de 20m2 seul, d’autres dans des maisons à la campagne, mais avec 3 enfants à qui il faut faire école; d’autres sur la route entre la maison et le service Covid de l’hôpital où chaque jours on enfile une blouse et un masque 200 fois par jours. Et au final, toutes les situations sont différentes, autant qu’il y a d’individus confinés. Nous ne réagissons pas de la même façon à cette situation. Mais ce qui est sûr, c’est que nous avons tous pris conscience que la vie ne ressemblerait plus à celle que nous avions 2 mois plus tôt. En tout cas, pas en 2020. On retentera notre chance en 2021, peut-être sera-t-elle plus clémente cette fois.

Je n’ai pas vraiment envie de faire de plan sur la comète, imaginer à quoi pourrait bien ressembler cette journée du 11 mai 2020, je risquerai d’être déçue.

« I’m a ghost, living in a ghost town, i’m going nowhere »

 

Rue Cany, Toulouse, © Marine Pradon 2020

 

=> Edward Hopper, Morning sun (1)

=> Edward Hopper, Morning sun (2)

=> Rolling Stones, Living in a ghost town

Interlude : Wes Montgomery Full House theme

John Leslie Montgomery, dit Wes Montgomery (1925-1968), © DR

Un peu de culture ne nuit pas, et dans ces temps de confinement, voici une version massacrée du thème de Full House de Wes Montgomery (1925-1968). Cet autodidacte débute la guitare jazz à 19 ans, alors qu’il souhaite reproduire les solos de Charlie Christian (1916-1942). Ouvrier métallurgiste le jour, il s’entraine et joue la nuit dans les clubs de jazz d’Indianapolis (Indiana) dont il est originaire. Comme il travaille sa guitare le soir, et qu’il ne veut pas déranger ses sept enfants, il joue avec le pouce, une technique qui le rendra célèbre (ainsi que son jeu des doubles cordes à l’octave).

Full House date de 1962. A l’époque, Wes Montgomery a 37 ans. Il se produit en Europe, en Belgique (1965), Londres, Hambourg, hauts lieux du jazz des années 1960.

Voici le thème de Full House interprété par mes soins, qui évoque pour moi le rapport musique et ville des années 1960. Evidemment avec deux guitares ça paraît un peu sec, mais avec de l’imagination… et de l’indulgence. Une version avec solo viendra peut-être plus tard.

 

Wes Montgomery (1925-1968), et sa célèbre L-5 CES © DR

Pendant le confinement, certaines choses s’arrêtent…

La pratique du vélo en ville, photomontage

 

De nombreuses recherches ont été impactées par le confinement depuis le 16 mars dernier. C’est le cas pour toutes celles qui s’occupent des mobilités, et principalement du vélo en ville. J’ai également dû arrêter mon enquête sur le mouvement Castors toulousain, au moins les entretiens. Les contraintes en matière de sortie excluent la pratique du vélo pour les loisirs; seuls les déplacements pour aller faire les courses ou aller au travail sont autorisés.

Il faut donc prendre le temps de réfléchir à cette situation inédite et repenser notre rapport à la recherche. Évidemment, ce temps de confinement est propice à l’écriture, à la lecture et à la réflexion. Cependant, l’état psychologique général associé aux contraintes familiales (l’école à la maison des enfants, le partage de l’espace domestique, la gestion des tensions familiale, etc.) laisse une part d’incertitude quant à l’efficacité du temps consacré. En d’autres termes, on va moins vite et on fait moins de choses parce que le rapport au temps et à l’espace ont changé.

 

Carte de l’état de la pollution de ce matin, http://aqicn.org/map/toulouse/fr/

 

Pourtant il y a des choses qui changent, comme cette carte de la pollution en France qui montre une nette amélioration. J’avais montré la même carte en 2017 (malheureusement l’image a disparue), et l’ensemble virait davantage sur le jaune, voire l’orange. Aujourd’hui tout est vert, à par un capteur à Toulon, suite à un incendie. Cela dit, nous nous éloignons du sujet.

La pratique cycliste a considérablement régressée ces dernières semaines, laissant le temps de penser à l’après confinement, et aux nouvelles questions que nous allons pouvoir poser. Va-t-il y avoir une envolée de vélos en ville ? Les cyclistes vont-ils se saluer en se croisant ? Globalement, les cyclistes seront-ils plus affables et plus propices à la discussion ? Les gens vont-ils laisser leur voiture au garage et prendre une bicyclette ? La crise aura-t-elle permis une prise de conscience à l’échelle individuelle comme mondiale ?

Pour nous permettre de réfléchir davantage, voici le texte d’Edgar Morin proposé par la MJC du Roguet. Il s’agit d’un texte profond qui ne laisse aucune perspective à nos fonctionnements actuels et interroge sur nos certitudes comme sur nos incertitudes. Après tout, c’est bien l’humanité qui est responsable de cette situation. La réponse doit donc être collective.

Pour pousser un peu notre réflexion d’un cran, la MJC du Roguet a ajouté ce lien du mouvement Fridays for Futur qui devrait aider les derniers sceptiques à prendre une décision.

Les couilles sur la table et les gender studies

 

Dit comme ça crument, ça peut paraître un peu osé. Mais le titre est explicite et parle bien de ce rapport du genre que les sciences sociales classent dans les gender studies. Dans ses émissions, Victoire Tuaillon s’intéresse à la question du genre, ou plutôt du rapport entre les hommes et les femmes. Le genre, c’est autre chose que les hommes et les femmes car les sciences sociales ont montré qu’être un homme ou une femme relève d’une construction sociale. Et c’est à l’occasion du confinement que j’ai été écouter certains podcasts plus particulièrement axés sur la ville, comme celui du géographe Yves Raibaud venu parler des villes viriles.

Là, je recopie le texte que l’on trouve aussi sur le podcast.

« La façon dont nous investissons la rue, les bars ou les transports dépend beaucoup de notre genre. Qu’est-ce que ça veut dire, de grandir et de vivre comme un homme en ville ? Comment les choix d’urbanisme et d’architecture façonnent-ils les masculinités contemporaines ? Pourquoi les hommes se sentent autorisés à stationner dans l’espace urbain, et les femmes à seulement le traverser ? On discute du nom des rues, des skateparks, des statues avec le géographe Yves Raibaud, auteur de “La ville faite par et pour les hommes” (éditions Belin). »

Sur le podcast du blog de Victoire Tuaillon

Voilà un sujet qui devrait intéresser toutes et tous les architectes de ce séminaire, car elles ou ils auront affaire à ce genre de barrières, ou de frontières, ou de limites tout au long de leur carrière. Cela me conduit à relire un article un peu ancien (à l’échelle d’un étudiant) d’Alain Birh et Roland Pfefferkorn sur la domination masculine. « Comme les inégalités sociales, celles entre sexes se répètent et se cumulent : elles s’engendrent et se nourrissent mutuellement, en multipliant les avantages au profit des uns et les handicaps au détriment des autres ». Je recherchais un autre article dans les archives du Monde Diplomatique, mais je ne l’ai pas trouvé.

Les podcasts de Victoire Tuaillon sont assez singuliers, très vivants et crus dans leur manière d’aborder concrètement la problématique. Au départ, on se penche sur le nom des rues, « 94% des rues ont un nom de mec »…

Une série de podcasts (73 à ce jour) qui dépasse la question de la ville, mais qui aborde toujours la question du genre. Et dans ce contexte de confinement, ces émissions sont à écouter sans modération. Pour aller plus loin, on ira lire l’ouvrage d’Yves Raibaud, et peut-être aussi ceux de Didier Eribon.

 

 

=> Yves Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, Paris : Belin, 2015

=> Victoire Tuaillon, Les couilles sur la table, Paris : Binge audio, 2019