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Apprendre à apprendre avec le numérique ? Oui, mais …

Quand j’annonce à mes deux classes de 4ème l’échéance du contrôle après avoir terminé un gros chapitre de Géographie (Les espaces majeurs de production et d’échanges et Les échanges de marchandises), c’est la traditionnelle désolation : « madame, je ne sais jamais comment apprendre « , « j’apprends par cœur et après je me souviens de rien » etc etc.

Ce coup-ci, je sors ma carte jocker : le prochain cours sera consacré aux révisions … et nous mettrons en ligne leur travail sur le blog et sur l’ENT Edmodo… Les élèves sortent de la classe quelque peu soulagés… Et je les retrouve le lendemain.

apprendre

Cinq ateliers sont proposés, les élèves s’y inscrivent librement, et peuvent faire deux ateliers dans l’heure. Ils peuvent travailler seuls ou en binôme. Leur production doit pouvoir être utile et accessible à tous les élèves de la classe. Une fiche de révision est distribuée pour guider les élèves à cibler ce qui doit être mémorisé.

* La leçon dans l’oreille : création de « bulles sonores » : la leçon est lue et enregistrée via mon portable. Les élèves qui s’inscrivent à cet atelier ont en charge de sélectionner les passages du cours qui leur paraissent les plus importants, s’entraîner à les lire à voix haute, se partager la parole.

* la leçon dans les yeux : création d’illustrations pour les mots de vocabulaire nouveaux. Les élèves qui s’inscrivent dans cet atelier doivent choisir quelles notions ils veulent et peuvent illustrer.

* la leçon au bout des doigts : création de croquis vierges pour s’entraîner à localiser ; les élèves qui s’inscrivent dans cet atelier prennent en charge la réalisation de croquis – à main levée ou en utilisant un fonds photocopiée.

* la leçon en carte mentale : réalisation de cartes mentales personnelles pour réviser la leçon.

* la leçon en quizz : création de questions sur la leçon, et de réponses pour un quizz façon QCM. Les élèves créent leurs questions et leurs réponses et viennent les taper directement sur l’ordinateur de la salle, sur lequel j’ai ouvert un formulaire de quizz via Edmodo.

En fin d’heure, je ramasse toutes leurs productions, elles sont nombreuses. Une élève a proposé de prendre en photo certaines illustrations du manuel plutôt que de dessiner ; elle engage une vraie réflexion sur ce qui peut être utile dans les illustrations du manuel, et je la laisse faire, elle sort son portable et m’envoie cinq photos, triées et pertinentes.

Tous les élèves ont été actifs, la notion de travail collaboratif est bien comprise, quelques élèves cependant ont dû être davantage encadrés pour produire quelque chose qui soit utile à tous. La création de questions a eu un gros succès : les élèves se mettent spontanément par deux, « épluchent » le cahier et testent en direct les questions qui leur viennent, auprès des camarades. Ceux qui se lancent dans la création de croquis me surprennent par leur ténacité, leur volonté de bien faire, d’être lisibles, et développent une vraie réflexion sur comment faire mémoriser des lieux ? Les élèves les plus en difficulté trouvent un moyen pour participer à ce grand effort collectif : illustrer ou poser des questions et trouver trois réponses dont une seulement sera la bonne.

L’expérience est positive, les élèves sortent de cours en disant qu’ils ont bien révisé pendant cette heure.

Mais vont-ils aller plus loin et utiliser les outils créés par les autres, que je m’apprête à mettre en ligne ?

Je mets tout en ligne le soir pour que les élèves puissent utiliser les outils dès le lendemain, qui est un mercredi. Je dois finir de taper les questions et les réponses, le quizz a eu beaucoup de succès… et tout le monde n’a pas eu le temps de taper ses questions … j’y passe environ quatre heures … Et j’attends avec impatience le contrôle. J’ai prévu un sondage pour connaître avec précision l’usage qu’ils ont eu de ces ressources en ligne.

Le contrôle est prévu en deux temps : tout d’abord, je projette au tableau un QCM, les élèves ont une grille à cocher. Il y a trente questions. Je les lis à voix haute, et leur laisse une vingtaine de secondes pour répondre. L’ambiance est détendue : les élèves reconnaissent leurs questions, j’ai volontairement laissé les questions drôles et ceux qui se sont entraînés sur Edmodo sont très sûrs d’eux.

Les résultats sont excellents, la plus basse note est un 24/30.

Deuxième partie du contrôle ; une tâche complexe : les élèves se retrouvent dans la peau d’un responsable logistique, qui doit vérifier et rendre compte de toutes les étapes de sa future livraison de meubles fabriqués en Chine. Là, les résultats sont moins bons, enfin très hétérogènes, comme d’habitude.

J’épluche les résultats du sondage. Tous les élèves ont répondu. La moitié des 49 élèves ont utilisé les ressources numériques. Ceux qui ont utilisé ces ressources ont privilégié les quizz sur Edmodo, l’écoute de la leçon enregistrée en format MP3, et les croquis vierges (sur le blog).
Ceux qui n’ont pas utilisé les ressources numériques arguent qu’ils ne « savaient pas » qu’elles existaient (grande interrogation pour moi : ne leur ai-je pas assez expliqué ? pourtant, le lien a été mis sur le cahier de textes en ligne …), qu’ils n’ont pas eu accès à Internet (re-trouble : en début d’année, j’ai bien vérifié qu’ils avaient tous accès à Internet chez eux, et n’avais alors obtenu qu’un seul non …), qu’ils n’ont « pas eu le temps » ou qu’il n’y ont « pas pensé ».

À quelques exceptions près, ceux qui ont utilisé les ressources numériques ont de bons résultats au contrôle, mais ce sont aussi plutôt de bons voire très bons élèves.

Auraient-ils obtenu les mêmes résultats sans ces outils ? Comment faire pour que les moins bons élèves aient l’envie de réviser, aient l’idée d’utiliser leur ordinateur et leur portable pour apprendre ?

Je me garde de tirer une conclusion hâtive, et retenterai l’expérience pour le prochain contrôle, forte des réponses à la question du sondage « ces ressources vous paraissent-elles utiles ou inutiles ? », à laquelle 43 élèves ont répondu « utiles », ceux-là même qui ne les ont pas utilisées mentionnant plusieurs fois qu’ils comptent bien les utiliser la prochaine fois. L’usage du numérique pour apprendre n’est de toute évidence pas encore rentré dans les habitudes.

Je gage que cela pourrait le devenir…

Le blog où sont mis en ligne les travaux des élèves : http://lewebpedagogique.com/salle112/

Juliette, prof d’histoire géo en collège.

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Juliette Villeminot

J’enseigne l’Histoire, la Géographie et l’Education civique en collège depuis 17 ans. Je suis depuis 12 ans dans un gros collège « lambda » au fin fond de l’académie de Grenoble. Je cherche, bricole, essaye, tente, expérimente … pour faire goûter à mes élèves le plaisir d’apprendre, de découvrir, de critiquer. Je suis actuellement la formation au 2CA-SH (Certificat complémentaire pour les enseignements adaptés et la scolarisation des élèves en situation de handicap) que j’espère valider en juin 2015. Je m’inspire beaucoup de la théorie des Intelligences multiples d’H. Gardner, et de la réflexion sur l’usage des cartes mentales en classe.

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  • Démarche de participation collective à la fabrication d’outils de révision très intéressante car à la fois encadrée et diversifiée. La limite perçue concernant la faible utilisation par certains élèves de ces mêmes outils, peut en effet renvoyer à un manque d’habitude, qu’il s’agit alors d’installer (vous semblez avoir ce courage en terme d’implication horaire!), mais peut aussi renvoyer à un défaut de confiance en soi, en ses capacités de réussite, sa place… autant d’éléments « au long cours » sur lequel nous avons peu de prise sinon en continuant comme vous le faites à leur donner un maximum d’outils. Quelques pistes qui me sont venues à l’esprit en vous lisant et après après visionné la vidéo postée ce jour « Ceci n’est pas une révolution » :
    – le plus important est ce qui se passe dans la tête des élèves (démarches cognitives), peut-être serait-il intéressant de les faire échanger sur leurs méthodes de révision/mémorisation qu’ils développent chez eux (ou non) avec le risque que certains se sentent « faiblement actifs » mais si c’est le cas, autant dédramatiser et leur offrir des pistes venues des autres et suffisamment diverses pour donner envie de s’essayer (l’individuation=devenir une personne adulte, se réalise dans la différence avec laquelle chacun « joue » entre modèles choisis et écarts-interprétations personnels)
    – la distance qui s’installe entre un cours (les notions « prises », filtrées par un contexte institutionnel et social vécu de façon singulière par tel élève) et sa participation-motivation-engagement, relève souvent d’une faible perception de l’enjeu présent. ex : en quoi la connaissance du totalitarisme stalinien m’aide-t-il à comprendre le monde d’aujourd’hui et plus encore ma vie actuelle ?
    Bien souvent, nous glissons sur cet effort de ré-ancrage, re-connexion d’avec l’expérience du vécu parce que pour nous (enseignant et bons élèves) le lien se fait de façon plus ou moins évidente (programme, parcours scolaire, culture générale…). Pour ceux qui, pour des raisons diverses, sont dans une distance symbolique trop grande qui les empêche ou réduit leur « adhésion-compréhension » à l’importance de l’apprentissage, il faut, je crois, faire un effort pour aller au coeur des enjeux (et l’actualité nous le montre).
    Bref, enseigner, c’est à dire indiquer que les outils proposés peuvent aussi être des « armes intellectuelles » (au sens de moyens de se structurer, s’individuer, et de se défendre des manipulations diverses) et construire, par la participation guidée, leur usage comme décryptage du monde à commencer par sa propre situation, et ce dans une exigence d’abord éthique (voir le film « Les héritiers »).
    En tous les cas, encore bravo ! Vous êtes dans la passion de votre métier et c’est plus que jamais nécessaire. Avez-vous pu vous constituer un réseau d’échange de pratiques ? Il est bon de s’entourer.
    Bien cordialement.

    • merci pour ce message, qui me fait plaisir et m’attriste aussi en même temps …. J’espère que depuis vos années colège vous avez pu goûter au plaisir de faire de l’Histoire ! Bien cordialement.