Le dossier de l’écran

VFBP, l’arme fatale

Si vous venez de vivre une de ces heures effroyables, où pré-requis riment avec Hara Kiri. Si vous sentez que l’atmosphère est tellement lourde que Sergio Leone pourrait débarquer pour filmer les regards échangés entre vous. Et eux.

Quand il ne reste plus aucun espoir.

Il vous reste l’outil ultime.

Votre clé USB.

Le visionnage de film à but pédagogique (VFBP).

 

film-pedagogique

 

Mais au préalable, je DOIS vous prévenir. Vous mettre en garde.

Car une fois que vous aurez ouvert la boîte de Pandore, vous ne serez définitivement plus le même.

Et cette phrase résonnera au début de chacun de vos cours.

 

« Monsieur, on va regarder un film ? »

 

Comme si l’empreinte du Septième Art était marquée à jamais sur votre visage. À jamais.

Au moins, vous êtes au courant.

Néanmoins, passer un film comporte plusieurs avantages, que je vais développer ici ; non sans omettre les conséquences ciné qua non relatives à ce fait d’armes.

 

Tout d’abord un rappel. Qui nous vient d’en haut.

Non, pas des cieux. De l’Éducation nationale. Ce qui est pratiquement la même chose, je vous l’accorde.

On demande au professeur de lettres-histoire de varier les supports, et d’intéresser les élèves grâce aux différents médias mis à disposition dans notre établissement. Le cinéma en fait partie. Bien. De ce fait, ne soyez pas stressé lorsque la directrice entre en classe lorsque vous projetez Germinal, vous savez la scène oÙ Depardieu prend violemment Miou Miou sur le rebord de la table après avoir ingéré un bon ragoût. C’est pédagogique. Le ministre est d’accord et vous soutient.

 

Donc ceci mis au point. Vous avez donc décidé de céder aux sirènes du visionnage : voici d’abord le premier conseil.

 

Ne jamais demander l’avis des élèves.

 

Ils vont vous proposer des films bien entendu. Le seul problème étant de pouvoir caser un long-métrage mettant en scène Vin Diesel dans votre programme de français : se construire ? L’individu et l’altérité ? Les philosophes des Lumières ? Impossible.

Donc refuser. Refuser en bloc toute proposition – même si elle paraît alléchante – des élèves, leur rappeler que le but est de rapprocher ce qui a été vu en classe, de le mettre en images, de pouvoir débattre de la vision du réalisateur. Non, John B. Root n’est pas au programme.

 

Une fois le film choisi, vous aurez de toute manière l’assentiment des élèves. Les poupinous seront ravis de ne pas faire une heure de cours classique. Ils vous proposeront de ramener des pop-corn, des sodas, des bonbons. À vous de juger si l’ingestion de friandises sucrées peut dynamiser la projection. À défaut ça leur permettra de ne pas parler la bouche pleine. Quoique.

 

Donc le film commence. La salle est plongée dans l’obscurité. Et là.

C’est le drame.

Car les élèves reçoivent de plein fouet ce qu’est un film pédagogique ; vous leur passez 1492 Christophe Colomb.

« Avec le même acteur qui ken la vieille sur la table, le gros porc ?

– Oui Romain, mais là, c’est Colomb. L’explorateur.

– Et il va ken les indiens ?

– Euh… oui, en quelque sorte. »

 

Donc au bout de 10 minutes d’inaction la plus totale, et de péroraisons diverses sur le Nouveau monde, vous verrez brusquement la salle s’illuminer de dizaines de mobiles. Un peu comme dans un concert de Patrick Bruel.

 

« Mais qui a le droit de faire çaaa ? »

 

Donc là, vous leur demandez bien sûr de les éteindre, rappelant qu’on regarde un film ensemble.

 

« Non, mais monsieur, je regarde un film sur mon portable. »

 

Ubuesque

Le cinéma dans le cinéma.

Twilight zone ou texte Kafkaïen ?

Et ne jetez pas la télécommande sur Andy, qui demande si à la place on peut pas faire cours.

Ne jamais répondre par la violence.

 

Non, il faut accepter la différence du jeune, sa compréhension partielle et subjective de l’œuvre cinématographique choisie. Accepter des phrases du type :

 

« Quoi ? Le film date de 1994 ? Mais comme c’est vieux, c’est le cinéma de mon papy !! »

 

#payetonâgedepapy. La crise de la quarantaine dans ta face.

Il en restera toujours quelque chose

Accepter donc que les jeunes ne retiennent qu’une scène marquante, et pas forcément du thème évoqué dans le programme. Ainsi, quand je passais 1984, film réalisé par Michael Radford et qui traite d’un monde futuriste en proie à la dictature et la surveillance aiguë des êtres humains, les élèves n’ont relevé que l’épilation hasardeuse de la fiancée du héros ; scène qui les a choqués bien plus que si j’avais passé une scène de dissection hospitalière. Comme quoi les codes ont changé. En matière de pubis également.

Mais on était loin de Big brother je vous l’accorde.

Mais tout n’est pas si négatif. Il y a parfois les films qui font mouche. Qui touchent les jeunes. Souvent ceux auxquels on ne pensait pas (les films, mais aussi les jeunes). Et là.

Vous touchez le Graal. La postérité.

Vous ne serez plus Monsieur Français, ou Monsieur tatoué, ou Monsieur-il-est-frais-pour-son-âge.

Mais le prof qui leur aura passé [METTRE ICI VOTRE CHOIX].

Sorte de cercle des poètes disparus cinématographique, j’aurais juste remplacé les poèmes de Keats par Gran Torino ou Babel. Deux films qui fonctionnent chaque année avec les élèves. Je suis Keating.

Et là, malgré tous les déboires, je suis fier si je parviens à susciter un débat ou du moins l’appréciation du film dans sa valeur intrinsèque. Et sans pubis.

 

Donc désormais vous avez les clés en main pour démarrer votre projection.

La salle est éteinte.

Moteur.

Action.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

Commentaires

commentaires

One Response

  1. Sylvain 8 décembre 2017

Répondre

Vous n'êtes pas un bot hein ? *