Apprendre en prison

Témoignage d’une enseignante

Le taux d’analphabétisme est très élevé en prison. La majorité des détenus viennent de milieux défavorisés et ont suivi une faible scolarisation. C’est pourquoi, pour tenter de lutter contre ce phénomène, des associations militantes d’alphabétisation se sont développées.

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Enseignante spécialisée auprès de public défavorisé, j’ai décidé, il y a quelques années, de donner de mon temps bénévolement à l’une de ces associations reconnues d’intérêt public. Elle s’adresse aussi bien aux nouveaux détenus non-francophones qu’aux natifs dont la connaissance de l’écrit est insuffisante. Je me déplace donc chaque semaine à la maison d’arrêt.

J’apprends à lire et écrire à des personnes incarcérées pour braquage, meurtre, trafic de drogue, etc. Un public hétérogène auquel il faut s’adapter en permanence.

Un chemin interminable jusqu’à la salle de cours

Enseigner en prison, c’est apprendre la patience. On ne rejoint pas directement la salle de cours.

Il faut d’abord donner sa pièce d’identité à l’entrée, à chaque entrée. Ensuite, je vide mes poches, je passe au détecteur de métaux comme à l’aéroport. Je ne compte pas le nombre de portes grillagées à franchir avant d’arriver à la rotonde surnommée le rond-point. Le rond-point, c’est-à-dire là où se trouvent les gardiens et les caméras de surveillance, là où il y a une entrée vers chaque bâtiment. En fonction des délits commis, les détenus ne sont pas dans les mêmes bâtiments. Je donne alors aux gardiens la liste des détenus devant se rendre en cours. Ils enverront un collègue les chercher un à un dans leurs cellules. Pendant ce temps, je continue d’attendre qu’une nouvelle porte s’ouvre. Pour cela, il faut que la précédente se ferme, question de sécurité. Je longe le couloir et franchis les étages tout en répondant au « bonjour » des détenus que je croise dans les couloirs. Je découvre une petite cité, une vraie vie et une cellule sociale qui m’était étrangère. Une ville dans la ville. Arrivée au bâtiment de ma salle de cours, je donne une dernière fois la liste au gardien d’étage et me dirige vers la salle. J’attends ensuite mes élèves. En prison, c’est l’enseignant qui attend les élèves, pas l’inverse. Quand les détenus arrivent enfin à la salle de cours, ils me serrent la main et me regardent dans les yeux en guise de reconnaissance. Ainsi j’ai régulièrement serré la main de meurtriers : en cours ils sont avant tout des élèves, qu’il faut traiter comme des êtres humains quelque soit leurs antécédents.

Du voleur au criminel, un élève comme les autres

Mon engagement a pour but de permettre aux détenus de se réconcilier avec l’école et d’éviter de nouvelles ruptures dans leurs parcours d’insertion déjà fragiles. Faciliter leur capacité à devenir autonome. Je découvre que certains ne savent pas écrire leur prénom. C’est le cas de deux frères « issus du voyage ». Incarcérés pour de petits délits, c’est en prison qu’ils apprendront à écrire. Ils sont très reconnaissants et respectueux de l’enseignant. D’autres nous demandent de l’aide pour écrire des lettres, et notamment lorsqu’ils souhaitent faire une demande pour travailler dans la prison.

Dans cette maison d’arrêt pour hommes, la majorité des détenus sont issus de l’immigration. Certains ont été lettrés dans leur pays d’origine. Dans ce cas, c’est plus facile de leur apprendre le français. D’autres n’ont aucune base mais sont très assidus et progressent vite. Ils demandent parfois plus de cours, ils veulent venir à l’école tous les jours pour apprendre et s’en sortir.

C’est plus facile pour moi d’apprendre à un élève qui n’a pas eu la chance d’aller en cours et qui a commis uniquement de petits délits plutôt qu’à un grand criminel. Pour autant, je ne montre pas de différence lorsque je suis à leurs côtés. Ce sont avant tout des êtres humains qui paient pour ce qu’ils ont fait. Je ne suis pas là pour les juger mais pour les aider. Quand ils me parlent des conditions de vie dans lesquelles ils se trouvent, je les écoute tout en évitant les débordements. Il faut vite recentrer l’élève vers le cours.

Des élèves pour 1 an ou 25 ans

Évidemment, selon les cas, certains sortiront plus vite que d’autres. C’est parfois frustrant de savoir que le travail ne sera pas achevé, même si l’on se réjouit toujours d’une sortie pour un détenu. Parfois il s’agit d’un transfert pour rapprochement familial. Enfin, certains reviendront car ils seront de nouveau incarcérés après leur sortie ; il faudra parfois tout reprendre à zéro.

Pour les élèves assidus, et venant chaque semaine pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, un travail de fond s’installe et l’on a le temps de constater de véritables progrès. Certains élèves sont très demandeurs, font leurs lignes d’écriture en cellule et viennent en cours avec des livres choisis à la bibliothèque.

Les listes d’attente sont assez longues pour les élèves. Ils sont choisis selon leur degré de motivation. Nous travaillons souvent par groupe de cinq. Certains détenus préfèrent venir en cours plutôt que d’aller en sport. Ce n’est donc pas uniquement un moyen d’évasion comme on pourrait l’imaginer. Ainsi, enseigner et apprendre en prison questionne. La plupart des détenus n’auraient pas pris ce chemin dans d’autres circonstances. L’école en prison est pour moi une porte de sortie nécessaire vers la réinsertion.

Une chronique de Michèle Chevalier-Bouteloup

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