Presse-t-on nos élèves comme des citrons ?

Il y a quelques temps,  je vous  faisait part de ma découverte des voyages scolaires. Quelques semaines plus tard, juste retour des choses, nous accueillons chez nous nos collègues allemands. La surprise de ma collègue partageant notre quotidien me donne l’occasion de revenir sur ce point clé de notre enseignement : les évaluations !

 

Apprendre à apprendre

Je résume l’affreux contexte : 7 jours pour elle sous notre toit, à partager ma vie de prof (bon, d’accord, il y a des différences! Il existe une telle proximité  profs/élèves que là, c’est moi qui crois halluciner (ah oui, c’est vrai, je ne vous ai pas raconté comment elle est arrivée,  essoufflée, les joues rouges,  20 mn en retard pour assister à mon cours en racontant devant tous mes élèves étonnés qu’elle avait croisé dans la cour des jeunes faisant un volley et qu’elle s’était donc naturellement (!) jointe à eux!!!) ), mais surtout ma vie de parent et la vie de lycéen de mon fils !

Lundi : elle voit mon fils revenir à 18 h, se mettre au travail, demander mon aide, me faire réciter sa leçon pendant que je cuisine… bref, 2 heures de labeur plus tard, mon fils lui explique : « j’ai contrôle de physique demain ».

Mardi : il revient à 19h, mange vite et se remet au boulot. Bien sûr, je suis de corvée, à 22 heures, je finis de lui faire réciter son Histoire. Devant son étonnement, je lui dis « contrôle demain sur les guerres mondiales. Il a du mal à tout ingurgiter… ». Il y a encore des hésitations sur quelques dates mais il est crevé, je l’envoie se coucher (ne vous y trompez pas, pas de pc, tablette, téléphone, il dort vraiment !).

Mercredi : tant pis pour le sport, on annule sa séance de l’après-midi parce que, entre les maths,  ses exercices en sciences et le bac blanc de Français la semaine prochaine pour lequel il faut entamer les révisions, cela fait trop de travail. Elle l’aide un peu pour les maths (c’est sympa !) et est surprise de la quantité de matière à absorber. Elle : « ça fait longtemps que tu n’as pas appris ? » Lui : « ben non, c’est ce qu’on a fait cette semaine et j’ai contrôle demain sur ce chapitre ».

Jeudi : une recherche internet à faire en Allemand (certes, donnée lundi par la prof, mais vous comprendrez que depuis lundi, il n’a guère eu le temps de s’y mettre!)… C’est long!

écrasé de travail

Le pire à venir est quand je lui confirme que ceci est strictement habituel, la moyenne des contrôles étant de 3 à 4 par semaine. Pour chacun d’entre eux, un enfant sérieux, bon élève, mais sans facilités particulières, devrait consacrer environ 3 ou 4 heures de révisions (pas seulement apprendre le cours mais aussi refaire les exercices…). Soit 16 heures. Sans compter les devoirs maison, fiches à compléter, rangements de classeurs (tout le monde n’est pas un as de l’organisation !). Ajoutez à cela 10 heures de trajets et 32 heures de cours, cela fait 58 heures hebdomadaires consacrées au lycée. « Mais quand peut-il se reposer, s’amuser… vivre ?…. » m’interroge-t-elle totalement éberluée.

Mais que voilà une bonne question !! Lui-même se la pose tous les jours.

Et voici que commence entre nous une discussion sur les principes de l’éducation des plus instructives. Parce-que entre le travail demandé dans leur Gymnasium et celui dans notre lycée, le fossé est un océan !

Ils ont un planning  en salle des profs sur lequel ils doivent s’inscrire pour mettre un contrôle : interdiction de le faire si 2 devoirs ont déjà été programmés ! De toutes façons, ils ne font que 2 à 3  devoirs par an et par matière, donc cela arrive rarement ! Ma collègue ne comprend pas la nécessité de faire des évaluations si nombreuses : si l’élève travaille en classe, il progresse… D’ailleurs, ils font beaucoup plus  d’évaluations formatives. Pourquoi leur mettre tant de stress!  Inutile ! Un élève en général aura à cœur d’être en situation de réussite, pas besoin d’une note… Donc, une façon de fonctionner très différente de la nôtre. Et pourtant, les résultats de l’enquête PISA sont là… Nous sommes moins bons!

On ne vit pas dans le même monde. La « Bildung » (l’Education) allemande doit promouvoir le bien être de l’élève. J’en ferai une chronique un jour peut-être, c’est intéressant ! Et nous ? Je sais que nos intentions sont bonnes. Moi la première, je rentre dans ce système et donne un contrôle à chaque fin de chapitre, me surchargeant par la même de copies (j’ai sans cesse des copies sur mon bureau, un paquet en remplaçant un autre…). Mais quand je vois mon fils, je me rends compte à quel point un tel emploi du temps le fatigue (quand pourrait-il trouver une plage de liberté ? entre 22 heures et minuit ? ce que font à notre grand désespoir nombre de nos élèves, dormant ensuite en classe…), l’obligeant à fonctionner dans l’urgence et non dans une planification tranquille et rassurante. La pression constante lui pèse, l’éloignant chaque jour un peu plus du plaisir d’apprendre. La curiosité intellectuelle insatiable de son enfance a laissé place à un profond désarroi. Il apprend pour la note, le bulletin, le dossier, son avenir… que sais-je encore ? pour la paix familiale ? Plus du tout pour le plaisir.

Certains soirs, son cerveau n’en peut plus, se ferme, refuse tout bonnement de fonctionner. Ras-le bol. Et en le côtoyant de si près, je le comprends. Comme je comprends mieux maintenant tous ces élèves que l’on perd parce qu’ils abandonnent, se retranchant derrière une opposition de bon aloi quand on a 16 ans, ou ces autres, surtout des filles, qui disparaissent temporairement parce que l’hôpital les a accueillis pour enfin ne plus rien faire (il est même interdit de faire suivre les cours pour les élèves qui le souhaitent !)… En 2012, Vincent Peillon, notre ministre, ne reconnaissait-il pas (bon, il oublie sans doutes tous les pays en guerre!) : « les élèves de France, à part les petits japonais, sont les plus malheureux au monde!» ?

Alors c’est vrai, je suis prof, dans un bon lycée dans lequel on demande des résultats et j’en suis donc aussi responsable. Pour cette raison, je me sens plus libre de critiquer ! Ce que je vis en tant que parent me transforme chaque jour. Je fais beaucoup plus attention, quand je prévois des contrôles, aux soupirs des élèves « oh non, on en a déjà 1 ! ». Mon but n’est pas qu’ils viennent en ayant appris à la va-vite. Et plus fort : j’ai laissé tombé ce discours intransigeant que je tenais auparavant « Apprenez vos cours tous les soirs, c’est indispensable, interro surprise possible ! ». Non, plus de mauvaises surprises, je veux qu’ils soient très attentifs en cours et qu’ils aient le temps d’apprendre… Bien sûr, je ne dis pas que tous le font, mais j’ai ma conscience pour moi.

Quant à mes discussions lors des rencontres avec les parents, elles ont pris une toute autre tournure…

Je vais m’arrêter là car je pourrai poursuivre des heures !… J’ai la sensation de partager surtout ce qui ne va pas. En effet ce qui va bien me semble aller de soi, tandis que ceci, c’est ce qui me pousse à me remettre en question, donc à progresser. Je pense que je vais en heurter beaucoup : « beaucoup d’ados ont trop de temps, sont sans cesse sur leur ordi,  ne sont pas volontaires… ». C’est aussi vrai, mais ce que j’ai observé chez moi, je le retrouve chez nombre de mes amis dont les enfants sont lycéens.

Si cela vous interpelle, je continuerai volontiers plus tard, mais là, je dois y aller !

Vous ne devinerez jamais… j’ai des copies à corriger !

Ps : une phrase extraite de l’enquête de PIE France à méditer : « les élèves allemands sont plutôt détendus et plutôt heureux d’aller à l’école. Ils sont décrits comme très actifs … («Ils participent tellement et si naturellement qu’au début c’est surprenant»). Ils semblent, dans leur grande majorité, profiter de l’enseignement qui leur est dispensé, mais ne pas être obnubilés, comme c’est le cas en France, par leurs résultats scolaires. »

Une chronique de Rachelle

Commentaires

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12 Comments

  1. Tassia 10 juin 2015
    • Rachelle 20 janvier 2016
  2. prof 21 avril 2015
  3. Blachot 19 avril 2015
  4. Houardia 18 avril 2015
  5. Grohando 17 avril 2015
  6. Henri Marquant 15 avril 2015
    • prof 21 avril 2015
  7. aevin 15 avril 2015
    • prof 21 avril 2015
  8. Marie-Laure 15 avril 2015
  9. MAUDET 15 avril 2015
  10. Pingback: Presse-t-on nos élèves comme des ... 15 avril 2015

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