Il y a des élèves qui vous marquent ?

Vous parler de Sacha

J’ai envie de vous parler de Sacha.

C’est l’une de ces rencontres qui vous marquent à vie. Une de celles qui m’ont fait rentrer dans ma peau de prof. Qui m’ont fait prendre conscience de la manière d’envisager ce nouveau rôle.

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C’était ma deuxième rentrée scolaire. Autant dire que je ne me sentais pas encore prof-prof. Tout juste un peu moins « imposteure » que l’année précédente.

Dans ma petite école du bout du monde, il arrive parfois qu’on accueille un jeune Français en « séjour de rupture ». Nous ne savons rien de ce qui l’a amené si loin. Nous ne cherchons pas à le savoir. Je ne cherche pas à le savoir. L’important, c’est qu’il arrive chez nous parce qu’il a exprimé l’envie de reprendre le chemin de l’école. Un chemin qu’il ou elle a parfois quitté depuis longtemps, et qui a pu être très chaotique.

Les débuts chaotiques

Sacha est arrivé dans ma petite classe de 4e. Un très faible effectif cette année-là, une dizaine d’élèves, un seul garçon, deux avec Sacha. Des élèves plutôt protégés, de milieu aisé, de « bonne famille » aurait-on dit en d’autres temps.

Autant dire que c’était un peu comme leur déposer une grenade au milieu de la classe.

En contrat local dans mon école, je n’ai encore jamais enseigné dans un établissement réputé « difficile ». Mes élèves sont presque tous de gentils bisounours. Et nous sommes loin des sureffectifs ! Autant de conditions qui rendent possible un suivi très personnalisé de chaque élève, ce qui est idéal pour un retour en classe, pour ces jeunes déscolarisés.

Avec l’engagement qui me caractérise, j’étais très contente d’accueillir Sacha dans ma classe, dont j’étais PP pour la première fois. Mais un peu préoccupée quand même, il faut bien le reconnaître, quant à ma capacité à encaisser des comportements limites.

Sacha est un grand échalas de plus d’1m75, à la démarche chaloupée de l’ado grandi trop vite, d’un seul coup. Cette apparente nonchalance cache cependant une grande nervosité et une vivacité certaine. Ses cheveux taillés en brosse surplombent un visage peu gâté par l’âge ingrat. De fait, tout le temps qu’il restera avec nous, les différents furoncles au bord de l’éruption, trop grattés et peu soignés, se relaieront sans faiblir. Malgré ce faciès ma foi fort peu gracieux, se dégage un pétillement certain dans un regard bleu azur franc et direct. Il en impose un peu malgré lui, Sacha, et en même temps, il sent bien l’effet qu’il produit sur les autres et en joue bien souvent.

Il est évident dès le départ qu’il n’a pas assisté à un cours depuis bien longtemps. Tenir 55 minutes en classe est une torture pour lui, qui se tortille et se lève au moindre prétexte. Se taire, lever la main pour demander la parole, rester attentif aux consignes… Autant de codes qui lui sont étrangers.

Dans une classe au si petit effectif, un tel comportement peut avoir un impact important sur le déroulement du cours : lui rappeler les règles, le remettre au travail, l’encourager à participer, tout cela prend du temps, de l’énergie, et bouscule les autres élèves.

Il passe son temps à écrire sur tout ce qu’il trouve, des phrases et des bouts de textes. J’en confisque un certain nombre : du slam, du rap, des graffitis. Il y a un style, une recherche, même si c’est toujours un peu provocateur. Je prends l’habitude de décrypter avec lui ses écrits en début de récréation, c’est l’occasion de parler de ses envies, de ses projets.

Évidemment, je m’attache. Je me fais un défi de lui prouver son intelligence, ses capacités. Il rit souvent, plutôt gêné et soudainement dans ses petits souliers, lui la grande gueule un peu bravache.

Des efforts communs

Ne tombons pas dans la mièvrerie : ça clashe aussi beaucoup. Je ne veux pas le laisser prendre le pouvoir dans mon cours, lui rappelle sans cesse le comportement qu’on attend de lui, punis les attitudes irrespectueuses et les grossièretés qui fusent bien trop souvent. Il y a des bras de fer dont je sors vidée, au début, tellement déçue de moi-même et de lui. À chaque fois que je pense avoir percé un peu la coquille, il me rend folle la séance suivante par son insolence et son refus de coopérer.

J’apprends aussi à le sortir de classe lorsque la situation n’est plus tenable. Un vrai échec pour moi. Mais j’en perçois la vertu lorsqu’il revient calmé 10 minutes plus tard ou à la séance suivante.

Je l’encourage : après tout, toute la classe débute en espagnol, comme lui. Il n’est donc pas question de retard ou de lacunes dans ma matière par rapport aux autres. Ses efforts sont sporadiques et irréguliers, comme son humeur. Mais petit à petit, il « tient » en classe et m’avoue même son plaisir à venir à l’école le matin !

D’une manière générale, les commentaires au conseil de classe du 1er trimestre sont les mêmes : Sacha est exaspérant, souvent irrespectueux, mais capable d’un très bon travail quand il le décide.

Les appréciations positives, qui saluent sa vivacité d’esprit et d’analyse, le confondent. Il reste incrédule et ne sait pas recevoir ces regards positifs sur lui-même.

Le départ

Il part en cours d’année scolaire. Il a envie de rentrer en France, de retrouver sa famille. Son programme « de rupture » (quel mot !)  se termine, il choisit de ne pas le renouveler.

Lors de notre dernière entrevue, il me glisse deux feuilles à carreaux, la première ornée de ses éternels graffitis. Je lui souhaite bonne route, bonne chance, bonne vie. On ne s’attarde pas trop, je suis gênée parce que je ne veux pas trop montrer ma tristesse de le voir partir. Lui a déjà la tête à son retour.

Lorsque je retourne la feuille, plus tard, l’émotion me submerge. C’est un acrostiche du mot ESPAGNOL :

Espoir

Super

Passionnant

Amusant

Gentille

Nouveau

Original

Ludique

Je ne me gargariserais pas d’avoir réellement provoqué tous ces qualificatifs, mais, vous m’accorderez que ça fait chaud au cœur ! Je le garde encore précieusement.

J’ai bien senti, à travers des réactions à d’autres chroniques, que la bienveillance et l’affection que je ressens pour mes élèves irritaient certains collègues. Je me suis beaucoup posé la question en effet, est-ce mal d’aimer ses élèves ? Lorsque j’emploie ce terme, je les englobe tous. Parce que j’aime aussi ceux qui m’insupportent. Ces êtres en construction et en recherche avec qui je passe un bout de vie, j’ai envie de les voir grandir et réussir, tous sans distinction. Et je ne suis pas capable de le faire froidement.

Je crois que Sacha m’a appris cela : on est ensemble pour un bout de chemin, on les accompagne à un moment décisif, on n’a pas toutes les solutions, mais on est là pour essayer ensemble de les mettre sur le chemin de leur réussite, quelle qu’elle soit. Et même si on n’est pas tous les jours gagnants.

Sur une période pourtant courte, et un peu chaotique, cet élève m’aura marquée durablement puisque, 4 ans après, j’y pense encore.

Une chronique de Fanny

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  1. AUBERT Genevieve 28 novembre 2016

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