Le texte le plus connu de Borgès est l’un des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, il contient l’Univers tout entier, et pourtant il tient en huit pages seulement. La Bibliothèque de Babel est une incroyable construction mentale, et une très belle métaphore du monde. Pas le monde sensible, mais un monde virtuel qui contiendrait le sens de toutes choses.

L’Univers est une bibliothèque. Un arrangement infini de salles hexagonales reliées par des couloirs et habitées par des hommes, dans lesquelles sont rangés un nombre incalculable de livres (fini, infini ? nul ne le sait).« La Bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque et dont la circonférence est inaccessible ». Par ce clin d’œil, Borgès nous renvoie à Pascal pour qui l’univers « est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part ». C’est une vision vertigineuse d’un infiniment complexe qui nous est proposé. Les éléments de base de ce monde sont à la mesure de l’homme avec ses pans de murs à cinq étagères de trente-deux volumes, ses couchettes d’astronaute et ses cabinets d’aisance. Mais le labyrinthe des galeries et la répétition ad nauseam du même paysage borné font tourner la tête aux hommes qui le peuplent et qui cherchent, forcément à en percer les secrets.
Car cette bibliothèque n’est pas qu’un paysage, elle est surtout le dépôt exhaustif des sens et des signes d’un monde totalement désincarné, qui se manifeste dans chacun des hexagones sous la forme d’une combinaison de 1,259,520,000 caractères composés exclusivement des 22 lettres de l’alphabet espagnol, du point et de l’espace. Le nombre d’hexagones étant à peu près infini, ces caractères rangés en volumes de 410 pages contiennent nécessairement tout ce qui peut possiblement être écrit dans toutes les langues possibles, humaines ou non. Attisant la soif de savoir des hommes, la Bibliuothèque est arpentée par des armées de chercheurs qui tentent d’en percer les mystères ou d’y trouver la confirmation de ce qu’ils savent. Ils oublient, les malheureux, que toute vérité inscrite dans l’un des livres de la Bibliothèque trouve quelque part dans une autre région de ces rayonnages, une infinité de réfutations, certaines fausses, certaines exactes. La Bibliothèque, c’est à la fois la promesse de la Connaissance absolue (que les développements de l’astrophyisque, de la génétique ou de l’informatique pourraient nous faire croire possible), et l’assurance de la vanité de toute recherche scientifique.
Ce dernier avertissement donne à ce texte une portée métaphysique très forte. Si cette Bibliothèque contient tout, alors ne doit-elle pas contenir aussi Dieu ou, mieux, être Dieu? Dieu qui nous laisse accéder à Lui, qui nous laisse libre d’étudier l’univers, de l’expérimenter, et de forcer ses mots de passe, mais qui nous met aussi face à une entreprise tellement démesurée qu’elle en perd toute signification. Il existe quelque part un livre qui contient tout les autres, et un homme qui l’a trouvé. « Il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de ce livre et qui est semblable à un dieu ». Cet homme, les musulmans l’ont trouvé, il s’appelle Mohamet. Mais comment savoir s’il a vraiment trouvé le bon livre ? Et si d’autres ne revendiquent pas le même exploit? Et il n’y a pas deux livres identiques…
En conclusion de son essai, sous la forme d’une note de bas de page, Borgès nous dit, en se cachant derrière une certaine Letizia Alvarez de Toledo, que toute cette construction est inutile, car il suffirait, pour contenir les informations de cette bibliothèque, d’un seul livre dont les pages seraient d’une minceur infinie. Ce livre existe, il s’appelle « Le Livre de sable », une autre célèbre fiction de Borgès. (1)
Pour ma part, je suis convaincu que ce livre absolu tient bel et bien entre les pages 491 et 498 du le Volume I des Œuvres Complètes de Jorge Luis Borgès.
(1) en 1941, lorsque Borgès écrivait ces lignes, les memoires flash n’existaient pas encore…