Afin de poursuivre l’étude du thème de “la fuite du temps” en poésie, voici quelques notes de lecture sur ce poème qui manque légèrement de courtoisie!
Pierre Corneille (1606-1684)
“Marquise, si mon visage…”, 1658
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront:
Il saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits:
On m’a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.
Cependant j’ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n’avoir pas trop d’alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu’on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu’il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu’autant que je l’aurai dit.
Pensez-y, belle Marquise;
Quoiqu’un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu’on le courtise
Quand il est fait comme moi.
1ère strophe: l’apostrophe liminaire, “Marquise” permet au lecteur d’identifier la destinatrice, Thérès Gorla, une actrice que le dramaturge a courtisée sans succès. Ensuite, le poète use d’une concession “si mon visage…” qui justifie, à première vue, les réserves de la Marquise. Corneille semble comprendre que l’action du temps sur sa personne ait pu rebuter celle-ci bien qu’il s’empresse de minimiser cette action en utilisant “quelques” et “un peu”. Mais dès le troisième vers, il la met en garde avec l’impératif “Souvenez-vous” qui n’est pas sans rappeler le “memento mori” (souviens-toi que tu vas mourir) et, par la comparaison, se place sur le même plan que la Marquise: ils sont tous les deux égaux face aux ravages du temps qui se manifestent par la vieillesse comme l’indique l’adjectif “vieux” et le CC de temps “à mon âge” et la dégradation physique suggérée par le nom “visage”. En définitive, ce n’est qu’une question de temps et le futur “vous ne vaudrez” montre bien que l’action du temps est immuable.
2ème strophe: Ici, le poète semble aborder le thème de la fuite du temps de façon plus générale en employant le superlatif “aux plus belles choses”. Par conséquent, même s’il reconnaît la beauté de la marquise, il cherche aussi à ne pas faire d’elle une exception. Les vers, écrits au présent de vérité générale, sonnent comme une sentence et soulignent toujours le caractère immuable du temps. Le choix du verbe “se plaît” laisse paraître toute l’amertume de Corneille qui semble prendre plaisir à penser que la Marquise va devoir affronter le temps comme tout un chacun, ce qui est confirmé par le nom “un affront”. Faut-il aller jusqu’à dire que la suite manque d’originalité? La reprise des poncifs métaphoriques le laisse supposer, “faner” étant associé à la vieillesse et “roses” à la beauté éphémère. Et, au cas où la Marquise n’aurait pas compris, il fait une nouvelle comparaison entre lui et elle, beaucoup plus explicite où il lui promet des rides. L’alternance futur “saura”, passé composé “a ridé” indique juste que cette dégradation physique n’est qu’une question de temps.
3ème strophe: Ici, la généralisation indiquée par “même” se fait encore plus grande et Corneille d’utiliser une image convenue mais plus concrète du temps qui passe “le cours des planètes”. Il exprime toujours cette loi universelle au présent et insiste sur l’idée de régularité avec le verbe “règle” et les COD “nos jours et nos nuits” ce qui ajoute un sentiment de fatalité. Ensuite, par l’intermédiaire d’un chiasme avec un jeu sur les temps, Corneille lie son destin à celui de la Marquise, tout en se mettant en valeur, prétextant qu’il a été beau comme cette dernière et qu’elle deviendra plus laide. Dans la mesure où rien n’est moins sûr, l’égalité n’existant pas en matière de vieillesse, on peut y voir une forme de méchanceté de la part de l’auteur.
4ème strophe: Dans cette strophe, l’auteur affirme clairement sa supériorité sur la Marquise, en raison de son statut de poète. Ce changement est indiqué par l’adverbe d’opposition “Cependant” et le passage à la 1ère pers du sg alors qu’il utilisait la 1ère pers. du pluriel dans la strophe précédente avec “nos”. Le nom “charmes” recouvre une double acception qui va permettre au poète de se distinguer. Il s’agit bien sûr de la beauté, celle de la jeune femme, mais il désigne aussi le chant au sens étymologique et par conséquent la poésie et ses pouvoirs mis en évidence par l’adjectif mélioratif “éclatants”. Corneille, à ce sujet, fait preuve de fausse modestie en utilisant l’adverbe “assez”. D’ailleurs, la proposition de but “pour n’avoir pas trop d’alarmes” relève de la litote, le poète cherchant à nous dire que son avenir est assuré si bien qu’il peut nier les “ravages du temps”.
5ème strophe: Cette strophe développe la précédente. Les charmes de Ronsard sont associés à l’idée de durée avec l’expression “durer encore” dans laquelle l’adverbe ne fait que prolonger l’action. A contrario, ceux d’Hélène sont sous l’emprise du temps et la subordonnée au futur antérieur “quand ceux-là seront usés” ne fait que le souligner. Du coup, les destins sont bien antithétiques et le rapport de force “adore” / “méprisez” devrait bien pouvoir s’inverser.
6ème strophe: elle développe le thème du pouvoir du poète et de la poésie en lui conférant un sentiment d’éternité grâce à l’utilisation du futur et au CC de temps “dans mille ans”. Le poète a donc la capacité de rendre célèbre “sauver la gloire” quand bien même la personne ne le mériterait pas vraiment “faire croire”. Corneille élève d’ailleurs son statut à celui d’une divinité avec les verbes “sauver” et “croire”. Seulement, tout cela a un prix et l’amour devient une condition: “des yeux qui me semblent doux”. Il clôt la strophe sur une menace à peine déguisée: “ce qu’il me plaira de vous”, laissant entendre que si la Marquise du Parc continue à le mépriser, il pourra très bien dresser un portrait péjoratif de cette dernière.
7ème strophe: il ouvre cette strophe en évoquant sa gloire future avec les GN “cette race nouvelle” et “quelque crédit”. Pour cette dernière expression, il fait encore preuve de fausse modestie à son sujet. De plus, il réitère sa menace en faisant usage de la restriction; tout le pouvoir revient au poète qui, par son art “je l’aurai dit” garantit la beauté éternelle. Tout ceci est confirmé par le verbe “passerez pour” qui fait écho au “croire” de la strophe précédente.
8ème et dernière strophe: en ouvrant la strophe par un impératif, la mise en garde se fait plus pressante. Quant à l’apostrophe “belle marquise”, elle semble plutôt ironique et résumer les données du chantage. Ensuite, le poète use d’une concession qui semble tout aussi ironique “quoiqu’un grison fasse effroi” étant donné la façon dont il s’est encensé précédemment. En définitive, l’inversion des rôles est consommée puisqu’il n’est plus question de séduire la Marquise mais le poète lui-même: “on courtise” est en écho avec le “on adore” qui précède. Aussi est-il tout logique que le mot de la fin soit le pronom personnel de 1ère personne du sg “moi” qui célèbre et consacre définitivement le poète alors que c’était la jeune femme qui ouvrait le poème.
Attention, même si j’ai essayé d’être la plus exhaustive possible, sachez qu’il reste encore des choses à dire sur le poème, des procédés à identifier, des interprétations à approfondir. J’espère seulement que ces remarques vous aideront à alimenter votre réflexion.