LeWebPédagogique - Partagez la connaissance !

La Touilite Zone

Nouveaux programmes

La soirée avait mal commencé.

J’avais déjà du mal à me défaire de mes mots croisés. Neuf lettres pour « un accoutrement ridicule ou bizarre ». Pfffff. Pas de copies à corriger durant ces vacances. Il fallait bien se prendre la tête pour quelque chose.

Et c’est là qu’intervient le « Tilt ».

Tilt

Un son bien désuet pour une si sinistre nouvelle. Et alors que je prenais mon smartphone pour consulter ce mail, je ne savais pas… que j’allais pénétrer… dans la Touilite Zone.

« Voilà les nouveaux programmes BAC PRO et CAP pour l’année prochaine, bonne lecture et bonnes vacances surtout ! »

Signé notre documentaliste chérie. Si au moins ç’avait été anonyme, j’aurais pu croire à un SPAM. Car même un virus faisant exploser mon disque dur, voire mon appartement, aurait été plus salutaire.

D’un doigt fébrile j’activai les liens, me propulsant directement dans mes futurs territoires.

Voici mes comptes rendus et mes impressions à chaud….

  • Français en seconde bac pro

Vous avez déjà sans doute vécu cela. Vous lisez l’exercice noté de Théo, et vous lui demandez de modifier ce qui ne va pas, ne fonctionne pas, afin de l’améliorer. Théo revient dix minutes plus tard, le sourire béat et les dents ultra brite. Il n’a rien modifié et s’est contenté d’intervertir les réponses, faisant passer la B à la C et la D à la A. En modifiant deux trois intitulés histoire de vous faire croire qu’il a bossé ; alors qu’il vient juste de regarder la fin de la Casa del popole sur son tel.

Ben les gars des programmes, ils ont du pas mal s’inspirer de Théo. Et poncer le contenu de Netflix. On trouve donc les mêmes choses qu’avant, mais dans un jargon plus soigné.

Genre « ils veulent téméniker ils ont bossé en parlant le bon français »  Oui, Killian. Absolument. Ils veulent téméniker.

Mais attardons-nous donc sur certains points.

« Devenir soi : écritures autobiographiques » :

On nous propose Balzac, Kafka, Mauriac, Nemirovsky en pistes bibliographiques. J’en salive d’avance. Tellement important de s’interroger sur cette problématique dès l’entrée en seconde, plutôt qu’en terminale. Autant saisir le Moi, le Ça, le Surmoi directement dès la sortie du collège. Quand ces problématiques sont d’actualité. En pleine maturité. Qui suis-je ? Où vais-je ? Pourquoi Mehdi préfère-t-il se frotter les parties génitales plutôt qu’écouter ma lecture de L’Immoraliste de Gide ?

« Dire, lire et écrire le métier » :

Et là, on arrive à LA nouveauté 2019. Je parle bien entendu de la co-intervention. Alors, oui bien sûr, les médisants vont dire que cet intitulé bien trop flatteur cache en fait de pauvres compétences. Allez, dites le…. Lire le métier, c’est correctement lire les notices d’installation de la scie sauteuse. Et écrire le métier, c’est savoir parfaitement orthographier le mot « métallurgiste ». Mais que nenni, esprits chagrins ! Puisque le Ministère a pensé à tout, et propose aux élèves des lectures en rapport avec leur futur métier ! Afin, bien entendu, de mieux se l’approprier. Alors j’ai bien regardé, et avec mes électriciens je peux aborder Vingt mille lieues sous les mers. Bah oui ma foi, il marche comment le Nautilus ? Imaginez, pour le chef-d’œuvre ils veulent équiper, voire créer, un sous-marin en partenariat avec le CAP métallerie (c’est là que ce projet prend tout son sens, et qu’il en devient un monstre grandiose). Je me vois donc déjà en train de déclamer du Verne en plein atelier en beuglant comme un porc, couvrant le bruit des machines, ou passer le Pinocchio de Disney aux CAP menuiserie sous l’œil médusé des collègues de l’enseignement pro. Grandiose je vous dis.

  • Histoire-géo en seconde bac pro

«  Le professeur dispose de sa pleine liberté pédagogique dans le choix de ses démarches d’enseignement… »

AHHHHHHH mais je veux mon n’veu. De la liberté (conditionnelle) certes. Mais de l’imagination aussi. Pour leur faire digérer les nouveaux thèmes choisis par nos gouvernants :

Le traité de Tordesillas… Non Kevin, ce n’est pas un type de pâtes…. La révolution de Saint Domingue… mon esprit était déjà à cette heure avancée de la soirée dans l’appropriation de ces thématiques : faire une mise en scène semi-réelle de ces faits historiques, qui déboucherait sur la prise de la Bastille, ici symbolisée par le bureau de la Direction. Qui veut jouer Diderot ? Non Léa, d’Alembert c’est pas un simple tarba. Mets-y du tien un peu !

Je passe sur le fait que les chapitres de géographie préférés des élèves, à savoir :

  • Les risques naturels (oh m’sieur on va regarder un film avec des gens qui meurent ?)
  • Nourrir les hommes (oh m’sieur on va faire un goûter pour la mise en application ?)

Avaient été remplacés par :

  • Des réseaux de production et d’échanges mondialisés
  • Une circulation croissante et diverse des personnes à l’échelle mondiale

J’avais l’impression que les gars avaient créé ces programmes à la manière de savants fous qui jettent des souris dans un labyrinthe rempli de serpents. Et qu’ils observaient, non sans sadisme, à quel moment on allait se faire becqueter. Ils devaient être aussi satisfaits que celui qui met un sale mot bien dur au Time’s up : « vas y, mime un ministre plénipotentiaire »

Mais j’étais pas au bout de mes surprises, car le moment de basculement était pour maintenant.

« Métiers, compagnons, compagnonnage et chefs-d’œuvre au XIXe siècle. Capacité travaillée : raconter la réception d’un compagnon dans une société compagnonnique »

Voilà. Je me sentais comme l’amateur de SM, bâillon, boule dans la bouche, n’arrivant pas à prononcer le « safe word ».

Une seule expression m’est venue. Compagnonnique ta mère.

  • Histoire-géo en CAP

Et là je crus à une erreur, je tapotais de mon doigt, de plus en plus fébrile, l’écran humide de sueur et de larmes de mon téléphone, à la recherche de la page suivante mais… il n’y en avait tout simplement pas.

On passait donc de huit objets d’étude sur deux ans de CAP à… quatre.

Les quatre cavaliers de l’apocalypse pédagogique.

Déjà que j’avais du mal à rester plus d’un mois sur un objet d’étude tant mes adorables élèves de CAP se lassent vite des choses… là ça voulait dire que je devais passer un an à leur évoquer les espaces, transports et mobilités. Je me voyais déjà en train de passer un mois sur le métro, un mois sur le tramway, avec peut-être des visites pédagogiques innovantes autour d’un aéroport.

On me proposait de « reconstituer le trajet d’un produit électronique envoyé sous forme d’un colis par un grand opérateur de vente en ligne entre le lieu d’assemblage du produit, son stockage et sa livraison au domicile de l’élève »

En gros, j’allais bosser sur une séquence qui s’intitulerait : « Comment Enzo a reçu son iPhone XS tarpin méchant qu’il l’a pris sur Amazon ces bâtards ils ont du retard de livraison sa race »

Y a pas à dire on était sur un level élevé.

Et je les finirai (et moi avec) avec le Plan Schuman.

 

De toute manière ils n’auront plus que 30 minutes d’histoire-géo toutes les trois semaines, donc je serai obligé à chaque fois de refaire ma propre présentation car ils auront oublié qui je suis d’une séance à l’autre.

Moins d’histoire-géo.

Mais.

Plus de chefs-d’œuvre.

Je balançai mon portable en travers de la pièce et, les yeux rougis, j’attendis de me réveiller de ce sombre cauchemar. Mais rien ne vint.

 

Neuf lettres pour un accoutrement ridicule ou bizarre…

C’est pas « mascarade » ?

 

Une chronique de Fréderic Lapraz

Commentaires

commentaires

Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP. Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
Ne pas hésiter à commenter, partager, aimer ou haïr.

Un petit commentaire ?

Abonnez-vous !

* indicates required
Formule

On a lu, on vous recommande

Parcours Avenir

Découverte des métiers en réalité virtuelle

On fait la révolution ?

La nouvelle édition scolaire
Groupe Fermé · 78 membres
Rejoindre ce groupe
Le groupe où l'on co-construit Doc-Plus la plateforme qui réinvente l'édition scolaire.