Rien ne se perd, rien ne se crée…

… tout se transforme.

Car en cette reprise Anno pédagogico 2020, il flotte dans l’air un parfum d’étrangeté. Si les lieux sont connus mais désormais balisés ; les bureaux toujours stigmatisés par l’appareil apprenant ( p***** je hais les maths, sauvez moi !) il y a comme un voile qui se pose. On avance à tâtons. Masqué. Petit récap’ de ce qui change en septembre. Ou pas.

Ce qui a changé notre reprise…

1° La salle des profs… terrain miné, terrain minant.

Car si autrefois notre chère salle des profs résonnait des rires de certains, des pleurs des autres. On l’a retrouvée bien silencieuse. Amorphe. Comme si, sortie de réanimation, elle recommençait tout doucement à fonctionner. À guichet fermé. Pas plus de 15 personnes. Les profs font la queue dans le couloir pour faire leurs photocopies. Tels des fans d’Apple le lendemain d’une Keynote. Ok l’engouement en moins. On y entre masqué. On le retire. On le remet. On zigzague tel le Grospiron 94. Il y a ceux qui pensent que c’est inutile ; ceux, frustrés, qui embrassent l’air pour recréer un moment d’affection, une bise imaginaire avec Madame Maninau la nouvelle prof de bio. Ceux qui, stressés, longent les murs, entourés d’une nappe de gel hydroalcoolique et ne vous parlent que de loin, et par signes kabbalpedalistiques. La machine à café, dernier bastion du parti « bouche libre » hoquète et crie famine. On murmure. On râle mais à voix basse comme si la Covid pouvait nous entendre.

2° Le contact avec les jeunes, à réinventer

Il ne faut pas se leurrer. Tous les gens qui disent qu’un prof masqué est un bon prof se trompent. J’en veux pour preuve toute ma pédagogie, résidant sur le second degré et une franche ironie façonnant le sens critique. Depuis la rentrée : gros Fail. Tout tombe à l’eau. Pire encore les élèves prennent au premier degré ce qui devait être pris au douzième. Normal, me direz-vous. Tout n’est que chuintements. Répétitions pour cause de borborygmes. Les lèvres bougent. Mais rien ne sort. Le sens aux abonnés absents. Pareil pour le contact. On a beau checker du coude, du genou, de l’épaule ou du talon, une distance souvent s’installe. Entre eux et nous. Que faire alors pour réinventer la connivence ? Des pancartes « LOL » ou « APPLAUSE » ? Parler moins, mais dire plus ? À ce jour toute idée est bonne à prendre. Pour une fois, mes élèves malentendants et pratiquant la LFS ont un sacré train d’avance.

3° La fatigue : jours effectués 7 ; ressentis 77

Avant on répétait car ils comprenaient pas. Là c’est double dose, car on les comprend pas non plus quand ils parlent. Cela associé à la chaleur, a minima dans ma salle il fait 52°, et on se retrouve le soir dans un état piteux, genre Camel Trophy pédagogique. Et pas uniquement car on a dû respirer sa propre haleine empreinte de Kebab sauce harissa de 13 à 17. Deux bonnes nouvelles toutefois pour celles et ceux qui portent un masque blanc tout droit sorti d’une pub DIM : se rendre compte qu’on met trop de fond de teint quand le soir on le retrouve orange comme de retour de sortie péda au Colorado ou se rendre compte qu’on doit fissa fissa devenir des éco-citoyens quand on le retrouve gris pulmotabagique après une journée de travail. Burps.

4° Le spectre du truc qu’on doit pas prononcer son nom

Disons-le clairement, les esprits sont marqués. On y pense encore. Certains à voix basse le susurrent. D’autres à voix haute le réclament. Ils prient des fois. Et nous on chasse l’idée dans l’air comme on chasse le moustique tigre. Car si pour certains drilles « confinement » est synonyme de « vacances pépères », nous… bah nous il nous vient des gouttes de sang à l’idée de plonger à nouveau dans la broyeuse à décrocheurs, le sacro-saint Distanciel, joli nom qui incarne une vérité bien moins séduisante façon Tinder « bad » surprise. Avec les emails à 3 h du mat’ demandant des explications, les appels aux parents dépassés, les Discord all night long et le slip kangourou de Lucas, bien trop grand pour sa taille. Horrible.

5° Enzo

Enzo a un masque. C’est cool. Bon, il s’avère qu’il met le même masque toute la semaine, celui avec « NIK LE COVIDE » écrit au Stabilo. Et il le porte sous le nez. Car le masque est trop petit, ou le nez trop gros. Il baille toujours, mais on le voit pas. Et désormais il peut mâcher sa sempiternelle paille de Capri Sun sans se faire chopper. Gare tout de même à l’étouffement intempestif.

Ce qui perdure…

1° L’empathie

Nos choupinous restent nos choupinous. Effrayés. Demandant à être rassurés. Ils ont encore plus besoin d’être écoutés. Car si la théorie du complot n’est jamais très loin, toutes les infos, parfois contradictoires, qui circulent, demandent à être rationalisées, discutées. Et cette empathie de circonstance met en lumière un des travaux parfois oubliés de l’enseignant. Aller au-delà de sa matière pour établir le contact, le lien avec le jeune. Une fois ce contact établi, il sera ainsi beaucoup plus facile de lui faire avaler les kilomètres de dates, de chiffres, de notions, de règles que nos référentiels nous imposent.

2° Les nouveaux programmes chiants

Chaque année son lot d’incompréhensions, de manque de jugeote, de situations ubuesques qui bien entendu nous facilitent le travail et rendent magiques nos séances d’apprentissage. Me concernant en LP je ne peux que vous évoquer le choix de la poésie et du roman réaliste pour mes premières MELEC (électricité) qui ont accueilli ces OE avec joie et passion (oh oui, Monsieur, Ronsard c’est tout ce que j’aime après JuL), tandis que d’autres découvriront les séquences sur les grandes découvertes et les guerres mondiales, mêmes chapitres qu’au collège. Comme si nous devions aussi réinventer l’Histoire. En plus du reste.

3° Les joies du métier ad vitam eternam

Ici un videoproj monochrome pour nos cours d’histoire de l’Art, là une salle informatique incapable de se hisser au niveau d’Internet. On retrouve ici ce qui fait le charme de notre travail, la culture du Plan B et de l’innovation pédagogique à 08 h 02. Où le sacro-saint ennemi du prof, le smartphone, devient le meilleur outil possible. Où le jeu, le quiz, le débat, peuvent pallier une déficience matérielle mais aussi neuronale lorsque Madame Michu a confondu semaine A et semaine B (la même qui insulte les élèves qui se trompent entre les 6 matières qu’elle enseigne, quelle honte ces jeunes d’aujourd’hui).

4° Enzo

Le roc sur lequel vous pouvez, non, vous DEVEZ vous appuyer. Pandémie, tsunami, réformes du lycée, lui, il sera toujours là pour vous ramener pile-poil au centre de vos pratiques. La répétition. Ou comment répéter dix fois la même chose mais de dix manières différentes. La patience. L’abnégation devant ses blagues pas drôles, ses regards goguenards quand vous dites le mot « pénétrer ». Ses flatulences avant la sieste. Oui mais il reste là. À vous regarder, parfois vous expliquer qu’il a travaillé, à sa manière, certes, mais il a appris. Il est venu. Il a retenu. Même avec son masque. Et tant qu’il est là, en face de vous. Quelque part, malgré tout… vous êtes bien et à votre place. Là où vous êtes.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP ou Instagram Zarpinlep Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
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