Chat à côté d'une pile de livres

Mes 5 objets de prof en lycée pro

Allons bon. Quand le Webpédago m’a contacté, il m’a demandé du léger. Du choupinou. J’ai tout de suite pensé à des chatons s’amusant et miaulant autour de pelotes de laines. Oui, mais les chats, en ce moment, ont mauvaise presse m’a-t-on retorqué. Et puis quel était donc le rapport avec nos chers enseignants ? Ok. Faisons donc des moufles de ces atroces bêtes à poils et occupons-nous d’un marronnier pédagogique tout aussi choupinou :

Quels sont les 5 objets qui vous définissent en tant que prof et pourquoi ? Easy, guys !

1° Un sac pour les contenir tous, et dans les séquences, les lier.

Car tout part de là à vrai dire. Un enseignant, c’est d’abord un escargot. Non pas parce qu’il bave souvent le soir. Non pas pour son hermaphrodisme patenté surtout en matière vestimentaire. Non, ne soyez pas sots, c’est qu’il charrie sa maison sur son dos ! Bien entendu. Et il suffit d’ouvrir cette caserne d’Ali Sabbat pour s’en rendre compte ! S’y trouvent, pêle-mêle, un paquet de copies datant du pré-confinement que vous n’avez jamais eu le cœur de corriger, une trousse contenant une dizaine de crayons mâchouillés par les élèves et donc potentiellement bactériologiques, un thermos et un sachet de thé que même si vous en buvez pas, ça fait prof. Des cachetons. Une photo de classe dont vous êtes PP que vous n’avez jamais affichée chez vous de peur de faire des cauchemars immondes. Et des Kleenex. Pas pour vous. Mais pour leur nez à eux. Qui a tendance à couler toute l’année.

2° Un ordinateur transportable

Oui ne nous leurrons pas, vous n’êtes jamais parvenu à économiser 28 ans avec la prime informatique pour vous offrir ceux avec la pomme bouffée. D’ailleurs, entre nous, vous avez bien envie de coincer la tête de celles et ceux qui disent que « c’est quand même tip top pour enseigner » (oui, ils disent encore « tip top ») dans un presse-agrumes. Non, vous avez opté pour un Lengfushmitsou, une obscure marque chinoise qui fait sans doute travailler des enfants des périphéries de 8 ans avec de petits tournevis cruciformes, et vous l’allumez donc quelques minutes ava.. quatre heures avant le cours pour être optimal. Et dedans, tout ce qui faut pour jouer au méchant prof (« ah oui, vous voulez jouer à celui qui imite le mieux le cri du cochon : ÉVALUATION SUR LES DÉRIVES DE L’EXPLOITATION PORCINE EN AMÉRIQUE DU SUD) ou au gentil prof (« mais bien sûr qu’on peut regarder La Petite Sirène dans le cadre de la maritimisation des échanges mondiaux, ça s’y prête »). De la carte mentale, du Rembrandt, du reportage polémique. Tout ce qu’il faut pour survivre. À condition de pouvoir le charger en continu. Pas « tip top ».

3° Une multiprise

Les temps ont bien changé. Avant, pour faire plaisir aux élèves, il fallait en gros deux éléments essentiels : pas les faire bosser de ouf et les nourrir de sucreries. Vous faisiez un goûter. Gagné. Vous regardiez un film avec des bonbons. Gagné. Vous refaisiez la même leçon que la semaine dernière avec une évaluation sommative sans aucun prérequis mais avec du chocolat au lait. Gagné. Mais ça ne suffit plus. Force est de constater qu’il n’y a plus écrit « pigeon » sur votre front mais « ENEDIS ». Et non ce n’est pas une race de Columbidae. Vous êtes désormais payé pour leur apporter du savoir MAIS aussi de l’énergie. Alors oui, faites le test et installez une de ces multiprises de compet’ à 20 prises 20 ampères près de vous, et voyez leur regard tout choupinou s’éclairer comme si vous veniez d’annuler le contrôle d’algèbre. Gagné. Alors oui, les râleurs vont dire que j’achète la paix sociale, qu’on doit tous dire NON à la drogue smartphonatique. Moi je dis que tout ce qui est près de DIEU n’est pas près des pécheurs, que je suis ravi de voir toutes ces vibrations intempestives hors de leurs petits doigts boudinés et que si j’apprends qu’Enzo va ken ce soir avec Léonie. Je pourrais m’en servir pour acheter une deuxième paix sociale. Car c’est lui qui imite le mieux le cri du cochon.

4° La biographie de Maeva Ghennam : « Si j’aurais su, j’aurais recyclé tout mon plastique. »

Attirer l’œil de l’apprenant. La captatio benevolentia. Ou comment Machiavel se retourne dans sa tombe, allant au-delà de ses propres limites. Car pour intéresser le chaland, nul doute qu’il faut prendre le chemin de traverse que Miss Granger se refuse d’emprunter. Il faut mettre la main dans le cambouis, accepter de se trahir. Alors oui, il m’arrive d’utiliser ce subterfuge pédagogique pour démarrer une séance, et troquer l’incipit d’Eluard par cette phrase magnifique « elle se prend pour un ordinateur, elle fait la Mac avec moi sauf que je suis un computer » page 12 verset 14. Et là, après un flot inintelligible de questions sur ce que je ressens à la lecture de cet anathème, je réponds que je répondrai à tout. Une fois le cours terminé, et il n’y a plus qu’à dérouler, le public est transi d’émotions. De vrais « tournedos ».

5° L’agenda de mon année

Et pour finir, il est quand même le symbole de tout notre beau métier. Vous le voyiez du haut de vos 10 ans, traîner sur le haut des étagères lorsque Pépé Jeannot vous emmenait acheter votre « cahier de texte » coloré Power Rangers ou Mon Petit Poney. Il n’y avait pas, à l’époque, de cahier non texte non genré. Vous demandiez ce que c’était que ce curieux livre noir intitulé « LE PROFESSEUR » et on vous répondait que c’était le livre des enseignants, où ils mettaient toutes les notes et les devoirs à faire. Et vous disiez « wahouuuuuuuuuu ». Ou même « TIP TOP » (dans les années 90 ça faisait pas boloss). Un signe, tangible, que plus tard vous revêtirez le costume sacré du Super Docte Héros.

Et maintenant qu’en est-il ? Toujours la même chose. Les premières pages correctement remplies, votre nom prénom adresse (mais qui va ramener un agenda à son propriétaire, QUI ?), les premières séances correctement inscrites avec les exercices énoncés. Les déroulements des journées péda avec chaque prise de parole. Et puis, à partir de janvier, votre mémento ressemble plus aux carnets qu’on retrouve dans les quartiers de haute sécurité des sanatoriums d’Europe de l’Est. Personnages difformes démembrés et raturés au mois de février, morceaux de chips et bout de salade entre deux pages de mars, et c’est pire encore les mois d’après. Preuve que chaque année commence bien. Et y a comme un truc qui doit se passer, un bout de salade qui se coince dans la pré-molaire et qui donne cette haleine faisandée.

 

Voilà, avec ces 5 objets je pense que tout le monde aura eu son moment de légèreté et d’enthousiasme. Je rappelle que cette chronique sort le 24 avril au soir. Peut-être le bon moment pour aller fourrer des chatons et en faire des moufles, tiens.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP ou Instagram Zarpinlep Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
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