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Education à l’image : croire à tout ce que l’on voit ?

Leçon d’histoire du jour

Encore une fois, quel décalage entre mes désirs (pourtant  explicités sur la fiche de travail distribuée à mes chers élèves) et la réalité de ce qu’ils en ont perçu !

Je m’interroge, voire m’inquiète : comment des jeunes de 17 ans peuvent-ils être aussi crédules face aux images ?

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Retour, non vers le futur, mais en arrière : séance en salle informatique sur la première guerre mondiale. Mes 35 élèves de première ES travaillent sur des extraits vidéos des batailles. J’ai choisi 2 extraits de l’INA (L’Institut National Audiovisuel) datant de 1914. Dans le 1er passage, un poilu sort de sa tranchée lors de l’assaut, retombe en arrière puis meurt, souriant, en contemplant la photo de son aimée. Dans le second extrait, des soldats français montent à l’attaque de la tranchée ennemie. Les vidéos sont bien sûr des commandes de l’armée, des reconstitutions qui apparaissent de façon évidente  !

Sur une fiche, je demande à mes élèves de repérer des éléments d’analyse (sujet, plans, angles de vue, action, personnages visibles à l’écran, paratexte…) pour qu’ils en décryptent le message.

Mes élèves sont très motivés et travaillent avec sérieux.

A la fin de leur réflexion, ils ont TOUS tiré la même conclusion : ces 2 vidéos illustrent parfaitement la brutalisation des hommes, l’expérience combattante pendant la guerre. Je devrais être contente : la plupart ont réussi à faire ressortir les notions importantes du programme ! Alors pourquoi est-ce que je les regarde d’un air si surpris ?

Parce qu’aucun d’entre eux ne trouve anormal que ce poilu agonise au fond de son trou dans une ambiance presque paisible, sans bombardement visible, sans même une blessure apparente! Mais de quoi meurt-il donc ?!!! Ils ne s’étonnent pas plus qu’il ait l’air grassouillet, débordant de santé dans son uniforme tout propre, ni que le cameraman  (forcément en face de lui si on observe l’angle de prise de vue, installé avec tout son bardas dans ce trou boueux) le filme tranquillement jusqu’à la seconde de sa mort sans rien tenter pour lui venir en aide, sans tendre une main amicale et sans même que le mourant ne cherche une seule fois à croiser son regard avant de rendre son dernier souffle, entièrement accaparé qu’il est  par la vision de sa Belle…

Imaginent-ils vraiment possible une telle réalité ? « Ben oui madame, puisque c’est filmé… d’ailleurs c’est en noir et blanc et c’est d’époque donc ce sont des vraies images ».

dessin guerre2

« Et dans la 2eme vidéo, rien ne vous parait étrange ? » Miracle, un élève me dit « si madame ! le cameraman avait le droit d’être sur le no-man’s land pour filmer ? » Moi : « Mais non voyons, c’est bien le problème !! Ils attaquent la tranchée ennemie, mais il n’y a aucun ennemi visible alors que le cameraman les filme de dos, il n’y a aucun tir en face ! »

« Ah oui, c’est vrai ». Alors ils me suggèrent enfin que c’est peut-être une sorte de propagande pour montrer des combats plus « propres » à ceux de l’arrière. Ouf, j’ai eu un premier élément de critique! Mais il a fallu que je les tire. Et certains restent interloqués à la fin de la séance « mais alors ce sont des fausses vidéos » ? « oui/ non !, ce sont de vraies fausses » !

Alors certes, c’était mon but et c’est le sens même de notre métier. Mais je ne pensais pas que tant de choses évidentes leur échapperaient.

Donc, même si je suis satisfaite  en 1 heure de les avoir obligés à ouvrir tout grand leurs yeux, et donc leur esprit, je me demande ou nous avons failli… Comment, en 12 ans de scolarité pendant laquelle l’éducation à l’image se trouve dans les programmes de chaque année, en arrivons-nous à un tel manque de recul de leur part face aux document présentés ? Prennent-ils vraiment pour argent comptant tout ce qu’ils voient dans les médias ? Je les croyais plus avertis…

La réforme du collège changera-t-elle la donne ?

Le titre de ma leçon était pourtant explicite : « vidéos d’époque : exercer son esprit critique »…. Nous ferons bientôt une étude de la guerre d’Algérie, alors je vais continuer dans ce sens. Je vous raconterai…

Une chronique de Rachelle

Commentaires

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  • Trop d’image tue l’image… facile mais sans doutes une partie de la réponse. Nos élèves vivent noyés dans des images qui leur arrive de toute part sans même qu’il les cherchent… de là à en perdre tour esprit critique…il n’y a qu’un pas..

  • Bonsoir Pierre, c’est justement le problème! je ne doute pas un instant que cela n’a pas déjà été fait dans leur scolarité. D’où mon interrogation : pourquoi cela ne passe pas?… Si quelqu’un a la réponse?!!!

  • Bonjour,

    Le souci… c’est que les enseignants de collège ont déjà fait le même travail que vous avec les mêmes élèves… sur la Première guerre mondiale, puis sur la Seconde… Et en analysant aussi des photographies de presse ou même des tableaux célèbres en 6e, 5e, 4e, 3e ! En posant toujours la question de l’auteur, du contexte, des intentions, de la place du peintre ou du photographe ou du cameraman etc. Et que visiblement, il n’en est pas resté grand chose.

    Nos élèves n’impriment plus… ?

  • Bravo pour votre travail qui me semble en effet plus que nécessaire et urgent d’approfondir sur la durée pour fournir aux élèves non seulement des outils de décryptage des images, de l’actualité mais plus généralement une posture critique face aux médias. L’école n’est pas totalement impuissante face à ces derniers surtout si elle s’en saisit et se recentre sur son « coeur de métier » à savoir : donner des clés d’intellégibilité du monde qui me semble autant relever du doute philosophique et de méthodes d’observation et de débat que d’outils notionnels préformés, sorte de prêt-à-penser dont ils sont passablement inondés.
    Les séances en collège que faisaient Daniel Schneidermann en son temps, pour l’émission Arr ê sur images, me paraissaient un bon exercice à péréniser mais l’institution le souhaite-t-elle vraiment au delà des intentions affichées ?
    Bonne continuation.

    • Merci de ces remarques. C’est en effet la mission de l’école, mais que de mal on a à s’imposer face à la déferlante d’images qu’ils subissent!
      L’émission Arrêt sur Image est toujours très intéressante. Il est souvent dommage que l’on court toujours après le temps pour finir le programme alors que, précisément, il vaudrait mieux prendre le temps d’approfondir, d’expliquer, de rabâcher, d’analyser, de décortiquer…pour faire avancer nos élèves dans la construction de leur réflexion…