Introduction à la philosophie

“Qu’est-ce que c’est que ça la philosophie”

 

( question définitionnelle posée par Martin Heidegger(1889.1976) invitant donc à la première recherche eidétique ( eidos: idée, essence) de l’année)

Étymologie : philo–sophie [philein-sophia] (l’amour de la sagesse)

La sagesse : c’est soit la connaissance (savant), c’est la connaissance théorique ou les savoir-faire, la connaissance technique ; soit le savoir-vivre, la prudence, la sérénité, l’aspect pratique et éthique ( le sage).

L’amour : c’est un sentiment, affectif, non choisi, dimension passionnée qui corrompt le jugement et ne semble pas compatible avec la sagesse. Sagesse et passion semble s’opposer.

Donc l’amour signifie sans doute plutôt « amitié »: le philosophe serait donc l’ami de la sagesse, celui qui désire la sagesse.

Or un désir présuppose un manque: on ne désire pas ce qu’on a ou est déjà.

Donc si le philosophe désire la sagesse, c’est qu’il ne la possède pas déjà. Un savant ne peut pas être philosophe ; un ignorant « pur et dur » non plus car non seulement il ne sait pas, mais il ne sait pas qu’il ne sait pas, donc il croit qu’il sait, et n’a pas de désir de savoir. Le philosophe est entre le savant et l’ignorant: 

  « Il tient aussi le milieu entre la sagesse et l’ignorance : car aucun dieu ne philosophe ni ne désire devenir sage, puisque la sagesse est le propre de la nature divine ; et, en général, quiconque est sage ne philosophe pas. Il en est de même des ignorants, aucun d’eux ne philosophe ni ne désire devenir sage ; car l’ignorance a précisément le fâcheux effet de persuader à ceux qui ne sont ni beaux, ni bons, ni sages, qu’ils possèdent ces qualités : or nul ne désire les choses dont il ne se croit point dépourvu. – Mais, Diotime, qui sont donc ceux qui philosophent, si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ? – Il est évident, même pour un enfant, dit-elle, que ce sont ceux qui tiennent le milieu entre les ignorants et les sages, et l’Amour est de ce nombre. La sagesse est une des plus belles choses du monde ; or l’Amour aime ce qui est beau ; en sorte qu’il faut conclure que l’Amour est amant de la sagesse, c’est-à-dire philosophe, et, comme tel, il tient le milieu entre le sage et l’ignorant. C’est à sa naissance qu’il le doit : car il est le fils d’un père sage et riche et d’une mère qui n’est ni riche ni sage. Telle est, mon cher Socrate, la nature de ce démon. » Le Banquet, Platon ( discours de Diotime rapporté par Socrate)

Le philosophe est donc entre les deux, comme le souligne PLATON dans Le banquet, dialogue sur Eros, l’amour. D’où le célèbre « Je sais qu’une seule chose, c’est que je ne sais rien » de SOCRATE (- 469/-399, condamné à mort par la cité d’ Athènes pour impiété et corruption de la jeunesse: il a bu de la cigüe), considéré comme le père de la philosophie occidentale

  Socrate       Platon   

Mais  il ne suffit pas d’être conscient d’un manque pour avoir envie de le combler, il faut que ce manque soit vécu comme un vide et que l’on se représente ce vide disparu dans le futur comme un état plus satisfaisant que l’état présent de vide. Ce qui signifie qu’en plus de la conscience de son ignorance, le philosophe a le souci de la connaissance et de la vérité.

Tout homme a ce souci, nous n’aimons pas naturellement le faux et l’illusion, mais nous avons aussi d’autres soucis: le souci de survivre ( le souci de la vérité peut alors apparaître comme le souci de nantis, un luxe – d’ailleurs dans l’antiquité, si certains pouvaient s’adonner à la politique, à la philosophie,… c’est parce que d’autres ( les esclaves) s’occuper des nécessités quotidiennes); le souci de réussir socialement, le souci d’être heureux (et parfois l’illusion est plus confortable que la connaissance de la vérité; voir ici le conte du Bon Bramin de Voltaire);

Donc le philosophe placerait le souci de la vérité et de la connaissance au dessus de tous les autres.

Transition: ce n’est pas parce qu’on sait qu’on ne sait pas que pour autant on a envie de savoir. Donc le philosophe aurait en plus de la conscience de son ignorance le seul souci de la vérité et une prédisposition à la chercher qui pourrait être la capacité à s’étonner ou une sorte de savoir confus que les choses ne sont pas nécessairement ce qu’elles semblent être, qu’il n’y a rien d’évident. Il est vrai que nous avons d’autres soucis que celui de la vérité, ce qui expliquerait que nous ne sommes pas tous philosophes. Mais nous avons semble-t-il toutes les qualités pour le devenir, nous aussi nous nous étonnons, nous nous méfions, nous nous interrogeons, nous sommes doués de raison, ce qui fait qu’on s’oppose fatalement en plus de la question du comment, la question du pourquoi et celle du pour quoi ?

Mais ce qui fait qu’on ne veut pas le devenir et par là exploiter ces facultés, c’est qu’on croit l’être déjà ou en faire déjà usage puisqu’on pense.

Alors  serait-il possible que quand on pense on ne pense pas ?

Peut-on ne pas penser?

1. “Peut-on” signifie d’abord: avoir la possibilité, la capacité de..

– si par penser, on entend ” avoir une activité mentale consciente”, on ne peut pas ne pas penser. Nous pensons dès que nous sommes éveillé : mémoire, anticipation, sensation, perceptions, être là….

mais si par penser, on entend ” ré-fléchir”, “juger”. Comme juger, c’est  porter un jugement, mettre en relation des choses, des idées  dans une assertion, cela présuppose des connaissances établies, vérifiées, des concepts et un raisonnement pour pouvoir ensuite  rendre son jugement.

Or bien souvent, on rend un jugement sans avoir jugé, on est alors dans le “pré-jugé”, dans une “première flexion de l’esprit”, non dans une “ré-flexion”, c’est-à-dire un retour réflexif sur ce qu’on pense spontanément, sans avoir justement réfléchi, jugé.

Du coup, on croit penser et être dans la pensée, alors que nous ne sommes que dans l’opinion, la “DOXA” ( en grec).

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/philosophie/2235124,CmC=2792960,CmPart=com.arte-tv.www.html

 Et dans ce cas, l’éducation, l’enseignement  philosophique va consister non pas à transmettre un savoir et à conduire dans ce savoir, mais à “conduire hors de soi ( ex-ducere) et de l’opinion pour entrer dans la pensée et se rapprocher de soi ( penser par soi-même). 

C’est la situation dans l’opinion qu’illustre : l’allégorie de la caverne de Platon au livre VII de la République: texte p74.

Dans cette allégorie, chaque élément est un symbole :
les chaines qui maintiennent le corps au sol, ce sont celles de notre propre corps qui peut nous tenir prisonnier de ses sensations et de la connaissance sensible ( via les sens); si on croit que voir, c’est savoir. Si on n’interroge pas ce que nous dit le corps, on en reste à une connaissance par les sens partielle, relative et parfois illusoire. Les sens nous disent comment les choses nous apparaissent non ce qu’elles sont. Si je me fie au sens, c’est le soleil qui tourne autour de la terre et la pleine lune est une sphère de 1 m de diamètre, le bâton se brise en entrant dans l’eau, les ombres sur le fonds de la caverne n’en sont pas, si je n’ai jamais rien vu d’autre.• les chaines qui font qu’on ne peut regarder ailleurs ni autrement, ce sont aussi celles de notre état d’enfant ( condamnés à recevoir des autres nos connaissances, valeurs,…), de nos habitudes et de la vie collective. En société, nous sommes enchaînés les uns aux autres. Cela permet l’apparition d’une opinion commune, à laquelle on va adhérer par confort, par souci d’intégration, par conformisme, mais aussi par paresse, par intérêt, par désir. Tout ceci n’a pas été jugé, n’est que du pré-jugé, un ensemble d’idées reçues avant même d’être examinées donc sans examen ni jugement.
les chaines peuvent aussi être celles d’un conditionnement que représente dans l’allégorie le feu. Ce feu qui est à l’origine de l’ombre et de l’erreur pour les prisonniers, c’est un feu allumé et entretenu par des hommes. Ces hommes manipulent ceux qui sont dans la caverne en leur donnant à voir ce qu’ils ont décidé de leur faire voir (le muret empêche de voir des ombres d’hommes que sont les porteurs, les prisonniers ne peuvent voir que des ombres d’objets et que des ombres d’ombres d’hommes que seraient des statuettes d’hommes par exemple (on ne se porte pas les uns les autres sur les épaules dans l’allégorie !). Dans le cas d’une statuette d’homme, la situation des prisonniers est même plus grave que ce qu’on pouvait penser car les prisonniers sont éloignés de deux degrés de la réalité et vérité en prenant l’ombre avec la réalité, ils confondent une ombre d’ombre (la statuette étant déjà un double, une copie !) avec la réalité.
[• les chaines sont aussi  celles d’une vie collective dominée par les valeurs techniques et le paraître. Dans l’allégorie, les prisonniers n’ont pas le souci du vrai, ils ne se battent que pour les honneurs, c’est à celui qui sera le plus habile, le plus rapide à reconnaître les ombres, non à celui qui sera le plus sage, le plus savant.]

Toutes ces chaînes expliquent leur ignorance ignorée, que les prisonniers croient savoir et ne savent pas, qu’ils ne sont que dans la doxa, l’opinion commune.
Ils croient penser alors qu’ils ne sont que l’opinion. Ils ne s’interrogent pas, ne doutent pas,
ce qui explique que seuls ils ne peuvent sortir de la caverne et de son obscurité qui symbolise le manque de clarté et de distinction de ce qu’ils appellent leur pensée.
D’où
aussi la difficulté de les en sortir pour d’affronter la lumière pour remonter jusqu’au principe, le soleil, par accéder à la claire et distincte connaissance.

D’où l’idée que le prisonnier doit faire seul le chemin: comprendre le mécanisme de l’ombre, voir la statuette, puis la réalité elle-même ( un homme). Le philosophe qui est venu le libérer se contente de l’extraire par la contrainte et dans la souffrance de la caverne ( par ses questions, ses doutes, il fait prendre conscience que nous ne savons pas, que nous sommes dans l’opinion)

Mais  le rapport entre la statuette et l’homme réel ( copie/modèle) symbolise le rapport entre le monde sensible ( notre monde) et le monde intelligible ( le vrai monde, le monde des idées qui est éternel et que Dieu aurait pris pour modèle pour créer le monde).

Si on veut bien penser ce monde, il faut retrouver par la pensée ce monde-modèle, remonter par la pensée à l’idée qui est la cause des apparences dans le monde sensible.

Il faut passer d’une connaissance sensible à une connaissance discursive et dialectique.

C’est ce qu’explique l’analogie de la ligne au livre VI de La république de Platon.
Le monde sensible Le monde intelligible
Ombres et images des objets sensibles Objets fabriqués et sensibles Réalités elles-mêmes ou objets hypothétiques mathématiques, originaux des choses Contemplation du soleil ou idées, principes non hypothétiques
imagination/illusion Conviction/croyance/opinion Pensée/science hypothétique ( si… alors…)CONNAISSANCE RATIONNELLE DISCURSIVE ( discours= parcours=raisonnement) Accès aux idées elles-mêmes par l’intellect : science dialectiqueCONNAISSANCE RATIONNELLE INTUITIVE
connaissance sensible Connaissance rationnelle

[Complément d’information: la connaissance dialectique peut être:

–  ascendante, anagogique : l’anagogie, c’est  la montée vers les Idées, on passe de l’opinion à la pensée, au savoir, de la philodoxie ( amour de la doxa) à la philosophie. « Les philodoxes sont ceux qui promènent leurs regards sur la multitude des choses belles mais n’aperçoivent pas les Idées et ne peuvent suivre celui qui les voudrait conduire à cette contemplation, qui voient la multitude des choses justes sans voir la justice même, et ainsi du reste, ceux là opinent sur tout mais ne connaissent rien de ce sur quoi il opinent ». L’opinion est donc irréfléchie, incertaine, elle se fie aux apparences et elle y adhère sans examen critique. L’opinion peut se trouver vrai mais c’est par hasard, elle ne voit jamais les raisons qui la font vrai.  

– contemplante : la Noésis. C’est le sommet de la dialectique ascendante, où l’âme contemple in- tuitivement les Idées. Cela signifie évidemment que l’esprit perçoit immédiatement l’essentiel : c’est l’intuition intellectuelle.

– descendante : la Diairésis  C’est le mouvement par lequel la pensée partant des Idées revient jusqu’au monde sensible pour le dominer en y introduisant la rationalité, l’intelligible qui à été là-haut vu. Elle organise alors, en référence, à l’Idée de bien qu’elle a vu là-haut, la conduite de chaque individu et de la Cité. )

Sans adhérer à la théorie des Idées de Platon, à son Idéalisme, on doit admettre que cette allégorie explique bien la différence entre opinion et pensée, ignorance et savoir.

Ceci dit, on peut penser que l’on peut aussi sortir seul de l’opinion: texte d’Alain, « penser c’est dire non » ( à soi-même) en examinant ce qu’on nous dit, ce que l’on croit et voit OU qu’il peut y avoir d’autres guides que le philosophe, comme l’artiste, la religieux ou le scientifiques. Il convient donc d’analyser ce qui les différencie:

  Art Religion Science (de la nature)
Ce qu’on recherche ici comme dans la philosophie Une réponse au sentiment d’être étranger à soi (désir d’être soi), aux autres ( désir de communier), à la nature (désir de comprendre) Une réponse au sentiment d’être étranger à soi, aux autres, à la société ( désir d’un monde commun et plus juste) et à la nature ( désir de comprendre et maîtriser) Une réponse au sentiment d’être étranger à la nature (désir de comprendre et maîtriser, « comme maîtres et possesseurs de la nature », Descartes)
Points communs avec la philosophie comme prise de conscience et sortie de l’opinion L’artiste est un « oculiste » ( Proust); « pouvoir de révélation de ce qui se dérobe sous la proximité de la possession » ( Merleau-Ponty); l’artiste lève le voile ( Bergson) Les religions proposent une représentation en rupture avec notre rapport immédiat au monde (par ex. condamnation ou dévaluation du monde terrestre et de ses valeurs) L’attitude scientifique présuppose une véritable « catharsis intellectuelle et affective » Bachelard; « en science, les convictions n’ont pas droit de cité, voilà ce qu’on dit à juste titre » Nietzsche
Caractéristiques Moyen: une œuvre matérielle ( limites des mots, l’idée y apparaît de manière sensible)But: la beauté, émotion esthétique

On touche l’esprit via les sens.

Moyen: un dogme révélé ou immémorial ( extérieur à nous); la foi; « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » Pascal: les vérités de la foi sont au-delà des pouvoirs bien limités de la raison But: répondre aux questions et angoisses, donner du sens, promettre un salut, organiser la vie en communauté Moyen: la méthode expérimentale combinant expérience ( observation, expérimentation et vérification) et raisonnement ( hypothèses, déductions…)But: ramener la nature à des lois permettant explication, prédiction et action ; rationaliser notre représentation du monde et rendre le monde « disponible »; parvenir à la vérité et à la connaissance
Limites Œuvre parfois difficile à comprendre; difficile de dire ce qu’on a ressenti, de le verbaliser; l’œuvre ne « parle »pas à tous, ne « dit » pas à chacun, la même chose; sa compréhension est relative. Multiplicité des religions, révélation ( lumière divine extérieure), dogmatisme, irrationalité de la foi, de ses objets et parfois des pratiques qu’elle implique; obscurantisme ( foi opposée à la raison et la science), jeux de pouvoirs des institutions religieuses… – les sciences ne répondent pas aux questions du pourquoi et du pour quoi , mais seulement à celle du comment ( loi des 3 états d’Auguste Comte)– les sciences entraînent une « mathématisation » , un « arraisonnement » de la nature et des êtres, réduits à du mesurable, du quantifiable, à des « faits »

– l’expérience est toujours singulière, temporelle, contingente ( même si la science s’efforce de montrer qu’il y a un ordre nécessaire et ne s’arrête pas aux résultats, cherchant les causes)

Philosophie« la philosophie est une activité qui par des discours et des raisonnements ( nous procure la vie heureuse) » Epicure Moyen: un discours ( des mots, signes de concepts)But: la vérité; compréhension par la raison; on s’adresse directement à la raison: universalité et rationalité Moyen: la lumière naturelle de la raison (un discours = un parcours, un raisonnement que tout homme peut élaborer ou suivre)But: parvenir à des réponses rationnelles universelles; penser par soi-même: liberté Moyen: la démonstration à partir de principes a priori ou a posteriori, clairs et distinct, donc la conclusion est nécessaire, universelle et éternelleBut: parvenir à répondre rationnellement et de manière cohérente à toutes les questions pour trouver la vérité et du sens

On peut donc emprunter  différentes voies  (bien différentes!) pour réfléchir et il semble que l’on puisse bouder aussi bien les musées, les églises que les discours scientifiques ou philosohiques et qu’il y ait même des arguments pour justifier la possibilté de ne pas emprunter la voie de la philosophie:

Ce choix entre réfléchir / ne pas réfléchir, ne pas penser est mis en scène dans le film Matrix , ici :

http://www.dailymotion.com/video/x5wto8

 

Alors a-t-on vraiment ce choix, le droit de se contenter d’être dans l’opinion? Peut-on ne pas philosopher? ( première approche de la méthode de dissertation)

 I. oui, c’est possible car

  1. on ne sait pas que l’on est dans la caverne, dans l’opinion, pas de manque
  2. même si on le sait pas nécessairement le souci du vrai, d’autres soucis
  3. on peut emprunter les autres voies ( art, religion, science…) pour penser, se questionner  et répondre à nos questions
  4. on peut penser que philosopher,
  • c’est un exercice stérile: certes on se libère de l’opinion, on remet en question mais cela n’aboutit à rien et en plus on perd son temps, dans le sens où cela détourne d’occupation bien plus sérieuse. C’est l’argument de Calliclès ( personnage imaginaire) dans le Gorgias de Platon

  « Il est beau d’étudier la philosophie dans la mesure où elle sert à l’instruction et il n’y a pas de honte pour un jeune garçon à philosopher ; mais, lorsqu’on continue à philosopher dans un âge avancé, la chose devient ridicule, Socrate, et, pour ma part, j’éprouve à l’égard de ceux qui cultivent la philosophie un sentiment très voisin de celui que m’ins­pirent les gens qui balbutient et font les enfants. Quand je vois un petit enfant, à qui cela convient encore, bal­butier et jouer, cela m’amuse et me paraît charmant, digne d’un homme libre et séant à cet âge, tandis que, si j’entends un bambin causer avec netteté, cela me paraît choquant, me blesse l’oreille et j’y vois quelque chose de servile. Mais si c’est un homme fait qu’on entend ainsi balbutier et qu’on voit jouer, cela semble ridicule, indigne d’un homme, et mérite le fouet.C’est juste le même sentiment que j’éprouve à l’égard de ceux qui s’adonnent à la philosophie. J’aime la philo­sophie chez un adolescent, cela me paraît séant et dénote à mes yeux un homme libre. Celui qui la néglige me paraît au contraire avoir une âme basse, qui ne se croira jamais capable d’une action belle et généreuse. Mais quand je vois un homme déjà vieux qui philosophe encore et ne renonce pas à cette étude, je tiens, Socrate, qu’il mérite le fouet. Comme je le disais tout à l’heure, un tel homme, si parfaitement doué qu’il soit, se condamne à n’être plus un homme, en fuyant le cœur de la cité et les assemblées où, comme dit le poète , les hommes se distinguent, et passant toute sa vie dans la retraite à chuchoter dans un coin avec trois ou quatre jeunes garçons, sans que jamais il sorte de sa bouche aucun discours libre, grand et géné­reux. » […]En ce moment même, si l’on t’arrêtait, toi ou tout autre de tes pareils, et si l’on te traînait en prison, en t’accusant d’un crime que tu n’aurais pas commis, tu sais bien que tu serais fort embarrassé de ta personne, que tu perdrais la tête et resterais bouche bée sans savoir que dire, et que, lorsque tu serais monté au tribunal, quelque vil et méprisable que fût ton accusateur, tu serais mis à mort, s’il lui plaisait de réclamer cette peine. Or qu’y a t il de sage, Socrate, dans un art qui « prenant un homme bien doué le rend pire », impuissant à se défendre et à sauver des plus grands dangers, soit lui-même, soit tout autre, qui l’expose à être dépouillé de tous ses biens par ses ennemis et à vivre absolument sans honneur dans sa patrie ? Un tel homme, si l’on peut user de cette expression un peu rude, on a le droit de le souffleter impu­nément.Crois moi donc, mon bon ami, renonce à tes arguties, cultive la belle science des affaires, exerce toi à ce qui te donnera la réputation d’un habile homme ; « laisse à d’autres ces gentillesses », de quelque nom, radotages ou niaiseries, qu’il faille les appeler, « qui te réduiront à habiter une maison vide. Prends pour modèle non pas des gens qui ergotent sur ces bagatelles, mais ceux qui ont du bien, de la réputation et mille autres avantages. »                           Gorgias, Platon

 Le cas de Socrate semble confirmer cela: condamné à mort en 399 av.JC pour impiété et corruption de la jeunesse.

  • c’est un exercice sans conséquence, même si les philosophes vantent les « suites de la vérité » comme Epicure qui prétend que la philosophie rend heureux, la désillusion, la lucidité peut être douloureuse, notre bonheur ne dépend pas que de nous, et il y a d’autres moyens plus sûrs de l’améliorer: les applications techniques de la science ( santé, exploitation de la nature, allégement du travail, télécommunications,…) ou le divertissement par l’art ou la consolation par la religion. La philosophie détourne de l’action, paralyse d’où l’idée de Descartes d’une morale provisoire pour répondre à l’urgence de l’action, en attendant une morale appuyée sur des fondements rationnels, clairs et distincts à découvrir.

II. mais on n’ en a pas le droit, car: 1. la pilule bleue n’existe pas: on ne peut pas faire comme si on ne savait pas, 2. on ne peut pas vouloir le mal en sachant que c’est mal ( or selon Hannah Arendt ne pas penser entraîne une “extraordinaire superficialité” qui peut conduire à faire le mal: cas Eichmann) 3. avoir le choix présuppose la liberté, or il peut apparaître que nous n’ayons pas la liberté de renoncer à notre humanité qui pour les philosophes consistent dans la pensée: Pascal “roseau pensant”, Descartes”la puissance de bien juger est la seule chose qui nous rend hommee et nous distingue de la nature”, …) 4. différence entre utilitaire et utile; agréable et bon. On peut ici faire référence à la définition de l’Utile propre de Spinoza dans L’éthique  (4, PROPOSITION XX ) « Plus chacun s’efforce et plus il est capable de chercher ce qui lui est utile, c’est-à-dire de conserver son être, plus il a de vertu ; au contraire, en tant qu’il néglige de conserver ce qui lui est utile, c’est-à-dire son être, il marque son impuissance. » Donc ce qui est utile, c’est ce qui est en accord avec notre nature.

 

« J’aurais voulu premièrement y expliquer ce que c’est que la philosophie, en commençant par les choses les plus vulgaires, comme sont que ce mot de philosophie signifie l’étude de la sagesse, et que par la sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts ; et qu’afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu’elle soit déduite  des premières causes, en sorte que pour étudier à l’acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c’est-à-dire des principes; et que ces principes doivent avoir deux conditions : l’une, qu’ils soient si clairs et si évidents que l’esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu’il s’applique avec attention à les considérer; l’autre, que ce soit d’eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu’ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux; et qu’après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu’il n’y ait rien dans la suite des déductions qu’on en fait qui ne soit très manifeste. (… )
J’aurais ensuite fait considérer l’utilité de cette philosophie, et montré que, puisqu’elle s’étend à tout ce que l’esprit humain peut savoir, on doit croire que c’est elle seule qui nous distingue des plus sauvages et barbares, et que chaque nation est d’autant plus civilisée et polie que les hommes y philosophent mieux; et ainsi que c’est le plus grand bien qui puisse être dans un État que d’avoir de vrais philosophes.  Et outre cela que, pour chaque homme en particulier, il n’est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s’appliquent à cette étude, mais qu’il est incomparablement meilleur de s’y appliquer soi-même; comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par même moyen de la beauté des couleurs et de la lumière, que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d’un autre; mais ce dernier est encore meilleur que les tenir fermés et n’avoir que soi pour se conduire. Or, c’est proprement les veux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance celles qu’on trouve par la philosophie; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas.  Les bêtes brutes, qui n’ont que leur corps à conserver, s’occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir; mais les hommes, dont la principale partie est l’esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture.. »

Principes de la philosophie, Descartes, 1644

 

 «Nous nous définissons humainement par ce superflu qui, selon la formule connue, est plus nécessaire que le nécessaire, et qui n’est autre chose que l’esprit. Non que l’on ne puisse vivre sans penser, mais par définition même, une telle vie est, humainement parlant, dénuée de sens. Car c’est l’esprit qui, chez l’homme, donne un sens à la vie. La vie n’a de sens que pour l’homme spirituel qui est en chacun de nous, mais souvent en sommeil. Et la dignité de l’homme consiste en cela seul qu’il peut concevoir qu’une certaine dignité est de son essence. Par quoi l’homme est tout autre chose qu’un animal: il est un animal conscient de transcender l’animalité; il est un animal métaphysique».

Initiation à la philosophie, Marcel Deschoux

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