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fredzarp

Faut-il venir gaiement aux journées portes ouvertes ?

Non pas du tout

fredzarp

  • Non. Et encore NON. Va falloir encore chausser ses mocassins, ceux avec les glands, enfiler son costume de commercial et son sourire ultra brite. Toute une journée sans pouvoir vaquer à son occupation favorite, celle de râler sur son métier et sur son environnement professionnel. Pire encore, les journées portes ouvertes sont le théâtre de la pire des mises en scènes : celle du lycée parfait où il fait bon vivre. Quoi ? Vous ne connaissiez pas notre établissement ? Mais il est pourtant réputé dans le monde entier !!! Oui, ici ce sont des ordinateurs, parfaitement opérationnels. Sur Windows 95 ? Mais non, vous plaisantez, nous sommes sur du Windows 2020 puisque nous sommes en partenariat direct avec Microsoft, qui nous alimente avec ses betas. Non pas les élèves, les logiciels (rire de commercial). Remarquez comme le mobilier est bien agencé, dans des positions dynamiques qui favorisent l’apprentissage… Ah non ceci n’est pas une bite gravée sur un pupitre, c’est sans doute le début d’un schéma heuristique. Vous finirez en donnant le taux de réussite aux examens. Un petit conseil, ne jamais aller au-delà des 96 %. Ça fait suspect.

 

  • Car ce jour-là, en plus d’être un menteur, pardon, un tribun à la gouaille remarquable, vous allez avoir affaire aux parents. Ce qui est sans doute LE changement majeur avec votre activité professionnelle habituelle. Activité qui, rappelons-le, consiste soit à débattre seul devant une assemblée absolument mutique, comme plongée dans un coma profond, soit dans un capharnaüm total rendant un concert de métal complètement inoffensif. Et bien là, ce sera totalement l’inverse. Arrivera cette nuée parentale, armée de blocs-notes et de stylos. Mon dieu mais des stylos vous n’en voyez que si rarement ! Et vous serez assailli de questions. Mais pas de questions sur la marque de votre jean, ou sur votre fragrance préférée, de vraies questions sur votre matière ! D’où ce balbutiement, cette suée soudaine vous rendant liquide comme lors de vos premiers émois. Ici on vous demande si vous êtes en progression spiralaire, là si vous comptez faire lire a minima trois œuvres intégrales comme le recommandent les BO. On se calme. Oui, il y aura une progression. Plus basée sur le ruban de Möbius que sur la spirale. Des œuvres intégrales, oui. En seconde ? On va partir sur l’intégrale de Petit Ours brun et après on attaquera une mise en contexte dans le recueil Oui-Oui et la gomme magique. Ça devrait nous prendre six mois. Et pensez à leur acheter des stylos, hein.

 

  • Car, ce jour-là, il est fort envisageable que vous soyez cantonné dans une salle à présenter les différents projets que vous avez entamés avec vos élèves. Profitez-en car avec les réductions d’horaires, bientôt les seuls projets que vous ferez seront de remplir les intercalaires, pardon le seul intercalaire : françaishistgeoemc. Mais si c’était aussi simple, vous pourriez durant vos moments de pause en profiter pour surfer sur le net ou bailler à vous en décrocher la mâchoire. Eh bien non. Car vous serez sûrement obligé de cohabiter avec un collègue. Ce même collègue que vous cherchez à éviter tout le temps. Pardon celui que TOUT le monde cherche à éviter tout le temps. Celui qui est capable de discourir pendant des heures sur des sujets rébarbatifs au possible, vous entraînant dans la gigue du marasme dont vous ne sortirez pas indemne. Donc vous choisissez vos mots. Vous esquissez un « bonjour » fugace, avant de trier des papiers (des feuilles de brouillon, mais vous seul le savez !). Et cinq minutes plus tard vous serez en train d’écouter toutes les plus belles légendes de l’Indonésie, époque de l’Empire Hindi Majapahit. La journée sera longue.

 

Oui tout à fait

  • Mais vous plaisantez ? Vous savez que les journées portes ouvertes, c’est le seul moment de votre vie où vous verrez l’avenir. Où, tel Marty McFly, vous pourrez agir directement sur votre futur. Mais bien entendu ! Très bien, voici plusieurs exemples. Vous verrez sûrement entrer dans votre salle quantité de familles qui se renseignent pour la future scolarité de leur enfant. Et là, c’est à vous d’interpréter les signes du Destin. Il y aura ce papa avec cet individu capuché. Vous lui dites bonjour, il vous répond par un claquement de langue (comme les aborigènes). Son père vous expliquera, bien entendu, que son fils est un incompris, un enfant à « haut potentiel » qui-lui-a-dit-le-psy. Un hyperactif. À vous de sentir les ondes parcourir votre corps, et d’aiguiller ce duo vers un autre lycée. Car le vôtre, à voix basse bien entendu, laisse à désirer sur les contenus éducatifs, surtout pour des enfants aussi intelligents que le sien. Et la cantine est infecte. Et obligatoire. Par contre, quand un jeune garçon viendra vous voir, vous demandant si le travail à la maison sera valorisé, après vous avoir dit bonjour en souriant, n’hésitez pas à lui dire, à voix basse bien entendu, qu’il vient déjà d’obtenir deux 20 dans votre matière, et qu’il sera chouchouté ici. Et la cantine est succulente. Et je paye ton repas.
  • Car ce jour-là flotte un parfum de fête, de joie, de communication. Déjà, vous allez sans doute pouvoir apercevoir votre directeur, ce qui n’est pas chose aisée. Vous serez en mode équipe-union-fraternité. Ce qui dans l’absolu se visualise par des viennoiseries non surgelées en abondance dès 9 h 00 du matin. Et du jus d’orange. Et du café. Tout le monde doit être de bonne humeur pour représenter dignement l’Établissement. C’est donc le jour idéal pour oublier les querelles de clochers, le jour où la science rejoint la littérature, où vous aussi, allez pouvoir découvrir ce que font les jeunes dans les différents ateliers. En lycée pro industriel, c’est un moment propice pour voir les jeunes, qui, choisis avec soin, présentent les filières de manière intéressante et ludique. Ici montrant un meuble en bois construit de leurs propres mains, là un circuit électrique correctement monté aux normes. Oui, bien sûr, choisis avec soin. On va pas demander à Enzo de montrer ce qu’il fait en menuiserie, c’est obscène. Quant à Kevin, on ne l’a plus vu depuis qu’il a fait sauter le courant de tout un étage en voulant brancher son portable sur le circuit de démo.
  • Car, tout simplement, qui dit journée portes ouvertes dit préparation de l’année suivante ; donc année courante bien entamée. Vous l’aviez clairement stabiloté. Il vous reste six semaines à tirer avant la quille. Vous sentez déjà l’air des vacances flotter quand vous déambulez dans les couloirs vides ce matin-là, avant l’arrivée des familles, et vous sautillez comme un insecte jovial à cette pensée. En plus, en bossant un samedi matin, ça vous permet non seulement d’éviter de faire le ménage chez vous ou d’aller voir votre belle-mère (vous avez enfin trouvé LA bonne excuse) ; mais aussi d’avoir une parade pour passer le reste du week-end sur Netflix au lieu de corriger des copies. Non mais quand même, une journée portes ouvertes, non seulement ça se prépare, mais ça demande aussi BEAUCOUP d’énergie.

Une chronique de Frédéric Lapraz (et son double)

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Frédéric Lapraz

Enseignant depuis plus de quinze ans en lycée professionnel à Marseille.
Adepte de cynisme et de second degré. Et de métal aussi.
Sévit également sur sa page Facebook: Zarp'in LEP ou Instagram Zarpinlep Où il alterne images décalées et anecdotes d'élèves croustillantes.
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