Le vrai visage de Staline

Un air de Russie

« J’ai peur que nous ayons tué le mauvais cochon. » disait Churchill en 1945 en parlant de Hitler… mais en pensant à Staline. Cinquante -quatre ans après la mort de Iossif Vissarionovitch Djougachvili, alias Staline, « l’homme d’acier », son fantôme plane toujours sur l’actualité. Semblant oublier le mal considérable que Staline fit à tout un peuple, Moscou en use aujourd’hui plus que de raison. Pourtant, qui peut ignorer que le « petit père des peuples » fut un criminel sanguinaire, un paranoïaque délirant, un pervers hors du commun ?

Dans les archives récemment ouvertes à Moscou, on découvre le vrai Staline, bien différent de celui qu’on a imaginé pendant des décennies… De nombreux documents sur sa vie privée, sa carrière ou bien sa manière de travailler désormais accessibles nous permettent aujourd’hui dresser un portrait intime de Staline.

Tout d’abord, et contrairement à ce que clamait haut et fort Trotski, son plus grand ennemi, Staline n’était pas inculte. Staline lui-même voulait faire croire à ce personnage rustre et populaire, bureaucrate, provincial et ignorant. Cela servait son combat contre les « intellectuels » du Parti communiste. En fait, il avait une bibliothèque de 20 000 livres et il lisait plusieurs heures par jour. Il annotait les ouvrages et les mettait en fiche. Ses goûts étaient très éclectiques : Maupassant, Wilde, Gogol, Goethe ou encore Zola, qu’il adorait. Il aimait la poésie aussi. Dans sa jeunesse, il a écrit des poèmes en géorgien, sa langue maternelle ; certains, assez bucoliques, étaient même plutôt bons. Staline était érudit. Il pouvait citer de longs passages de la Bible, de Bismarck ou de Tchekhov et il admirait par dessus tout Dostoïevski.

Malgré cela, c’était un mauvais stratège. L’attaque de la Wehrmacht dans la nuit du 21 au 22 juin 1941 le paralysa… Pourtant, tout le monde l’avait prévenu, même Churchill. Mais il s’était enfermé dans sa logique et ne voulait rien entendre. Il n’a alors qu’une obsession : ne donner aux nazis aucun prétexte d’attaquer. D’où son refus de mettre en alerte les troupes, même après que les premiers avions de reconnaissance allemands eurent survolé le territoire soviétique. Il clame que «C’est un complot de l’état-major allemand. Quand Hitler le découvrira, il y mettra fin.» Et il refuse de contre-attaquer. Il interdit d’abord à l’artillerie de tirer… puis répond par le bluff et la quête de boucs émissaires. Ce n’est que le 23 qu’il ordonne une contre-attaque généralisée de l’armée Rouge et ordonne en même temps l’arrestation de plus de 40 chefs militaires (dont Meretskov, plus haut responsable moilitaire). Il désorganise ainsi la conduite de la guerre, mais couvre sa responsabilité : la débâcle est due aux comploteurs. C’est pour lui l’essentiel… Autre exemple, peut-être le plus flagrant : en septembre 1941, alors que tous ses généraux le suppliaient de retirer ses troupes de Kiev, il a laissé cinq corps d’armée se faire encercler et massacrer par les nazis. Ce n’est qu’au fil du conflit que Staline a finalement appris la stratégie militaire et su mener son pays à la victoire. Mais à quel prix !

Staline n’était pourtant pas fou . Du fait de son passé révolutionnaire, où trahisons et manipulations étaient permanentes, il a tout au long de sa vie vu des complots partout. Mais sa paranoïa aiguë en était-elle pour autant pathologique ? Ce qui est certain, c’est qu’il avait peur de la maladie. Dans ces missives intimes, il n’était question que de rhumatismes, de coeurs fatigués ou de laryngites (dont il a souffert toute sa vie). Mais, en vieillissant, il refusait de reconnaître sa déchéance physique. Il a même limogé son fidèle médecin personnel, Vinogradov, quand celui-ci lui a conseillé de quitter le pouvoir afin de se reposer. Bon vivant, dans les années 1920 et 1930, il chassait la perdrix, pêchait, faisait du canotage, avec ses complices du Politburo. Il jouait au billard. Le soir, il s’adonnait à d’interminables beuveries au vin géorgien. Et il aimait beaucoup la musique, l’opéra, les chants caucasiens. Quand il ne chantait pas, il se repassait sans arrêt le même morceau, le Concerto pour piano n° 23 de Mozart. Il adorait le cinéma. Dans toutes ses datchas, il avait fait installer une salle de projection. Il était le censeur en chef du cinéma soviétique. Il voulait voir tous les films avant le public. Il avait une cinémathèque impressionnante. Après la guerre, il a même récupéré celle d’un autre fan de cinéma, Joseph Goebbels. Staline, qui avait compris le pouvoir de l’image très tôt, contrôlait d’ailleurs personnellement le Hollywood moscovite. Il supervisait le travail des réalisateurs et des scénaristes. Ses archives révèlent qu’il écrivait lui-même certaines chansons de films !

Mais il fut pourtant le grand ordonnateur de la terreur : les « épurateurs » travaillaient sous ses ordres, en direct. Staline suivait leur travail macabre au jour le jour. Il veillait à tous les détails. Au moment de la grande terreur de 1937-1938, on lui soumettait des « albums », c’est-à-dire des listes de victimes potentielles avec leur nom et leur photo. Staline devait décider de leur sort, individuellement. On lui a ainsi montré 383 albums contenant au total 44 000 noms ! Il les a tous vus. Il notait ses sentences au crayon rouge. «A frapper encore», a-t-il écrit en face de certains noms, ou «fusillez-les tous» au bas de nombreuses pages. Certains jours, Staline a autorisé l’exécution de plus de 3 000 prétendus ennemis du peuple ! La terreur fut un tel chaos et a été faite dans une telle précipitation macabre qu’il est encore difficile d’en faire un bilan précis aujourd’hui ! On n’a donc que des estimations très imprécises. Rien que pour les années 1937-1938, les pires, on pense que le NKVD a arrêté un million et demi de personnes. La moitié auraient été exécutées sur-le-champ et 500 000 seraient mortes au goulag.

Hugo Billard a, sur son blog “le Jardin des retours”, fait un bilan de l’actualité de Staline dans les médias, de la recherche historique et de l’actualité russe qui le concerne.

Pour en savoir plus :

  11 comments for “Le vrai visage de Staline

  1. 1 octobre 2007 at 22:23

    Un très bel article. Bravo et merci !

  2. 1 octobre 2007 at 22:48

    Merci à vous Vincent : trop heureux de vous avoir fait plaisir à travers le personnage de Staline. Vous avouerez que, dans un premier temps, ce n’était pas évident ;-)

  3. Yaqine (3eB)
    3 octobre 2007 at 15:55

    Merci pour l’article et ce reportage : ils étaient intéressants. J’espère qu’ils me serviront demain, pour le DS ;-) Ceci dit, Staline parait vraiment avoir un problème : ce n’est pas possible de vouloir autant de mal ! Je me demande si ceux qui le soutenaient n’étaient pas pire…

  4. 3 octobre 2007 at 17:55

    Contents de t’avoir rendu service Yaqine… Pour ce qui est de son utilité pour le D.S, je pense que tu auras une bonne surprise demain après-midi… Enfin, pour ce qui est de savoir si ceux qui soutenaient Staline étaient pires que lui, n’oublie pas que, propagande oblige, personne ne savait vraiment TOUT ce qui se passait dans les coulisses du pouvoir. Par contre, pour ce qui est des russes qui, aujourd’hui, regrettent cette époque, c’est une autre histoire !

  5. Blandine (3B)
    3 octobre 2007 at 18:31

    Merci pour la précision pour le DS :-)
    C’est vrai que cet article est vraiment intérréssant.
    Aujourd’hui, nous la chance de pouvoir mieux repérer ce qui relevait de la propagande (grâce aux autres documents historiques). Mais je ne comprend pas comment cela a pu prendre fin : le système a l’air tellement bien pensé qu’on ne voit pas comment s’en sortir ! Et enfin, je ne comprend pas (et ne comprendrais jamais) Staline ! Comment peut-on être inhumain à ce point ?!…

  6. 3 octobre 2007 at 22:10

    Pauvre Blandine… Tu n’es pas au bout de tes « surprises », si j’ose dire ! L’URSS de Staline, ce n’est qu’une ouverture à une période encore plus noire : celle de l’Allemagne nazie de Hitler, de l’Italie fasciste de Mussolini, de l’Espagne franquiste de Franco, de la France des Ligues et, un peu plus tard, de l’État vichyssois xénophobe et antisémite. L’Europe et le monde ne s’en sont toujours pas remis, à ce jour.
    Pour ce qui est de comprendre la nature humaine, il va falloir penser à te plonger dans la philosophie si tu veux comprendre certaines choses. Rousseau écrivait « l’Homme est naturellement bon. C’est la société qui le perverti. » Je te laisse méditer… et tu nous diras ce que tu en penses en classe la semaine prochaine (puisque demain, c’est le DS, comme chacun le sait maintenant…)

  7. valentine
    14 octobre 2007 at 16:43

    Bonjour ! J’ai un problème de dernière minute avec le DNS… qui porte justement sur Staline ! Je n’ai malheureusement pas trouvé qui était sur les deux affiches : j’ai eu beau chercher partout (jusque sur internet), impossible de trouver leur nom…Un petit article complémentaire pourrait-il nous aider, s’il-vous plaît ? Merci d’avance…

  8. 14 octobre 2007 at 18:02

    « Ce qui distingue l’homme de la bête, ce n’est pas l’intelligence, c’est la faculté d’espérer. »
    André KÉDROS

  9. valentine
    15 octobre 2007 at 17:29

    Merci beaucoup pour cette info… J’ai enfin réussi à trouver de que je voulais sur le Net ! Merci quand même…

  10. aurore
    18 octobre 2007 at 22:26

    Mais il était marié cet homme ?! Avec qui ? Quelle femme pourrait se marier avec un homme pareil ? Je ne comprends pas…

  11. 20 octobre 2007 at 21:36

    Bien sûr qu’il était marié… Avec une certaine Nadejda Serguievna Alliloueva. Une épouse aimante et attentive…qui se suicida en 1932.
    Sans autre commentaire…

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