Le néoclassicisme et le goût à la grecque

Le néoclassicisme et le goût à la grecque

Je place sur le site cet échange avec les documents complémentaires à télécharger.

Question d’Antoinette :

« J’ai quelques difficultés à comprendre la différence entre les références grecques et les références romaines, d’autant plus que vous précisez à plusieurs reprises dans le cours que la France privilégie les références grecques. Pourriez-vous me rappeler brièvement les divergences ? »

Merci

Antoinette J.

Lire aussi l’article de l’Universalis à la fin de la réponse.

Question intéressante à laquelle je réponds collectivement. Au fond, il s’agit dans les deux cas de références iconographiques et stylistiques à l’Antiquité. Cependant, il se trouve que la France, à partir du règne de Louis XIII, cherche à affirmer sa propre vision de l’Antiquité pour se démarquer de celle des Italiens de la Haute Renaissance et du maniérisme.

Si la majorité des peintres français fait le voyage à Rome, à l’instar de Simon Vouet et de Nicolas Poussin, la génération suivante (années 1640-1660) n’a pas toujours vu les grands décors romains. On considère que le mouvement des années 1640-1660, qu’on appelle « l’atticisme parisien », avec des peintres comme Jacques Stella (1596-1657), Eustache le Sueur (1616-1655) ou Laurent de la Hyre (1606-1656), est aux sources du néo-classicisme (« à la grecque ») du XVIIIe. C’est une approche particulière de l’Antiquité qui recherche un idéal, un équilibre, la grâce ainsi que  » la délicatesse de goût et de langage » (expression de l’époque). Elle se caractérise par l’équilibre de la composition, une sobriété et une rigueur de la composition grâce à des décors architecturaux majestueux (à la manière des cartons de Raphaël pour les tapisseries de la Chapelle Sixtine) comme par exemple La prédication de Saint Paul à Ephèse d’Eustache Le Sueur (Louvre). C’est un art de mesure, un art romanesque aux accents plus réalistes (notamment les décors, les ruines) donc qui s’oppose au lyrisme baroque et au brio majestueux de Simon Vouet. Les profils, les vêtements, les attitudes rappellent plutôt l’idéal de l’art grec classique (Ve- IVe siècle) que le dynamisme des statues hellénistiques comme le Laocoon qui sont aux sources du maniérisme et du baroque. Ce courant du XVIIe, est donc la source d’un classicisme épuré qui reviendra au XVIIIe après la parenthèse du « grand style » louisquatorzien.

En architecture, on a le même phénomène dans les années 1640 avec par exemple l’Hôtel d’Avaux, dit de Saint Aignan de Pierre le Muet (1591-1669) dont la cour répète un ordre colossal (très hauts pilastres posés sur des socles massifs traversant la façade de haut en bas surmontés d’un large entablement) contraste avec l’élégance de Maisons Laffitte de Mansart.

Venons-en au XVIIIe siècle.

Pour mieux comprendre le nouveau rapport à l’Antiquité il faut partir des doctrines de l’historien de l’art et archéologue  Johann Joachim Winckelmann (1717-1768). Selon lui, seuls les modèles grecs du Ve et du IVe siècle av. JC ont une valeur paradigmatique du beau idéal. Dans son ouvrage majeur « Histoire de l’art de l’Antiquité », il affirme « Le seul moyen que nous ayons d’être grands, voire inimitables si c’est possible, est d’imiter les Anciens (… L’éminente caractéristique des chefs d’oeuvre grecs est (…) leur « noble simplicité et une grandeur silencieuse ». Ce beau idéal est le propre de civilisation de peuples libres car il accompagne une éthique, une vie sociale fondée sur le politique et la morale civique. En ce sens, Athènes démocratique de Périclès, de Socrate et de Platon est un modèle car elle a porté au plus haut les beaux Arts, les Romains ne faisant que reprendre ces modèles esthétiques. Cette nouvelle vision de l’Antiquité n’est pas sans apport avec la philosophie des Lumières et la notion de progrès.

En architecture cela donne Sainte Geneviève (futur Panthéon) avec son frontispice en forme de portique à colonnes cannelées à chapiteaux corinthiens alors que les piliers à arcs boutants soutenant l’immense coupole rappellent le gothique. L’ingénieur Brébion, qui a participé au projet, disait « le principal objet de Monsieur Soufflot, en bâtissant son église, a été de réunir sous une des plus belles formes la légèreté de la construction des édifices gothiques avec la pureté et la magnificence de l’architecture grecque ». On voit bien donc cette volonté de marier tradition française et modèles classiques grecs (et non pas romains). Justement, la connaissance archéologique de l’Antiquité grecque se développe de façon spectaculaire au XVIIIe en Italie en particulier Rome – Pompéi, Naples, « Grande  Grèce » c’est à dire le sud de la péninsule où s’étaient installés les Grecs à partir du VIIIe siècle av. JC où l’on trouve des temples (Paestum) et de plus en plus d’objets d’art grecs, des copies de statues grecques etc. Il faut y ajouter Athènes et l’Asie Mineure sous domination ottomane. Comme pour se rapprocher, tout en se différenciant, du goût anglais pour l’architecture de Palladio (on parle de « palladianisme » britannique en architecture ou de greek revival vers la fin du XVIIIe) les Français se tournent vers ce qu’on appelle « goût à la grecque« . Dans les deux cas on un exemple de « l’anticomanie » du XVIIIe mais les modèles diffèrent. Dans l’architecture cela donne le petit Trianon de Versailles construit par Ange-Jacques Gabriel pour Mme de Pompadour (1762-64) et adopté par Marie-Antoinette, chef d’oeuvre de ce goût « à la grecque ». Dans les arts  décoratifs cela donnera le mobilier à la grecque : motifs décoratifs à figures géométriques, meubles rectilignes, guirlandes, cannelures, vases, trépieds à l’athénienne, triglyphes, pattes de lion. Voir ici.

En peinture dominent les figures de Joseph Marie Vien et bien sûr de Jacques Louis David. Le premier s’est intéressé aux fouilles d’Herculanum lors de son séjour à Rome, il s’en inspire pour « reconstituer » un climat particulier notamment dans une série de peintures du Salon entre dans les années 1750-1760 : La marchande d’amours, La marchande de fleurs etc. C’est un nouveau type de peintures d’histoire qui ne doit rien à la mythologie et qui met en scène des jeunes femmes vêtues à l’antique mais dans des tenues d’une grande sobriété, dans des intérieurs domestiques qui s’inspirent fortement des trouvailles archéologiques. La technique mise essentiellement sur la pureté du dessin (à la manière des vases grecs), sur la délicatesse des attitudes (oposée au style nerveux de Boucher). C’est peut-être sur ce point que la référence stylistique à la Grèce est la plus palpable. Les nus épurés de L’Enlévement des Sabines de David, l’élégance des silhouettes féminines (Brutus, Sabines) montrent un souci de revenir à une Antiquité épurée, aux sources de celle-ci qui sont grecques.

Un artiste qui, me semble-t-il, montre bien cette tendance est John Flaxman (1755-1826), sculpteur dont les dessins pour l’Iliade, l’Odyssée ou la Divine Comédie de Dante, les tragédies grecques sont devenus le répertoire par excellence des peintres de la fin du XVIIIe et du début du XIXe, en particulier pour la peinture d’Histoire (David, Ingres, Goya, Blake entre autres). Flaxman cherche son inspiration dans les vases grecs, dans les reliefs antiques pour rendre ses dessins clairs, les corps et les objets se détachant du fond blanc sans ombre ni hachure, par un trait net, précis qui suggère le volume.

http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Flaxman http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:John_Flaxman%27s_Divine_Comedy

Voilà, j’ai été un peu long mais j’espère que je vous ai fait comprendre que, plus que d’une opposition « références romaines » – « références grecques », c’est d’une nouvelle « redécouverte » de l’Antiquité qu’il s’agit (y compris d’ailleurs en littérature dès la fin du XVIIe avec les Aventures de Télémaque de Fénélon, véritable best seller, car très critique de la monarchie de droit divin. (voir fichier joint ci-dessous : article de l’Encyclopedia Universalis).

fenelon-telemaque

neoclassicisme-universalis

Bon courage. Votre professeur Emmanuel Noussis

Compléments 2009-2010 :

Diaporama d’Edwige Eichenlaub sur l’Athénienne et autres éléments sur le style néo-grec dans les arts décoratifs :

http://lewebpedagogique.com/khagnehida/2010/03/21/edwige-eichenlaub-le-gout-a-la-grecque-dans-les-arts-decoratifs/

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