L’histoire (et le temps)

L’histoire

Introduction: Raymond Aron(1905.1983) « l’homme est à la fois sujet et objet de la connaissance historique » Doc. p. 328

Cet historien par cette phrase souligne que l’homme a une histoire, un devenir dans le temps et fait aussi de l’histoire, de l’historiographie en tant qu’historien. L’homme n’a pas simplement comme tout ce qui est et devient, une temporalité ( fait d’être dans le temps, soumis au temps et son érosion) , il a une historicité. Il a une histoire, c’est-à-dire qu’il devient dans le temps mais en ayant conscience d’être dans le temps, en étant cause entière ou partielle des changements qui forment son devenir ( ce qui n’est pas le cas des objets et même de la Nature, dont le devenir est le résultat nécessaire de lois) et aussi sans doute en ayant une certaine représentation du temps comme linéaire, tridimentionnel- avec un passé, un présent et un futur-, ce qui présuppose d’avoir rompu avec une conception cyclique du temps, qui est celle des sociétés « primitives » ou traditionnelles, « sans histoire » dans le sens où le présent n’est que la répétition d’un passé immémorial. (cf. document p.348)

Et si l’homme a une histoire, c’est aussi sans doute parce qu’il fait de l’histoire, c’est-à-dire étudie son passé, pour en faire un récit véridique. « La conscience du passé est constitutive de l’existence historique » disait en ce sens Aron. Sans faire de l’histoire, l’homme serait prisonnier du présent, prisonnier d’un comportement instinctif, incapable de réagir, d’évoluer,d’anticiper. » L’histoire est pour l’espèce humaine, ce que la raison est pour l’individu » selon Schopenhauer.

Mais dire que l’homme est à la fois sujet ( historien) et objet ( objet d’étude) de la connaissance historique, c’est poser la question de la scientificité de l’histoire! Comment avoir la distance critique nécessaire à un examen objectif, si c’est moi-même que j’étudie, si l’objet d’étude est l’humain avec sa liberté, déjouant nécessité et prévisions?

I. La connaissance historique

A. l’intérêt pour le passé

On pourrait en effet naïvement pensé que le passé est sans intérêt, car n’est plus, seul l’actuel devrait susciter notre intérêt. Pourtant, le passé nous intéresse et cela parce que selon NIetzsche, dans la seconde considération inactuelle,

  1. parce que l’homme conserve et vénère: nous avons besoin de connaître notre passé parce que grâce à lui, nous avons le plaisr d’être « le fruit de… ». Avoir un passé, c’est avoir une identité aussi bien individuelle que collective ( « les vivants sont toujours gouvernés par les morts » selon A. Comte et « la vraie sociabilité consiste plus dans la continuïté successive que dans la solidarité actuelle »). Avoir un passé, c’est s’inscrire dans une filiation, qui donne un sens à notre existence, qui apparaît moins contingente, c’est être un héritier avec un héritage à transmettre. On peut aussi penser à un devoir de mémoire, à une dette envers le passé. Il y a enfin la nostalgie, l’amour des vieilles pierres. Ceci va donner l’histoire traditionnaliste.
  2. parce que l’homme est actif et aspire: il va chercher dans le passé des leçons, des modèles, des encouragements. Ce sont les grands hommes et évènements qui tracent une « ligne de faîte de l’humanité ». Etudier le passé, c’est aussi prendre acte qu’il est passé, on peut comparer le travail historique au travail psychanalytique. On se remémore, pour cesser de commémorer. C’est donc libérer le présent pour une action neuve, et en même temps comprendre par ses causes, ce présent. Ceci va donnet l’histoire monumentale.

Mais pour Nietzsche, « trop d’histoire tue l’homme », il peut y avoir excès:

  1. l’histoire traditionnaliste peut tourner à « la manie de l’antiquaille ». On n’aime que le vieux, on est incapable de voir le neuf. On s’avance alors dans le présent à la manière d’un « chien limier » cherchant des traces du passé et incapable de saisir la particularité du présent. On n’agit plus, on réagit ( on répète, on se venge) . Le passé peut même être préféré au présent ( passéisme) ou devenir un poids, un passé trop encombrant qui finit par étouffer, qu’on ne peut pas digérer.
  2. l’histoire monumentale peut devenir un passé mythique qui paralyse, qui humilie, le présent que nous avons sous les yeux ne peut qu’être perdant face à un passé, issu de notre mémoire affective, sélective. L’âge d’or est toujours derrière et l’histoire obéit au principe d’entropie: tout se dégrade. « les morts ensevelissent les vivants »

C’est pourquoi pour Nietzsche, « l’élément historique et l’élément non-historique sont également nécessaires à la santé d’un individu, d’un peuple d’une nation », d’où:

  1. l’intérêt d’une histoire critique qui parvient à saisir ce qu’il y a d’intempestif dans le passé, qui a une vue supra-historique, pour pouvoir agir efficacement. Cette histoire doit être celle des « grandes luttes contre l’histoire », mettant en avant ces hommes qui ont été de « véritables natures historiques, qui ne se sont pas préoccupés de ce qui est pour s’occuper de ce qui doit être ».
  2. les vertus de l’oubli. Ici l’oubli, ce n’est pas l’amnésie involontaire, ni le refoulement, mais la capacité à faire le deuil, à ne retenir du passé que ce qui est utile pour l’action présente. La mémoire doit être celle de la volonté, celle qui s’engage dans le présent et reste fidèle à elle-même dans le futur. On doit vouloir ce qu’on a voulu.

NB: si on peut penser avec Vladimir Jankélévitch que « les morts dépendent entièrement de notre fidélité », on peut aussi noter avec Alain Finkielkraut qu »il n’est pas moins déloyal de s’approppier les morts que de les laisser tomber ». Il faut se méfier de « l’embrigadement des ombres, de leur convocation intempestive ». Le passé a besoin de nous pour continuer d’être, et le présent peut être éclairé par le passé, mais il faut aussi prendre la mesure de ce qui sépare le présent et le passé. Dans Une voix vient de l’autre rive, Finkielkraut donne des exemples de cette convocation abusive et infidèle du passé.

B.  Histoire et mémoire

1. les différences

“ Mémoire, histoire : loin d’être synonymes, nous prenons conscience que tout les oppose. La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants et à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie, inconsciente de ses déformations successives, vulnérable à toutes les utilisations et manipulations, susceptible de longues latences et de soudaines revitalisations. L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. La mémoire est un phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel ; l’histoire, une représentation du passé. Parce qu’elle est affective et magique, la mémoire ne s’accommode que des détails qui la confortent ; elle se nourrit de souvenirs flous, télescopants, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques, sensible à tous les transferts, écrans, censure ou projections. L’histoire, parce que opération intellectuelle et laïcisante, appelle analyse et discours critique. La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l’histoire l’en débusque, elle prosaïse toujours. La mémoire sourd d’un groupe qu’elle soude, ce qui revient à dire, comme Halbwachs l’a fait, qu’il y a. autant de mémoires que de groupes ; qu’elle est, par nature, multiple et démultipliée, collective, plurielle et individualisée. L’histoire, au contraire, appartient à tous et à personne, ce qui lui donne vocation à l’universel. La mémoire s’enracine dans le concret, dans l’espace, le geste, l’image et l’objet. L’histoire ne s’attache qu’aux continuités temporelles, aux évolutions et aux rapports des choses. La mémoire est un absolu et l’histoire ne connaît que le relatif. ”

Pierre Nora

On peut utiliser ce texte pour montrer que le travail de l’historien se distingue d’un simple travail de mémoire et que l’historien doit se méfier d’une mémoire.  

  • la mémoire est sélective, émotive, particulière, multiple, vivante, sacralisante
  • l’histoire est une approche intellectuelle et critique du passé, à prétention universelle, elle prosaïse. Elle aspire à une explication du passé véridique et permettant de saisir une unité, une continuïté dans le déroulement des évènements.

Pour compléter cette analyse et juger de ses éventuelles limites, suivez le lien: http://pagesperso-orange.fr/denis.collin/histoire.htm

2. Histoire de l’histoire

Mythe

Histoire hagiographique

Fonctions sacrificielle et fondatrice.

Fonction : fondation d’une cité, mythification d’un héros fondateur, fondement mythique d’une dynastie, édification et moralisation des peuples

Tragédie antique

Récits homériques & bibliques

Historiens antiques

Vie des saints

Chroniqueurs médiévaux & mémorialistes modernes

   Selon R.Girard, la tragédie est un rituel  symbolique de prévention de la violence, consistant à pratiquer unanimement une violence collective, et d’en reporter la charge sur le sacré.La tragédie antique met en scène 3 acteurs : le destin, les dieux et les hommes, et décrit ce qui menace si l’harmonie entre eux est troublée    Le récit homérique (l’Iliade, l’Odyssée) a pour base une réalité historique (que Schliemann découvrira au XIXe siècle) Le but est le même que celui de la tragédie : il s’agit moins de rappeler le passé que de fonder les valeurs présentes de la Cité.La Bible l’histoire des Hébreux, mais surtout un livre sacré, une Révélation

« Histoire originale »

Témoins directs ou indirects des événements décrits, ces historiens ne se dégagent pas véritablement de l’époque où ils ont vécu.

Seul Thucydide semble se rapprocher d’un véritable désir de connaître. Le autres sont impliqués dans les faits décris et donc partiaux.

   Le but est de favoriser par l’exemple de vies illustres la moralisation des peuples, l’élévation de leurs âmes et de leurs pensée. On peut donc parler, plus que de témoignage ou de connaissance historique d’intention pédagogique

« Histoire originale »

L’arrière- pensée politique n’est pas absente de ces chroniques, réalisées par des témoins des périodes décrites.

Ceux-ci sont nécessairement partisans car acteur des faits qu’ils rapportent.

EuripideSophocle Sénèque HomèreLa Bible HérodoteThucydide XénophonTite-LiveJules Cesar  St. AthanaseHéraclides Saint JérômeGrégoire de ToursGrégoire Le GrandJ.de Voragines

Lacordaire

J. de JoinvillePh. de Commynes  Cardinal de RetzSaint-Simon 

Las Cases

Ch. De Gaulle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Littérature historique

Histoire rationalisée

Expression d’une volonté morale ou politique : passions et pouvoir

Mise en scène des personnages ou des événements historiques

Compréhension de l’histoire d’un peuple

Vison prophétique du développement de l’humanité

Tragédie moderne

Romans historiques

Histoire romancée

Science historique

Philosophie de l’Histoire

   Deux acteurs sortent du jeu : les dieux, et surtout le destin. Le drame moderne met en scène des hommes acteurs de leur histoire. S’ils sont emportés par une force, c’est celle de leurs passions, non celle du destin.Le drame historique est la représentation du mythe nouveau de la modernité : l’histoire    Ici la réalité historique est le cadre, ou si l’on veut, le décors de l’action romanesque. La prétention n’est pas de faire revivre l’histoire ni ne la connaître, mais de faire exister une fiction dans un contexte historique donné. Tout au plus le personnage du roman croise-t-il par moment la réalité des événements    L’objectif est ici de faire revivre des événements ou des personnages du passé, comme s’ils étaient toujours présents.Nous sommes dans la fiction, non dans la connaissance, et ce type de récit est un genre bâtard, ni roman, ni connaissance.

« Histoire réfléchie »

L’idée d’une connaissance rationnelle du passé humain n’apparaît qu’avec  la modernité.

Mais les premiers historiens authentiques, les premiers à s’être radicalement séparé des mémorialistes sont les historiens positivistes du XIXe siècle, relayés à XXe siècle par « l’école des Annales ».

« Histoire philosophique»

Ou plus exactement philosophie de l’histoire, réflexion sur le devenir des peuple, sur son sens, sur sa finalité.

Bref c’est le domaine propre de la réflexion philosophique sur l’histoire, qui s’interroge plus sur le pourquoi, le sens, la valeur, les origines et la fin de l’histoire que sur son comment

ShakespeareP. Corneille RacineA. de MussetV. HugoE. RostandMontherlant Mme de LafayetteBalzac A. DumasV. HugoFlaubertR. Martin du GardM. Yourcenar A. CastelotA. Decaux M. DruonA. Comte J. Bourrin MicheletFustel de Coulanges Marc BlochL. FebvreLeroy-LadurieG. DubyI. MarrouG. Dumézil

J. de Romilly

RousseauCondorcet KantHegelMarx

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’histoire « scientifique » ou rationalisée,  telle que nous la connaissons aujourd’hui , est le terme d’une longue histoire qui commence au Ve siècle avant JC.

Il y a toujours eu des récits sur des évènements ( mythe, tragédie grecque), mais

Hérodote d’Halicarnasse (485. 420) se distingue dans son récit des Guerres médiques par sa volonté de distinguer le vrai du faux, par la volonté de mener une enquête sur les évènements dont il est témoin direct ou indirect et d’expliquer les évènements en ajoutant aux causes externes ( différends divins, principe d’Homère, explications mythologiques,..) des causes internes ( différences culturelles) .

-On retrouve chez Thucydide (470. 401),  cette préoccupation accentuée, doublée  d’un vrai esprit critique, fondée sur la confrontation de diverses sources, orales et écrites. Son Histoire de la guerre du Péloponnèse a pu être vue comme la première œuvre véritablement historique, dans le sens où à ce souci de vérité s’ajoute une laïcisation des faits par une explication prosaïque: tout s’explique par des causes internes, intrinsèques au déroulement de l’histoire , il y a une logique, et donc un principe d’intelligibilité, que Thucydide entend retrouver. Ce sera la même chose dans l’œuvre du géographe Polybe ( II av.JC) sur les régimes politiques. Le but de Thucydide était d’aboutir « non à un morceau d’apparat » mais à « un capital impérissable » qui permette de « voir plus clair dans les évènements passés comme dans ceux , semblables ou similaires que la nature humaine nous réserve pour l’avenir ».

DONC , l’histoire dans les deux sens du terme commence avec un retrait des Dieux et l’apparition de l’idée de progrès , donc la sortie d’une conception cyclique du temps, du principe de l’éternel retour.

  •  Ceci dit, malgré le souci de vérité, il reste du mythe, chez  ces historiens, une volonté de fonder, d’édifier, de moraliser , de glorifier la Cité, c’est en particulier très clair dans l’histoire romaine , et ce qui fait qu’on ne renonce pas tout à fait à l’intervention divine , même si tout est du la valeur des hommes ( il ne faut pas s’attirer le mauvais œil, garder les faveurs de la fortune, des Dieux) Et c’est ce qu’on va retrouver chez les Historiens du Moyen-Age jusqu’à la renaissance.

-avec au Moyen-âge, un retour de l’explication théologique. L’histoire au Moyen Âge est principalement écrite par des hagiographes, des chroniqueurs, souvent membres du clergé épiscopal et proches du pouvoir, ou par des moines. Elle est constituée de généalogies, d’annales assez sèches (listes chronologiques d’événements concernant les règnes des souverains – annales royales – ou la succession des abbés – annales monastiques), de vies (biographies à caractère édifiant, comme celle des Saints mérovingiens ou, plus tard, des rois de France) et enfin d’Histoires qui racontent la naissance d’une nation chrétienne exaltent une dynastie ou, au contraire, fustigent les méchants dans une perspective chrétienne. Cette histoire est religieuse aussi au sens où elle inscrit les actions des Hommes dans le cadre des desseins de Dieu.

– à partir de la Renaissance , avec l’humanisme, on redécouvre l’Antiquité classique, l’étude des textes anciens, grecs ou latins et le souci de l’authenticité est remis à l’ordre du jour, mais les mouvements de réforme ramènent l’histoire dans le giron de l’Église, ou du moins la maintiennent dans l’idée que le déroulement des événements est dicté par une force supérieure, immanente ou non. Le carcan de la Providence, chez Bossuet (Discours sur l’histoire universelle, 1681), tend quant à lui à dévaluer la signification de tout changement historique.

En parallèle, l’histoire est un instrument du pouvoir : elle est mise au service des princes, de Machiavel jusqu’aux panégyristes de Louis XIV, parmi lesquels on compte Jean Racine.

  •  Du XVIII au XIXème, l’histoire va se constituer peu à peu comme une science à part entière.

– Au XVIIIe siècle a lieu un changement majeur : l’esprit des « Lumières » et sa philosophie d’une part, la découverte de l’altérité des autres cultures avec l’«exotisme » d’autre part, suscitent un nouvel essor de l’esprit critique. La tendance s’exprime chez Fénelon, qui s’intéresse aux mœurs du corps de la nation. Elle est également présente chez Voltaire dans son Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand ou encore dans Le Siècle de Louis XIV (1751). On  fait de la précision un aspect majeur du travail de l’historien .

– Le XIXe siècle est une période riche en changements,  dans la manière de concevoir et d’écrire l’histoire. En France, elle est désormais considérée comme une discipline intellectuelle à part entière, distincte des autres genres littéraires ; les historiens se professionnalisent et on crée les archives nationales françaises en 1808, l’École nationale des Chartes en 1821, première grande institution pour l’enseignement de l’histoire. L’histoire  gagne une dimension d’érudition, elle fait des progrès méthodologiques,  même si elle est influencée par les grandes idéologies, par le nationalisme (Chaque historien tend alors à mettre en valeur les qualités (le « génie ») de son peuple dans ses écrits : la période est celle de la fondation des grandes « histoires nationales »), .

Ces progrès méthodologiques ne les empêchent pas, pour autant, d’être partisans en voulant contribuer au triomphe des idées politiques de leur temps : A. Thierry exprime ainsi les motivations qui l’ont conduit à devenir historien : « En 1817, préoccupé d’un vif désir de contribuer pour ma part au triomphe des opinions constitutionnelles, je me mis à chercher dans les livres d’histoire des preuves et des arguments à l’appui de mes croyances politiques. […] Sans cesser de subordonner les faits à l’usage que j’en voulais faire, je les observais avec curiosité, même lorsqu’ils ne prouvaient rien pour la cause que j’espérais servir […] » (préface aux Lettres sur l’histoire de France). Avec la IIIe République, l’histoire enseignée devient même un outil de propagande au service de la formation des citoyens.

Malgré tout, bien qu’elle reste souvent un art , à la fin du XIXème siècle positiviste, l’histoire est devenue une « science sociale » en ce qu’elle se présente comme une discipline scientifique ancrée dans la société.

  • le XXème siècle

-Installée dans le monde de l’enseignement, érudite, la discipline , prétendant à l’objectivité, l’histoire va resserrer les limites de son objet : le fait ou l’événement isolé, est replacé au centre du travail de l’historien, car il est considéré comme la seule référence répondant correctement à l’impératif d’objectivité. Cette « histoire événementielle » se borne à établir des relations de causalité, substituant ainsi un discours qui se veut scientifique à la rhétorique. Elle va s’enrichir des apports de l’économie, de l’archéologie, la démographie, la sociologie et l’anthropologie.

-En France, naît au tournant des années 1930 un courant de pensée, appelé école des Annales parce qu’il s’était constitué autour d’une revue portant le nom d’Annales d’histoire économique et sociale, fondée par Lucien Febvre et par Marc Bloch en 1928. Cette école « introduit les sciences sociales en histoire »  et évolue en éloignant son objet du cadre événementiel et en l’inscrivant dans la longue durée. Le rôle du témoignage historique change : il demeure au cœur des préoccupations de l’historien mais il n’est plus l’objet. Désormais, il est considéré comme un outil pour inventer l’histoire, outil qui peut être pris dans n’importe quel domaine de la Connaissance.

C. l’histoire est-elle une science?

C’est au XIXème siècle positiviste que l’histoire « science des documents » revendique ce statut  car elle considère qu’elle s’efforce de faire le même travail rigoureux et explicatif ( elle cherche des causes aux évènements). Ce qui caratérise la démarche scientifique, c’est l’objectivité, la méthode expérimentale et la recherche de lois de la nature.

 Malheureusement elle ne peut répondre aux critères de scientificité:

  • à cause de son objet d’étude:
  1. Méthode expérimentale : observation d’un fait donné  =  hypothèse  =  vérification par expérience. OR  en histoire, on part de faits reconstruits ( le passé n’est plus) et la vérification est impossible car le passé ne se répète pas. 
  2. Etablir des lois : le principe de la science est d’expliquer le particulier ( tel phénomène observé) par une loi générale, en partant du principe que la nature est soumise à des lois , à la nécessité, au déterminisme. Ce qui permet de prévoir les phénomènes, comme effets nécessaires de causes définies. « Science d’où prévoyance ; prévoyance d’où action » disait Comte à propos de la science. OR en histoire , il n’y a pas de loi, car les évènements sont le résultat du choix et de l’action des hommes libres, le contexte change, donc il y a peut-être des choses qui se répétent mais jamais à l’identique et  on ne peut pas affirmer que les mêmes causes produisent les mêmes effets même si il ya une certaine uniformité de la nature humaine et donc de l’histoire. ( Toujours des guerres, mais pas les mêmes et pour les mêmes raisons). Chaque évenement exige une explication particulière et au fur et à mesure que l’histoire avance, on doit corriger rétrospectivement l’explication, car on voit peu à peu se dessiner des lignes de l’histoire.

C’est ce que souligne ici Schopenhauer:

“Seule l’histoire ne peut vraiment pas prendre rang au milieu des autres sciences, car elle ne peut pas se prévaloir du même avantage que les autres : ce qui lui manque en effet, c’est le caractère fondamental de la science, la subordination des faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple coordination. Il n’y a donc pas de système en histoire, comme dans toute autre science. L’histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen de l’universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel, et, pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain de l’expérience. Les sciences réelles au contraire planent plus haut, grâce aux vastes notions qu’elles ont acquises, et qui leur permettent de dominer le particulier, d’apercevoir, du moins dans de certaines limites, la possibilité des choses comprises dans leur domaine, de se rassurer enfin aussi contre les surprises de l’avenir. Les sciences, systèmes de concepts, ne parlent jamais que des genres : l’histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s’ensuit encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l’histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n’existe plus jamais ensuite. De plus, si l’histoire s’occupe exclusivement du particulier et de l’individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu’à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu’elle ignorait entièrement.”

  1. en opposant la sub-ordination en science ( la nature étant uniforme, on peut expliquer le particulier par, sous ( sub) le général) ET la co-ordination en histoire, chaque évènement étant différent ( changement de contexte, acteurs différents et libres ) , il faut trouver des causes particulières. C’est ce qu’on appelle la PRIMULTIMITE du fait historique: il arrive une seule et unique fois. Même s’il y a certaines ressemblances entre  les faits ( les guerres reviennent, des analogies, des bégaiements; selon Hegel, les évènements se produisent toujours 2 fois: une fois comme tragédie et une autre comme farce ), des apparentes constantes et peut-être même la même nature humaine ( Machiavel « Tous les peuples ont toujours été et sont encore animés des mêmes passions »), chaque évènement est différent. Valéry dans  Variété écrit en ce sens que « l’histoire est la science des choses qui ne se répètent pas« . Comme le dit encore Schopenhauer, la devise de l’histoire pourrait être : « Eadem sed aliter » ( les mêmes choses mais d’une manière différente) : une guerre est d’un côté une guerre parmi d’autre, mais elle est  unique et ne se reproduira pas à l’identique. Un évènement histoqrique est donc semblable à un individu, c’est une totalité indivisible et unique, d’où :   l’histoire est “une science des individus” , donc ce n’est pas une science.
  2. en soulignant  que c’est le présent et le futur qui expliquent  rétrospectivement le passé; car c’est quand les buts se réalisent, que l’on peut saisir les réelles intentions des hommes.

Si vous admettez ce qui a été ici démontré, il faudra être cohérent et admettre qu’on ne peut plus dire, qu’il faut étudier le passé pour tirer des leçons! Car si chaque évènement est unique dans ce cas, il ne peut plus y avoir de leçons! C’est pour avoir ignoré cette unicité, cette singularité de la situation que les hommes politiques ont d’ailleurs parfois échoué dans leurs entreprises. Selon Benjamin Constant, les révolutionnaires de 1789 ont voulu créer un Etat inspiré de la république romaine, ils ont voulu imposer aux Français une conception de la liberté empruntée aux Anciens et cela a donné la Terreur, l’obligation d’user de la violence pour imposer une liberté qui n’était plus celle des Modernes.De même, selon Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, la révolution de 1848, en ayant voulu reproduire celle de 1789, n’a été que la parodie de son modèle. De même, le coup d’Etat du 2 décembre 1851 par Napoléon III n’est qu’une copie, en petit, du coup d’Etat de Napoléon (l’oncle). A vouloir repéter l’histoire ou en tirer des leçons on court souvent à l’échec!! Y compris au Bac en disant que l’histoire permet des leçons alors qu’il n’y a pas de lois! Hegel résume tout cela en écrivant : « l’expérience et l’histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, qu’ils n’ont jamais agi suivant les maximes qu’on aurait pu en tirer. Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières, forme une situation si particulière, que c’est seulement en fonction de cette situation unique qu’il doit se décider » (la Raison dans l’histoire).

Ici , si l’histoire ne peut accéder au statut de science, c’est à cause de son OBJET d’étude

  • à cause du sujet connaissant:

En effet on pourrait aussi montrer qu’elle ne peut satisfaire aux critères de scientificité à cause du SUJET CONNAISSANT qu’est l’historien. Ce qui caractérise le scientifique, c’est son OBJECTIVITE, alors que l’historien semble condamné à une INEVITABLE SUBJECTIVITE car:

  1. il travaille à partir de documents souvent subjectifs eux-mêmes, même si par une critique interne et externe, il les analyse, confronte et trie
  2. il doit donc choisir dans les documents au détriment d’autres
  3. il va ensuite proposer une explication des évènements qui va en partie dépendre de sa manière de lire l’histoire et de penser ce qui détermine son devenir: certains pensent par exemple qu’il y a dans le cours des évènements une sorte de nécessité, d’autres peuvent penser que ce sont des détails qui par hasard peuvent être déterminants. C’est ce que suggère Pascal quand il parle de Cléopâtre ou de Cromwell ( Pensée 176: « il allait ravager toute la chrétienté; la famille royale perdue et la sienne à jamais puissante; sans ce petit grain de sable qui se mit dans son uretère »; Pensée  162 « s’il eût été plus court, toute la face de la terre en aurait été changée »)
  4. l’historien ne peut être comme le souhaitait Fénelon  »  d’aucun temps et  d’aucun lieu » il appartient à l’histoire et  la regarde de son présent. Si bien que selon l’historien Irénée Marrou « Histoire=passé+présent »

Ceci étant dit, si cette subjectivité peut être un obstacle pour les sciences de la nature EXPLICATIVES ( où toute projection anthropomorphique est négative, d’où le vitalisme en biologie) , elle ne l’est pas nécessairement pour la science humaine COMPREHENSIVE qu’est l’histoire.

Comme le disait l’historien DILTHEY (1833-1911) :  » J’explique la nature; je comprends l’histoire » . Comprendre ce n’est pas simplement identifier des causes , des lois ; cela c’est expliquer et on explique ce qu’on ne comprend pas.  Comprendre, c’est identifier un sens , des intentions, des buts et cela dans une totalité.  » Nous appelons compréhension le processus par lequel nous connaissons un intérieur à l’aide de signes perçux de l’extérieur par nos sens « . Cela demande donc un « effort d’incorporation », de se mettre dans la même situation,dans la psychologie de l’époque étudiée et on peut penser qu’on ne peut faire cela qu’avec du semblable. On peut expliquer la folie, le radicalement « autre » culturellement mais il est trés difficile de prétendre le comprendre. Dans ce cas, quand l’historien se penche sur le passé, le fait que ce soit un homme regardant d’autres hommes devient alors un avantage, de même que la richesse de la subjectivité de l’historien.

De plus, ce qui fait que l’histoire n’est pas pour autant purement subjective, c’est que :

  1. la liberté d’interprétation de l’historien a des limites, c’est que certaines interprétations sont exclues comme complètement improbables, irrationnelles ( il y a peu de chances qu’un peuple soit mécontent de son roi, à cause de sa couleur de pantalon!, ce sont plus probablement les impôts, les désirs de conquête… qui peuvent expliquer cette impopularité!). Comme le dit Popper, il y a toujours dans les actes humains , « un élément de rationalité », même si les hommes n’agissent pas de manière purement rationnel, ce qui permet d’exclure certaines causes ou intentions et ce qui permet aussi d’établir des sortes de modèles de comportement et de faire des approximations, des prédictions à défaut de prévisions (réservées aux sciences de la nature!)  concernant le futur.
  2. cette subjectivité est aussi pondérée par une INTERSUBJECTIVITE; le fait que des historiens de subjectivité différentes en arrivent à des interprétations qui se recoupent, laisse penser que ces points d’accord correspondent à quelque chose d’objectif et de vrai.
  3. il y a chez la plupart des historiens un réel effort sinond’objectivité du moins d’impartialité et de distanciation.

Pour compléter: https://lewebpedagogique.com/terminale-philo/histoire-et-science/. Il conviendra, dans un sujet demandant de penser le rapport histoire/science, bien sûr de souligner que la non-scientificité de l’histoire se base sur une certaines conception des sciences de l’observation, de la nature, elle-même, discutable. Peut-être « rabaisse »-t-on les sciences humaines parce qu’on tient « trop haut » les sciences de la nature!

II. La question du sens de l’Histoire

Si l’histoire cherche à faire le récit des évènements, les philsophies de l’histoire s’efforcent, elles, de dégager un sens.

A. les raisons

Chercher un sens de l’histoire, du devenir historique, c’est à la fois chercher une signification à son cours et une direction. L’histoire étant le devenir de l’humanité , on peut penser qu’elle peut être comprise par son but: comme on comprend une intention par ce qu’elle vise ou une phrase par ce qui a été projeté de dire. Non seulement on peut la penser par son but, mais on le doit !

  1. On ne peut se contenter du triste « spectacle de l’histoire » ( qui l’objet d’étude de l’historien) , « une cohue bigarrée » selon Hegel qui semble n’être qu’un « cours insensé », « tissu de folies » selon Kant, une « épopée démente » selon Cioran. Ce spectacle devrait être celui de la perfectibilité et de la liberté humaine, et on n’y voit que l’absence de rationalité ou même la rationalité au service du mal, la répétition ( même si ce n’est pas au strict identique), que la souffrance ( peut-être aussi parce que le bonheur n’interesse guère les historiens?). Cela ne peut que nous désespérer, nous décourager d’être acteur de cette histoire.
  2.  ce spectacle est d’autant plus désespérant qu’il ne cache plus un dessein divin depuis la fin des conceptions théologiques de l’histoire. Avec elle, on pouvait se consoler du spectacle en pensant que de tant de maux sortira un grand bien, que ce qui nous apparaît comme un mal se révèlera à la fin de l’histoire comme étant un bien. C’est en tout cas ici que l’on présentait l’histoire chez  St Augustin (345-430), Eusèbe de Césarée( mort en 340) ou Bossuet (1627-1704). « Dieu du plus haut des cieux tient les rênes de tous les royaumes » selon Bossuet. Il y a une providence divine, un plan divin. Les hommes participent sans le savoir à ce plan , même si « Dieu ne veut pas que ceux qu’il inspire négligent les moyens humains qui viennent aussi de Lui »selon Bossuet. L’histoire avance fatalement vers sa fin , qui est l’avènement d’une Eglise universelle où tous les hommes seront réunis dans la foi, la paix et l’harmonie pour des siècles. En attendant ce millénarisme ( , il y a du mal mais à la fin , tout s’expliquera et on comprendra que le mal n’était que pour le bien. C’est donc l’idée d’une théodicée, c’est-à-dire d’une justification et d’une justice divine dans l’histoire. Le millénarisme , dérivé du latin mille et annus, « mille ans », désigne au départ une croyance religieuse fondée sur le passage de l’Apocalypse (20, 1-6) où Jean prédit que Satan sera enchaîné pendant 1000 ans. Dans la théologie chrétienne et les conceptions théologiques de l’histoire, le millénarisme est l’attente du Royaume de Dieu sur Terre, à savoir que le Christ reviendra régner sur Terre pendant 1000 ans (avant que le Jugement dernier ne conclue l’Histoire définitivement!). Mais comme ces milles ans seront une période de paix et d’harmonie, l’histoire comme devenir est déjà fini. La fin ( le but) atteinte l’histoire touche aussi à sa fin.

« La fin de l’histoire prend … un tout autre sens: la fin, c’est maintenant le but, ce que l’homme, ce que l’humanité visent, ce qu’ils attendent ou ce qu’ils veulent atteindre. La fin de l’histoire, c’est la fin de nos malheurs, de ces malheurs dont nous ne nous trouvons pas responsables, qui nous arrivent, nous tombent dessus. Il semble bien qu’il en ait été toujours ainsi; mais si le désir est omniprésent, s’il est difficile de trouver une époque, une civilisation qui ne l’ait connu, il n’en n’est pas moins frappant que nous soyons les premiers à formuler ce désir comme nous le faisons. En effet, l’humanité a toujours désiré la fin de ses souffrances, elle a toujours été convaincue que ses malheurs, s’ils étaient de sa faute, n’étaient pourtant pas imputables aux vivants, ne relevaient pas de la mauvaise volonté des individus composant l’humanité actuelle: ils provenaient d’une faute commise au début des temps, ils remontaient à une lutte entre des divinités bonnes et mauvaises, à une fatalité aveugle et l’humanité espérait la fin de cette mauvaise histoire d’une événement extérieur, d’une miracle, d’un autre tour de roue du sort. en un mot, on espérait; nous autres, nous ne nous limitons pas à l’espoir, et si l’espérance est nécessaire afin que l’homme entreprenne, cette espérance, maintenant, veut: l’homme veut la fin des temps historiques, autrement dit, il veut que la violence, l’injustice, la souffrance non coupable cessent et disparaissent. Plus simplement encore, l’homme, à notre époque, agit, veut agir, voudrait agir, prétend agir, en tout cas, se comprend comme être agissant, en agissant en vue de la fin de cette histoire qu’il ne connaît que trop bien. Il se sent responsable, sinon individuellement, du moins comme membre de la communauté humaine, et il affirme que, si l’histoire dure encore, c’est de sa faute et qu’il doit changer, qu’il peut changer le cours des choses ». Eric Weil, Philosophie et réalité,

3.   ce spectacle peut encore cacher un ordre: c’est en tout cas ce que veut croire Kant et pour cela il s’appuie dans Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique sur les statistiques ( qui montrent sous les choix et actes individuels désordonnés un ordre et même parfois des lois) ou sur les découvertes de Kepler concernant « les trajectoires excentriques des planètes » qui s’expliquent elles aussi sur des lois.

4. tout espoir n’est pas perdu! Ce n’est pas par hasard si les philosophie de l’histoire apparaissent au XVIIIème siècle. Certes, les conceptions théologiques ont perdu du crédit et des représentants ( Bossuet était le dernier) mais c’est surtout  le siècle des Lumières! Les lumières sont synonymes de progrés et il semble qu’il soit désormais possible que l’histoire prenne un sens! Cet espoir est renforcé par les carnets des voyageurs, qui en décrivant les peuplades  » primitives »  semblent indiquer le chemin déjà parcouru par « les civilisés ». Le XVIIIème siècle, c’est aussi le siècle des révolutions, de la Révolution française, véritable tournant de l’histoire, des progrés de la liberté. Il semble que l’homme ait pris en main son histoire et puisse la conduire vers une fin heureuse, un nouveau millénarisme philosophique et prosaïque cette fois !

D’où l’image réconfortante de l’histoire dominante au XVIII: celle de l’escalier de CONDORCET: l’humanité est semblable à un homme montant un escalier d’un pas inégal, avec quelques dérapages, mais inéxorablement à son sommet.

C’est ce qu’il développe dans Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1793-1794) où il dit en introduction: 

 

 « Tel est le but de l’ouvrage que j’ai entrepris, et dont le résultat sera de montrer, par le raisonnement et par les faits, que la nature n’a marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ; que la perfectibilité de l’homme est réellement indéfinie ; que les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendants de toute puissance qui voudrait les arrêter, n’ont d’autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés. Sans doute, ces progrès pourront suivre une marche plus ou moins rapide ; mais jamais elle ne sera rétrograde, tant que la terre, (du moins, occupera la même place dans le système de l’univers, et que les lois générales de ce système ne produiront sur ce globe, ni un bouleversement général, ni des changements qui ne permettraient plus à l’espèce humaine d’y conserver, d’y déployer les mêmes facultés, et d’y trouver les mêmes ressources. »

 Il décrit cette marche en 9 périodes, la dernier allant de Descartes à la République française.

                   

           Cette vision de l’histoire a cependant ces limtes, que soulignera Lévi-Strauss en montrant qu’elle est victime d’ethnocentrisme ( une seule et unique direction de l’histoire dont nous sommes le point d’arrivée et la référence) et qu’elle ne reflète pas la réalité du progrés de l’histoire qui n’est pas cumulative et échelonnée dans le temps de manière linéaire mais étalée dans l’espace et trés rarement  cumulative : il compare l’histoire non pas au gravissement d’un escalier mais à un jeu de dés dans Race et histoire:

« Le progrès […] n’est ni nécessaire, ni continu ; il procède par sauts, par bonds, ou, comme diraient les biologistes, par mutations. Ces sauts et ces bonds ne consistent pas à aller toujours plus loin dans la même direction […]. L’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier […] ; elle évoque plutôt le joueur dont la chance est répartie sur plusieurs dés et qui, chaque fois qu’il les jette, les voit s’éparpiller sur le tapis, amenant autant de comptes différents. Ce que l’on gagne sur l’un, on est toujours exposé à le perdre sur l’autre, et c’est seulement de temps à autre que l’histoire est cumulative, c’est-à-dire que les comptes s’additionnent pour former une combinaison favorable »

Il s’oppose par là clairement à la vision « classique  » du progrès définie selon Taguieff , dans son Traité sur le progrès, par six caractéristiques primordiales: « la définition canonique du progrès en général, tel qu’il a été théorisé de Bacon à Leibniz et Fontenelle, et de ces derniers à Turgot et Condorcet, comprend donc six traits: le progrès est un processus nécessaire, continu, linéaire, cumulatif, irréversible et indéfini (ou illimité). Pascal, s’appliquant à définir en quoi “la raison de l’homme” se distingue fondamentalement de “l’instinct des animaux”, établit que le caractère indéfiniment cumulatif des connaissances constitue l’un des progrès de l’humanité »

  

B. 3 exemples de philosophie de l’histoire

 

  • conception de Kant dans Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique ( XVIIIème)

 

 il n’y a pas de plan divin, mais un plan de la Nature qui est « le développement progressif des dispositions de l »homme » . Ce plan est nécessaire (on ne peut pas accepter le désordre du spectacle de l’histoire) et justifié ( car on voit que dans la nature , sous l’irrégularité, il y a toujours une régularité , ex. le climat ; et que la nature ne fait rien en vain. Tout a une fin, un sens. Donc si la Nature a donné à l’homme la Raison , c’est pour qu’il la développe. L’histoire se déroule en 2 temps :

–          dans un premier temps la nature force l’homme à entrer dans l’histoire par 2 ruses

ruse 1 : pas d’instinct, mais la Raison, dc inadaptation , dc besoin de temps pour s’adapter, mais pas de temps car mortel donc obligé de dépasser son égoïsme pour travailler pour l’espèce et de entrer en société

ruse 2 : en société par nécessité, mais pas sociable d’où besoin d’un maître, l’Etat et d’un cadre, les lois

–          dans un second temps, les lois étant une œuvre humaine, l’homme prend en main son histoire qui devient celle du droit au plan national , puis international jusqu’à la création d’un Etat universel avec un droit universel. A ce moment –là, les hommes seront tous raisonnables et en paix, millénarisme !

  •   Conception de Hegel  dans La raison dans l’histoire – conception idéaliste-

Il propose une conception similaire : il y a un plan de la Raison , il y a une  ruse (utilisation de la passion des hommes: « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion »), et lorsque l’homme prend conscience de la raison en lui, il  prend en mains son histoire qui est celle de l’incarnation de la Raison dans la réalité par l’Etat et le droit.

Pour décrire le mouvement de l’histoire Hegel utilise l’image de la révolution du Soleil sur une journée, le soleil symbolisant la Raison, la liberté. L’Esprit, comme le Soleil, se lève à l’Est (à l’Orient) et se couche à l’Ouest (Occident : état achevé, parfait, de l’humanité) La raison est au départ extérieur aux individus, il la contemple en un seul homme ( Pharaon), puis les hommes commencent à prendre conscience qu’elle est partagée par plusieurs hommes ( les citoyens de la cité antique) puis par tous ( ère chrétienne). Lorsque le soleil se couche à l’Occident, les hommes ont pris conscience que la Raison est en eux, l’Esprit est conscient de lui-même. La suite de l’histoire, c’est l’action des hommes pour mettre dans les faits, via le droit, cette Raison.Il y a donc  un seul « sujet de l’Histoire », c’est l’Esprit absolu et son but et de se connaître lui-même et aussi de se réaliser. L’histoire est donc la marche graduelle par laquelle l’Esprit prend conscience de soi  et les peuples historiques sont autant de « moments » de sa réalisation, comme les Grands Hommes sont ses moyens) La Fin de l’histoire est à nouveau un millénarisme:  un calme plat où l’Absolu se contemple lui-même, où il n’y a plus guerre ni crise ni événement pour faire advenir d’autres figures de l’Absolu.

 

  •   conception de Marx, le matérialisme historique. – conception matérialiste-

Marx s’oppose à cette conception idéaliste et propose un  matérialisme historique : « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience ». Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde , c’est le monde qui sécrète des idées. C’est ce que font matériellemnt les hommes ( produire dans certaines conditions ) qui déterminent ce qu’ils pensent. L’infrastructure éco détermine la société civile et la superstructure, c’est-à-dire l’ensemble des production culturelles de l’homme que sont l’Etat, le droit, les croyances, les pensées et même l’art…..D’où sa vision de l’histoire:

–          le mouvement de l’histoire : c’est la succession des générations qui se transmettent un héritage socio-économique , se l’approprient et le font évoluer

–          le moteur de l’histoire : c’est la lutte des classes, il y a mouvement historique quand il y a contradiction entre le système de production et les forces productives en jeu.

–          la fin de l’histoire : depuis le début de l’humanité l’histoire de l’humanité,c’est celle de la domination et de l’exploitation de l’homme par l’homme avec esclavage dans l’Antiquité, le servage au moyen-âge et le capitalisme depuis la Révolution française, car tout est fondé sur la propriété privée. Le capitalisme va imploser , et on va par la collectivisation aboutir à une société sans classe, au dépérissement de l’Etat et à la mise en place du « diktat du prolétariat » , la démocratie du peuple. Alors commencera la vraie histoire de l’humanité car l’homme sera enfin homme et produira comme un homme (fin de l’exploitation)

 

CONCLUSION: On peut donc dire que si l’histoire est une science impossible , l’étude du passé, sans excès, s’avère interessante voire nécessaire non pas pour en tirer des leçons mais pour comprendre le présent, se libérer du passé et avoir une action historique. L’approche philosophique et la recherche d’un sens semble aussi être légitime ( l’histoire étant le devenir de l’humanité) et nécessaire ( même si le problème n’est peut-être pas de savoir quelle est la fin de l’histoire mais de lui en donner une , comme le suggère Sartre, à une période où les philosophies de l’histoire ne sont plus vraiment prisées. Comment croire aux promesses de la raison quand on a vu qu’elle ne prémunissait pas du mal, de la barbarie ( pas plus que la culture d’ailleurs!) et pouvait même être à son service ( avec l’extermination rationnelle des Juifs)? Comment croire en un idéal progressiste quand on a vu les conséquences des dernières grandes utopies ( communisme)?  Comment se réjouir pour certains de l’inévitable triomphe du modèle libéral annoncé par Fukuyama comme le signe que nous sommes arrivés à la fin de l’histoire? Comment croire encore comme Kant et Hegel que c’est par l’Etat et le droit que l’humanité parviendra à se réaliser, quand on voit les insuffisances du pouvoir politique et sa soumission au pouvoir économique?  Comment enfin ne pas se méfier de cette idée d’une totalisation de l’Histoire (dans l’idée d’un « devenir universel »), comme dans l’idée de Progrès, qui suppose l’idée qu’il y a un seul « sens de la marche », une seule ligne d’évolution, et entraîne donc l’idée qu’il y a des nations « avancées » et des nations « retardées » ? Certes, mais comment aussi vivre au présent sans perspective d’avenir, même si le présent est devenu roi?  

 

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