La connaissance scientifique des êtres vivants exige-t-elle de les considérer comme des objets mécaniques?

Réponse suggérée: le principe de la science est d’expliquer le particulier par le général et d’expérimenter pour vérifier ses théories. Le modèle de la connaissance scientifique est la physique qui a réduit la nature à de la matière soumise à des lois ( en excluant les causes finales, pour les causes prochaines et efficientes) définie par l’étendue, la divisibilité et la mobilité, donc susceptible d’être analysée ( décomposée). Dès lors, une connaissance scientifique des êtres vivants semble ne pouvoir que les considérer comme des objets ( opposés au sujet qu’est seul l’homme car doté d’un esprit) réductibles à un mécanisme ( un assemblage de pièces solidaires en mouvement produisant un résultat, un phénomène) pour expliquer et progresser et être objective. Le scientifique doit être objectif, c’est-à-dire aussi que son regard est nécessairement objectivant. « On ne pourra arriver à connaître les lois […] de la matière vivante qu’en disloquant les organismes pour s’introduire dans leur milieu intérieur […] Il faut donc nécessairement […] disséquer sur le vif […] c’est à ces sortes d’opérations qu’on donne le nom de vivisections, et sans ce mode d’investigation il n’y pas de physiologie ou de médecine scientifique » selon Claude Bernard.

La connaissance scientifique ne peut se passer de l’observation et de l’expérimentation qui exige que les êtres vivants soient réduits à des objets pour le sujet savant : « Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant […] il n’entend plus les cris des animaux […] il ne voit que son idée […] et n’aperçoit que des organismes qui lui cachent des problèmes qu’il veut découvrir. »). Considérer les êtres vivants comme des êtres sensibles, comme des sujets-d’une-vie posent des limites à la vivisection, à l’expérimentation ( éthique et protocoles), cela freine la connaissance scientifique. D’où le mécanisme de Descartes avec ses « animaux-machines » ( sans âme = sans esprit) qui rend possible une science physique du vivant et autorise l’homme ( être pensant, doué d’esprit « comme confondu et mêlé » avec son corps à devenir « comme maître et possesseur » de la nature et des êtres vivants.

 

Problème: les exigences de la science sont celles d’une connaissance rigoureuse et rationnelle. Mais si ces conditions exigent cette réduction , son souci de vérité et d’exactitude l’oblige à prendre en compte la spécificité des êtres vivants par rapport aux êtres vivants et de les traiter en adéquation avec ses découvertes.

II. Si l’explication mécaniste et matérialiste permet de rendre compte du vivant de manière efficace ( analogie féconde entre le cœur et une pompe par exemple) et partielle ( il y a des métabolismes mécaniques, des échanges de pièces possibles,..), on ne peut réduire le vivant à une simple mécanique : âme végétative/ sensitive/ dianoétique d’Aristote, force formatrice de Kant ( finalité interne opposée ( ou expliquée par ?) à la finalité externe d’une mécanique), interaction avec le milieu ( c’est un système ouvert, mais qui pourrait être fait pour), différence entre espèces, singularité des individus ( chacun est une totalité unique du point de vue génétique, immunitaire, nerveux..). Une science du vivant serait donc impossible, la science ne peut expliquer la finalité, elle ne connaît que la causalité.

Mais on peut aussi réduire cette téléologie à une téléonomie explicable par un programme. D’où un réductionnisme ontologique du vivant possible, mais qui ne rend pas compte de ce qu’est la vie, de ce qui permet de reconnaître un vivant avant de le connaître.

Comme le dit Canguilhem, « la pensée du vivant doit tenir du vivant l’idée du vivant » et cette idée ne peut être déduite de simples éléments physiques ou biochimiques. C’est pourquoi on peut penser que la biologie peut connaître l’être vivant mais pas la vie, sa vie qui exige, elle, une approche autre comme l’éthologie, analyse du comportement…

III. Cependant ce que nous apprend la science des êtres vivants, c’est que ce sont des individus et par là des êtres qui ne peuvent être remplacés par d’autres, que bien que singuliers, ces individus possèdent des caractères communs abolissant certaines frontières comme eux et l’homme.

Si bien que pour certains écologistes, les connaissance scientifiques couplées à d’autres études obligent à reconnaître que tout être vivant n’est pas un objet mais un sujet-d’une-vie, qui mérite considération et même respect. La connaissance scientifique du vivant peut donc en un sens détrôner le sujet connaissant de son piédestal et remettre en question son regard objectivant, qui reste pourtant la condition d’une science du vivant.

 

Laisser un commentaire