le dernier livre de JP FITOUSSI: la nouvelle écologie politique

21 11 2008

La nouvelle écologie politique de Jean-Paul Fitoussi et Eloi Laurent (Seuil, 2008)

En exergue : « A mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques, les inégalités ne font que croître » (rapport Brundtland, 1987)

 

 

 

 « Pour Smith, Ricardo et Mill, l’homme ne détruit pas la Nature, il profite de sa fertilité, mais en retour celle-ci lui impose son rythme d’exploitation et sa finitude, et ne lui promet comme horizon que l’état stationnaire. Selon les classiques, la croissance n’est possible que tant que toutes les terres disponibles ne sont pas exploitées. C’est qu’ils considéraient la productivité des terres comme une donnée non manipulable par le progrès technique. Ricardo se distingue de Malthus ; faute de prendre la mesure du progrès technique dans le domaine agricole, sa recommandation économique principale vise à repousser l’avènement de l’état stationnaire par le développement du commerce international.  La variable déterminante du développement humain après 1800 fut la libération de la vitesse technologique. La révolution industrielle constitue, selon Davis Gregory Clark, la première rupture de l’économie humaine avec l’économie naturelle.

« Stanley Jevons a analysé la dépendance de l’économie britannique à l’égard d’un charbon bon marché, mais épuisable dans The Coal Question (1865). Il trouve ailleurs que dans la  terre un facteur limitatif de la production. Toutefois ce facteur n’est plus un fonds renouvelable, mais un stock (les ressources minières) dont la perspective de l’épuisement annonce un avenir autrement plus sombre que l’état stationnaire : le déclin ! Jevons formule aussi un paradoxe qui a gardé son nom : l’accroissement de l’efficacité technologique dans l’utilisation d’une ressource naturelle comme le charbon ne réduit pas la demande pour cette ressource, mais l’accroît au contraire. La consommation est déchaînée par l’accélération technologique du fait de la baisse des coûts que celle-ci entraîne : « Le système économique accroît indéfiniment notre richesse et nos moyens de subsistance, et conduit à une extension de notre population, de nos productions, de nos échanges, qui est appréciable dans le présent, mais nous mène nécessairement vers une fin prématurée ».

« Ce n’est que dans les années 1970 que voit le jour dans le débat public la préoccupation de la vulnérabilité de la nature. Le rapport Meadows (1972) popularise la thèse de Jevons en s’inquiétant de la croissance exponentielle de la population, de l’industrialisation, de la production de moyens de subsistance, de la pollution et de l’épuisement des ressources naturelles. Même l’énergie nucléaire dépend d’une ressource épuisable, l’uranium. Les réserves d’uranium 235 seraient de soixante ans. Il est possible d’échapper au désastre si l’on parvient à établir les conditions d’une stabilité économique et écologique soutenable sur le long terme. La croyance dans la technologie comme solution ultime à tous nos problèmes peut détourner notre attention du problème réellement fondamental – celui de la croissance dans le cadre d’un système fini – et même nous empêcher de prendre les mesures adéquates pour y porter remède. La loi d’entropie nous rappelle qu’il existe une flèche du temps et que nous laisserons aux générations futures un patrimoine naturel moindre et sans doute moins adapté à leurs besoins que celui que nous avons trouvé à notre naissance (cf. Georgescu-Roegen).

« Cette conception est remplacée dans les années 1990 par l’idée de la domination de l’homme sur les écosystèmes. Mais dans cet affrontement, les victoires de l’homme sont transitoires, car la Nature transformée peut déployer à son tour de nouvelles violences contre lui. Grâce au remarquable travail accompli par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la dynamique dramatique du changement climatique fait à présent l’objet d’un quasi-consensus international. Si l’augmentation de température venait à excéder deux degrés Celsius au XXIe siècle, les conditions de vie de l’humanité seraient menacées, de même que nombre d’écosystèmes terrestres.

« Reste la solution utopique de long terme, renoncer au développement matériel. On peut définir en creux cette option à partir des développements de Keynes dans ses « perspectives économiques pour nos petits-enfants ». Une élévation de la richesse des hommes permettrait la satisfaction de tous leurs besoins absolus (ces derniers étant définis comme ceux que nous ressentons quelle que puisse être la situation des autres individus). Dans un tel état d’abondance matérielle, la quête de la satisfaction des besoins relatifs (ceux destinés à assouvir notre désir de supériorité sociale) apparaîtra à ce point contraire à la « vie bonne » qu’elle ne tardera pas à être perçue comme une maladie mentale. Il sera alors temps pour l’humanité d’apprendre comment « consacrer son énergie à des buts autres que des buts économiques ». Mais pour Keynes, seuls ceux qui pourront sublimer leur manque (besoins relatifs non satisfaits) en un idéal plus élevé trouveront le chemin du nouveau paradis. L’âge d’or dont il entrevoit l’avènement est réservé dans un premier temps aux happy few.

« Nous sommes aujourd’hui huit à dix fois plus riches, en moyenne, que nos grands-parents. Mais qu’en est-il de la répartition des revenus et des inégalités de toutes sortes ? Dans une société où prévaudrait un sentiment d’injustice, où les tendances au repli sur soi et au conflit domineraient, il nous semble qu’il y aurait peur de place pour l’altruisme intergénérationnel. L’homo oeconomicus, le fou rationnel comme dirait Amartya Sen, n’a d’intérêt que pour lui-même, en ce que son bien-être est supposé totalement indépendant de celui des autres. Il est difficile de postuler, dans un monde où l’équité horizontale (intragénérationnelle) ne tiendrait aucune place, que l’équité verticale (intergénérationnelle) préoccuperait la société. La décroissance qui importe véritablement est celle des inégalités. Comme l’écrivait John Stuart Mill en 1848, « le meilleur état pour la nature humaine est celui dans lequel, si personne n’est pauvre, personne ne désire être riche, et n’a aucune raison de craindre d’être tiré vers le bas par les efforts de ceux qui tentent de s’élever. » C’est à départager le champ de ce qui doit être égal et de ce qui peut rester inégal que consiste avant tout l’activité démocratique. C’est l’objet même de la politique que de délibérer sur les normes de la justice.

 

conclusion de Fitoussi :

« La vision qui projette sur l’avenir les contraintes du présent ne peut conduire qu’à la prédiction de la décroissance. La dépollution de l’air sert les générations présentes, mais le moyen technique utilisé pour y parvenir pourrait nuire aux générations futures (si, par exemple, il était intensif en énergie non renouvelable). Le processus économique apparaît comme un échange réciproque avec son environnement naturel. Cet échange est bien réciproque et ne se résume pas à l’économie de l’environnement.

« Il faudrait, pour sauver ce qui peut l’être après presque deux siècles de folle croissance, revenir à la sagesse sauvage des premières sociétés humaines. »




pour l’option de science politique le pouvoir

12 10 2008

Jean-Paul Fitoussi, économiste, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), analyse le rapport de force entre l’économique et le politique à l’occasion des Entretiens de Valpré

 

La crise financière marque-t-elle, selon vous, la fin de la suprématie du pouvoir des marchés financiers sur l’ensemble de l’économie ?

Jean-Paul Fitoussi : Cette crise a transformé les apparences. Le pouvoir politique, dont on pensait qu’il avait perdu toute maîtrise sur les évolutions économiques et sociales, démontre qu’il conserve la main. Cette crise prouve aussi que le pouvoir des marchés financiers a davantage été octroyé par le pouvoir politique qu’il n’a été le résultat d’un fonctionnement spontané.

La première chose que les marchés demandent en période de crise, c’est l’intervention des politiques et il n’y a qu’eux qui peuvent les sauver. En l’occurrence, le gouvernement américain, qui décide de venir au secours des marchés pour éviter que leur chute n’entraîne celle de l’ensemble de l’économie, dans une situation comparable à celles des années 1930.

Le vrai pouvoir se trouve aujourd’hui chez George Bush et Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale. Que leur plan de sauvetage marche ou non. Car ce sont eux qui peuvent racheter les mauvaises dettes et mettre à contribution l’ensemble de la société américaine, pour éviter que le malade ne meure trop brutalement. Finalement, on voit bien que, dans les régimes démocratiques, il n’y a qu’une seule souveraineté, celle du peuple. Croire que les marchés financiers détiennent le pouvoir, c’est déjà se placer dans un autre régime, ou faire preuve d’idéologie.

Le pouvoir a-t-il les moyens d’imposer de nouvelles règles ?

Il doit arbitrer entre différents équilibres. Aujourd’hui, les marchés financiers sont accusés d’être coupables de tous les maux. Hier pourtant, on considérait qu’ils accomplissaient bien leur mission de financement de l’économie et de la croissance. Faut-il alors jeter le bébé avec l’eau du bain ou bien mettre les systèmes financiers sous contrôle, comme à l’époque de l’Union soviétique ? Entre les deux, on doit trouver des arrangements pour permettre à l’économie de continuer à être financée de façon souple et efficace, en essayant de minimiser les risques d’accidents.

La voie est étroite. Car n’oublions pas que les marchés financiers sont fondés sur un système de prédation. Les créanciers sont des prédateurs. Mais s’ils affament leurs proies, elles ne pourront plus les rembourser et ils mourront à leur tour. C’est un équilibre que l’on retrouve dans le monde animal. Le problème est que le système peut, à un moment donné devenir fou, avec des dérapages liés souvent à des comportements individuels, comme on l’a vu avec la rémunération des grands patrons. Le toujours plus est inscrit dans la nature humaine.

 

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le déficit commercial , une alayse de JP Fitoussi dans Libération

18 05 2008

«Le déficit commercial de la France n’a pas d’importance»….

Pour Jean-Paul Fitoussi, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure des 39,17 milliards de solde négatif des échanges commerciaux français en 2007. Les explications de l’économiste.

Pour la quatrième année consécutive, la France accuse en 2007 un solde négatif des échanges commerciaux: -39,17 milliards d’euros. Un record, après une année 2006 où elle avait déjà enregistré 28,2 milliards de déficit après 22,8 milliards en 2005. Concrètement, cela signifie que la France a davantage importé de produits qu’elle n’en a vendus. Cette situation est-elle le signe de la mauvaise santé d’une économie française de moins en moins concurrentielle sur le plan mondial? Les explications de Jean-Paul Fitoussi, économiste et président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Comment un tel déficit commercial peut-il se comprendre?
Il y a trois explications. La première est l’augmentation du prix du pétrole. La seconde explication est intra-européenne, c’est-à-dire la concurrence par les coûts, notamment salariaux, que l’Allemagne conduit depuis cinq ans et qui lui a fait gagner des parts de marché à l’intérieur de l’Europe. Ces deux points ne sont pas graves, car une politique de baisse des coûts salariaux n’est pas tenable, ni soutenable. La troisième raison est liée à l’augmentation de l’euro, qui fait perdre des parts de marché à la France en dehors de la zone de la monnaie unique.

Quelles vont-être concrètement les répercussions de ce déficit commercial en France?
En principe, dans le cadre de la zone euro, ce déficit commercial n’a pas d’importance. Pas plus par exemple que le déficit éventuel du Limousin par rapport à la région parisienne. C’est pour cela que l’on a créé l’euro. Mais ce déficit signifie que le moteur et critère de la croissance en France est faible. Donc que cette dernière dépend de la consommation et  et de l’investissement dans l’Hexagone. En principe, le moteur externe devrait se rallumer au fur et à mesure que les salaires allemands reviendront à la normale et que l’euro reviendra à un niveau plus raisonnable. La politique monétaire est un élément essentiel dans un grand « pays » comme la zone euro, car cela touche l’ensemble des moteurs de la croissance.

L’Allemagne aussi est dépendante de la cherté de l’euro. Et pourtant elle s’en sort mieux, avec 215 milliards d’euros d’excédent en 2007…
Les échanges franco-allemands comptent beaucoup dans le solde de l’Allemagne et de la France. En serrant les salaires, l’Allemagne fait en sorte que les consommateurs allemands n’importent pas beaucoup de produits français, alors que les consommateurs français continuent d’importer des produits allemands. C’est un jeu non coopératif. Dans les échanges internationaux, un pays peut toujours s’en sortir en baissant les salaires au détriment de ses voisins.

Pourquoi l’Allemagne se conduit-elle de la sorte?
Elle ne pouvait pas faire autrement, puisqu’elle était obligée de digérer la réunification (avec l’Allemagne de l’Est, ndlr) et de rétablir la compétitivité qu’elle avait avant cette réunification. En 1989, l’Allemagne de l’Ouest avait un excédent extérieur de 4% du PIB. Dans les années 1990, cet excédent s’est transformé en déficit. Là, on assiste à un retour à la normale, mais dans les pires conditions. Parce que l’euro est fort et qu’ainsi l’Allemagne perd des parts de marché en dehors de la zone euro. Elle a donc été obligée de compenser ses pertes par des gains très fort dans la zone euro.

Ce déficit du commerce extérieur est-il grave pour l’économie française?
La France pourrait réagir pareillement à l’Allemagne: serrer les salaires pour se refaire une santé commerciale aux dépens des autres pays de la zone euro. Mais il est heureux que ce ne soit pas possible. A ce jeu-là, tout le monde est perdant. Car, en réalité, le commerce extérieur n’est pas un indicateur que l’on doit regarder. Le fait que les Etats-Unis soient en déficit extérieur depuis trente ans n’a pas empêché leur croissance d’être supérieure à celle de la zone euro. Autre pays à être dans cette situation dans l’UE: l’Espagne. Pourtant, ce pays a une croissance plus forte que celle de la zone euro, et ce depuis longtemps.