21 Déc
2011

Première STG: Romain Gary, La vie devant soi, incipit

La Vie devant soi

Romain Gary (Emile Ajar)

 Incipit

 De « La première chose que je peux vous dire  » à « Est-ce qu’on peut vivre sans amour? »

Introduction

Publié en 1975, La Vie devant soi est le deuxième roman que Romain Gary publie sous le pseudonyme d’Emile Ajar (Gros Câlin a été publié l’année précédente). Le succès du roman amène Gary à demander à son petit cousin, Paul Pavlowitch d’incarner l’écrivain Emile Ajar. C’est le début d’une supercherie qui ne sera révélée qu’après la mort de Romain Gary en 1980. Deux autres textes seront publiés sous le nom d’Emile Ajar, Pseudo et L’angoisse du roi Salomon.

Romain Gary

Il s’agit ici du début du roman, de l’incipit.

Fonctions de l’incipit:

http://www.ac-grenoble.fr/disciplines/lettres/podcast/logotype/glossaire/Fonctions%20de%20l%27incipit.htm

Fiche méthode

Le terme  »incipit  » vient du verbe latin incipire= commencer. L’incipit sert à désigner le début d’un roman.

On peut dégager plusieurs fonctions :

Fonction n°1 : il a une valeur d’annonce et programme la suite du texte. En effet, il définit le genre du roman (roman épistolaire, roman réaliste…) et les choix de narration (point de vue, vocabulaire, registre de langue…) de l’auteur.

Fonction n°2 : il doit accrocher et séduire le lecteur. L’attention et la curiosité du lecteur doit être stimulée par l’imprévisibilité du récit, l’adresse directe au lecteur, la confrontation de celui-ci à une énigme ou l’entrée d’emblée dans l’intrigue .

Fonction n°3 : il crée un monde fictif en donnant des informations sur les personnages, le lieu, le temps. Des descriptions intégrées à la narration permettent de répondre aux différentes questions : Où? Quand? Qui? Quoi? Comment? Pourquoi?

Fonction n°4 : il permet au lecteur de rentrer dans l’histoire en présentant un événement important, ou une scène secondaire qui va éclairer certains aspects de l’intrigue etc.

Quelles sont les fonctions que remplit ici cet incipit? Il a d’abord une fonction informative, puisqu’il nous présente l’époque, le lieu, et évoque déjà des personnages essentiels dans l’oeuvre. Il suscite également l’intérêt par le choix du narrateur lui-même, et l’emploi particulier de la langue qui en découle. Enfin cet incipit introduit les thèmes fondateurs du roman.

I Les informations nécessaires à la compréhension:

1) Le temps

Pas d’indication précise de l’époque où se passe l’action. On peut dès lors supposer qu’elle est contemporaine de la publication, c’est-à-dire les années 1970.

2) Les lieux

A l’inverse, la localisation spatiale est très précise: « Il y avait beaucoup d’autres Juifs, Arabes et Noirs à Belleville ». Plus précisément, l’action se centre dans l’immeuble qu’habitent Momo et Madame Rosa: tous deux habitent le sixième, tandis que le rez de chaussée est occupé par un café, celui de M. Driss: « Je suis descendu au café de M. Driss en bas ». Le pléonasme « en bas » accentue la distance.

Dès la première phrase du texte, le narrateur insiste sur l’escalier et la difficulté à le gravir jusqu’au sixième: « La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied », et cette difficulté revient au troisième paragraphe: « Madame Rosa était obligée de grimper les six étages seule ». Les expressions apposées « à pied », « seule » ne sont pas vraiment adaptées, mais elles marquent bien le problème.

3) Les personnages

Deux personnages apparaissent dans cette première page, une femme, un homme, elle est Juive, il est Arabe. Leur présentation première m’est pas sans clichés: Madame Rosa, en tant que juive, se plaint tout le temps et M. Hamil est un ancien marchand de tapis. Leur apparition est évidemment significative, car au delà de différences apparentes, ils représentent deux figures importantes pour le narrateur:  madame Rosa est une figure maternelle, tandis que Monsieur Hamil renvoie à une image paternelle: tous deux sont appelés avec la précision « madame » ou « monsieur » ce qui témoigne bien du respect que le narrateur leur accorde. Respect qui s’attache peu à leurs activités passées: M. Hamil faisait du démarchage, et le nom même de « madame Rosa » qui évoque un nom de mère maquerelle, suggère déjà le passé de prostitution qu’elle a connu. . On comprend aussi très vite que madame Rosa s’occupe de garder des enfants: le pronom indéfini du début du texte « on habitait au sixième » s’éclaire progressivement: « tous les mômes », « on était tantôt six ou sept tantôt même plus là-dedans ».

M. Hamil représente le savoir: il est celui auquel on pose des questions: il est « celui qui a tout vu » et dont les « yeux font du bien autour d’eux ». Il est également associé à la religion: il mentionne Dieu à deux reprises:  « Je remercie ainsi Dieu chaque jour pour ma bonne mémoire », « c’est Dieu qui tient la gomme à effacer ». Madame Rosa renvoie davantage aux sentiments, le narrateur évoque ainsi les gestes d’affection qu’elle a envers lui: « elle m’a pris sur ces genoux ».

Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa, film réalisé en 1977 par Moshé Mizrahi

II La singularité du narrateur

1) Un enfant

Le personnage principal est ici un enfant, dont on apprend le prénom « Mohammed » et le surnom « Momo ». Le prénom manifeste son origine arabe, et on peut aussi remarquer qu’il a le même nom que le prophète dans la religion musulmane. La question de son âge est déjà plus complexe: il précise « pour faire plus petit », et l’expression traduit une certaine ambiguïté: « pour faire plus petit » signifie pour faire plus court, mais le surnom tend à rajeunir encore le personnage. On apprend par ailleurs qu’il avait trois ans quand il est entré en pension chez Madame Rosa, et qu’il en avait sept quand il a compris sa situation. Cependant on ignore encore son âge exact, même si tout est mis en oeuvre pour faire croire au lecteur qu’il s’agit bien d’un « enfant ».

2) Un discours oral

La jeunesse du personnage est particulièrement mise en valeur par sa manière de parler: il s’agit d’un discours oral, comme le montre la première phrase: « la première chose que je peux vous dire ». La formule est reprise quelques lignes plus loin: « Je peux vous dire aussi ». Les fautes d’expression qu’il commet renvoient aussi à une manière de s’exprimer enfantine et suscitent facilement le sourire. Elles sont essentiellement liées à des questions de vocabulaire: « vraie source de vie quotidienne avec tous les soucis et les peines » (vie quotidienne= difficultés, souffrances), « j’étais payé »= on payait pour moi, « Mme Rosa m’aimait pour rien »= m’aimait pour moi. Les mêmes confusions se retrouvent avec l’emploi d’expressions toutes faites dans un contexte qui ne convient pas: « on était quelqu’un l’un pour l’autre », « il y a trois mille chiens qui meurent privés de l’affection des siens« . Par ailleurs Momo ne commet pas de fautes de grammaire, et conjugue correctement le passé simple: « je suis descendu au café de Monsieur Driss et je m’assis en face de Monsieur Hamil ».

3) Un personnage attachant

Tous ces éléments font de Momo un personnage qui suscite la sympathie du lecteur, tout en créant un certain mystère: d’abord parce que le texte commence par une deuxième personne « La première chose que je peux vous dire », qui semble renvoyer au lecteur, mais qui peut aussi évoquer d’autres personnages dont l’identité ne serait révélée qu’après. Ensuite parce que le texte multiplie les références à un commencement « la première chose », « dès le début », « la première fois », « Au début », « c’était mon premier grand chagrin ». De telles expressions amènent à s’interroger sur la suite, l’avenir de Momo, d’autant que le titre « La vie devant soi » suggère un personnage en devenir, à un moment crucial de sa vie. L’expression est ainsi employée par M. Hamil lorsqu’il rappelle sa jeunesse et le grand amour qui a été le sien. ainsi que sur les personnages qui son évoqués: « c’était une femme qui aurait mérité un ascenseur ». L’emploi de l’imparfait suggère ainsi la disparition de Madame Rosa.

III Les principaux thèmes du roman.

1) La vie douloureuse

Car derrière l’humour de Momo, la tonalité de cette première page reste plutôt sombre: « la vie quotidienne » y apparaît d’emblée comme caractérisée par la souffrance, avec « tous les soucis et les peines ». Le vocabulaire multiplie les expressions liées à cette souffrance: « elle se plaignait », « pleurer », « j’en ai pleuré toute une nuit », « mon premier grand chagrin », « triste », « privés de », « en pleurant », « peur ».

De la même manière, Momo regrette le temps où il était plu jeune et n’avait pas de mémoire: « J’ai cessé d’ignorer à l’âge de trois ou quatre ans et parfois ça me manque »: la connaissance de la vie est ainsi assimilée à la connaissance de la souffrance et du malheur.

2) La vieillesse et la mort

De la même manière, la vieillesse est un thème qui apparaît ici de manière très brutale: elle caractérise les deux personnages mentionnés. Madame Rosa est d’abord présentée dans sa difficulté à monter l’escalier: « avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes », et Momo utilise également une litote pour signifier sa santé dégradée: « sa santé n’était pas bonne non plus ».

M. Hamil également est un vieillard: « Il était déjà très vieux quand je l’ai connu, et depuis il n’a fait que vieillir ». Le fait de considérer ici le fait de vieillir comme une action véritable met l’accent sur un processus dont le caractère inéluctable est appuyée par l’expression « ne…que ». L’âge du personnage est mis en rapport avec la mémoire et la crainte de la perdre: « je ne t’oublierai pas », « je ne l’oubliais pas », « je ne vais pas oublier ».

La mort apparaît comme l’aboutissement de cette vieillesse douloureuse, et al mort est mentionnée plusieurs fois dans cet incipit: d’abord dans l’hyperbole proférée par Mme Rosa elle-même:  » Elle disait qu’un jour elle allait mourir dans l’escalier », puis ensuite dans une série d’expressions « quand quelqu’un meurt », « trois mille chiens qui meurent ainsi », « je vais mourir avant ». Compte-tenu de l’imparfait que Momo utilise dans le premier paragraphe: « C’était une femme qui aurait mérité un ascenseur », le lecteur comprend que la mort du personnage sera probablement le deuxième « grand chagrin » du narrateur.

3) L’amour

Car le dernier grand thème qui apparaît ici, c’est bien l’amour: la question que pose Momo est essentielle: « Est-ce qu’on peut vivre sans amour? ». Lorsqu’il découvre qu’il est en pension chez Madame Rosa, le chagrin qu’avoue Momo est à la mesure de son besoin d’affection: « j’en ai pleuré toute une nuit ». L’exemple maladroit de Mme Rosa suggère qu’au final sans amour, les humains ne sont guère différents des chiens abandonnés, qui meurent « ainsi privés de l’affection des siens ». Ainsi le besoin d’amour est affirmé dès la première page comme constitutif de l’être humain.

On remarque qu’à chaque fois, qu’il évoque l’amour de Madame Rosa pour Momo ou celui que M. Hamil a porté à Djamila, la jeune femme qu’il a aimée, Gary insiste sur la réciprocité: « je croyais…qu’on était quelqu’un l’un pour l’autre », « J’ai rencontré une jeune femme qui m’a aimé et que j’ai aimée aussi ». L’amour est ainsi présenté comme possible, mais dès cette première page il est également présenté comme menacé: on abandonne les chiens, et pour les humains, l’argent, les difficultés de la vie  sont une menace: Mme Rosa est payée pour s’occuper de Momo et  M. Hamil a perdu Djamila qui « a changé de maison » (ce qui sous-entend que Djamila était une prostituée).

Conclusion

L’incipit de La Vie devant soi semble bien remplir son rôle: il introduit directement au coeur des thématiques de l’oeuvre, et le personnage de Momo est propre à intéresser le lecteur, par un mélange de fragilité propre à l’enfance, et de force liée aux conditions dans lesquelles il est élevé, qui très vite lui ont donné un savoir d’adulte sur les difficultés de la vie. L’expression de l’enfant avec ses écarts de langage permet également un humour qui évite au roman de sombrer dans une dimension trop larmoyante.

 

 

 

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