Biographie de Fourier par E. Duché

UNE BIOGRAPHIE DE JOSEPH FOURIER

publiée en 1871 par le Dr E. DUCHE.

  

      On trouvera ci-après la biographie de Joseph Fourier, parue en 1871 dans le Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne (25ème volume, p 217-262) sous la signature du Dr E. Duché, docteur en médecine, conseiller général, secrétaire général de la SSHNY. Le Dr Duché avait de toute évidence la plume facile et a publié de nombreux articles sur différents sujets. Il avait un goût prononcé pour les biographies de personnalités icaunaises. Il en a publié plus d’une vingtaine dans le plus pur style un peu emphatique du XIX ème siècle. Concernant celle de Joseph Fourier, si les faits essentiels de sa vie sont rapportés, il y a ici où là quelques passages plus romancés qui ne résistent pas à une analyse sérieuse. Quant à la description de l’œuvre scientifique de Fourier, elle est pour le moins succincte et partielle. Le Dr Duché n’avait sans doute aucune compétence d’ordre mathématique pour juger de l’importance et de la nouveauté des travaux de Fourier.

Daniel Reisz

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JOSEPH FOURIER SA VIE, SES TRAVAUX

Par M. E. Duché[1].

  L’œuvre biographique que nous entreprenons ici semblera peut-être d’une opportunité contestable à ceux qui sont suffisamment édifiés sur l’histoire de notre illustre compatriote. Les documents de toute nature ne leur ont pas fait défaut.

  Nous reconnaissons nous-même qu’il n’y a pas de lacunes à remplir.

  Mais si l’on veut bien considérer que les publications faites à ce sujet ont paru à des époques très différentes; qu’elles émanent de sources très diverses, bien qu’également recommandables, qu’elles sont éparpillées dans des ouvrages peu répandus ou dans des feuilles périodiques devenues rares, on nous pardonnera d’avoir tenté de refaire l’édifice à neuf, avec les pièces disséminées qu’il s’agit de remettre à la place qui leur convient.

  D’un autre côté, il faut considérer que le nombre de ceux qui ont fait une étude sérieuse et complète de la vie et des travaux de Fourier, est extrêmement restreint. L’immense majorité de nos compatriotes ignore ses titres de gloire ou se rend très imparfaitement compte des services qu’il a rendus à la science et à son pays.

  N’est-il pas étrange de s’entendre demander par ceux qui passent chaque jour devant sa haute statue, si étroitement enserrée dans le petit jardin botanique d’Auxerre, ce qu’était cet homme si profondément rêveur et quelles actions d’éclat lui ont valu l’immortalité du bronze ?

  Nous croyons donc être utile à la mémoire de Fourier en commentant son apothéose et en remettant sous les yeux de nos concitoyens le dossier complet de cette existence si laborieuse et si largement remplie.

  Enfin, nous devons confesser, dans toute l’ingénuité de notre cœur, que notre fierté d’Auxerrois a été profondément blessée par une phrase que M. Victor Hugo a inscrite, nous ne savons par quel caprice, dans un de ses livres les plus populaires « II y avait à l’Académie des sciences », y est-il dit, « un Fourier célèbre que la postérité a oublié, et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l’avenir se souviendra. » (Les Misérables. Liv. III.)

  Pourquoi cette boutade contre un savant de premier ordre qui a été honoré par les hommes les plus éminents de son époque et qui compte parmi ses panégyristes Victor Cousin et François Arago, dont la compétence ne sera déclinée par personne ? Et au profit de qui cette revendication inattendue ? Au profit d’un utopiste dont nous ne contestons pas la valeur spécifique, mais qui n’a brillé que par l’excentricité de ses doctrines et la hardiesse de ses paradoxes dans ses élucubrations sur un monde imaginaire. Fourier Joseph, notre illustre compatriote, et Charles Fourier, le chef des phalanstériens, n’ont eu d’analogie que la fortuite similitude de leurs noms de famille. C’est ce que va démontrer  surabondamment la lecture de cette notice.

  Jean-Baptiste-Joseph Fourier est né à Auxerre, le 21 mars 1768. Son père était simple tailleur et sa famille originaire de Lorraine. Il comptait parmi ses ascendants un personnage considérable au dix-septième siècle, Pierre Fourier, chef et réformateur des chanoines réguliers de la congrégation de Notre-Sauveur, et instituteur des religieuses de la congrégation de Notre-Dame. La vie de ce révérend père a été écrite par le chanoine Jean Bédel, en 1866.

  Notre Fourier devint orphelin de bonne heure et ses parents, morts pauvres, ne lui laissaient en perspective que la misère. Il n’avait guère que huit ans, lorsqu’il fut recueilli par l’organiste Pallais, maître de musique à la cathédrale d’Auxerre et directeur d’un pensionnat secondaire. Il en reçut les premiers éléments du français et du latin. Ses heureuses dispositions le firent remarquer et à la recommandation d’une bonne dame de la ville, l’évêque, M. de Cicé, le fit admettre à l’Ecole militaire d’Auxerre, alors sous la direction des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Là, ses aptitudes se développèrent sur une plus vaste échelle. Joseph Fourier s’y distingua par l’heureuse facilité et la vivacité de son esprit. Il était toujours à la tête de sa classe et cela presque sans effort et sans que les jeux et la légèreté de son âge perdissent rien à ses succès mais quand il arriva aux mathématiques il se fit en lui un subit changement, il devint appliqué et se livra à l’étude avec un zèle et une constance remarquables. Pendant la journée, il faisait une ample provision de bouts de chandelles, à l’insu de ses maîtres et de ses camarades, et la nuit, quand tout le monde dormait, il se réveillait et descendait sans bruit dans la salle d’étude, s’enfermait dans une armoire, allumait ses bouts de chandelle et là passait de longues heures sur des problèmes de mathématiques[2].

  L’instruction de Fourier fut complétée à Paris au collège de Montaigu, toujours grâce au patronage de l’évêque. A seize ans il avait terminé son cours de philosophie et revint à l’Ecole militaire où les Bénédictins l’accueillirent comme leur enfant de prédilection. Là il donna des leçons de mathématiques concurremment avec M. Bonnard, qui avait été son maître et qui fut fier de l’avoir pour collègue. A vingt ans, il avait composé un mémoire sur les équations algébriques, qu’il vint présenter à l’Académie des sciences et qui lui valut les plus précieux témoignages d’intérêt de Lagrange, de Monge et de Laplace.

  La réputation croissante du jeune savant décida les Bénédictins à se l’attacher comme membre de la congrégation. Il se rendit à l’abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire où se formaient les novices. Il y fut chargé du cours de mathématiques.

  C’est de là que sont datées ses premières lettres à son ami Bonnard, lettres intéressantes à plus d’un titre et qui ont été publiées dans le Bulletin de la Société des Sciences de l’Yonne (Année 1858).

« Je me permettrai peu de détails sur ma situation présente, écrit-il, sunt bona mixta malis ; j’assiste aux études, aux classes, aux récréations, aux leçons d’arithmétique ; nous sommes bientôt aux fractions. Toutes ces minuties et mille autres ne me rendent ni moins constant ni moins heureux. Je n’ai pas voulu me consacrer aux plaisirs, mais bien à l’étude et à la religion. L’estime et l’amitié consolent de tout. Je paye avec usure à Morphée toutes les nuits que je lui ai dérobées à Auxerre; il ne reste plus le temps de vivre quand on dort huit heures, et ce ne sont pas là les nuits de Descartes. »

  Le travailleur opiniâtre poursuivait sévèrement sa tâche; il avait foi dans son avenir. C’est ainsi qu’il ajoutait en post-scriptum dans une de ses lettres à Bonnard : « Hier j’ai eu vingt-un ans accomplis; à cet âge Newton et Pascal avaient acquis bien des droits à l’immortalité. » Quand on a constamment les yeux fixés sur de tels modèles, il est impossible que l’on n’arrive pas à de grandes choses.

  Nous voici vers la fin de 1789. De graves événements venaient de remuer profondément le sol de la France. Les institutions monastiques étaient menacées dans leur existence. Le supérieur de Saint-Benoît-sur-Loire, prévoyant l’issue probable du mouvement révolutionnaire, proposait à Fourier de faire ses vœux de congréganiste pour obtenir une pension au licenciement du monastère. Le notice refusa, disant qu’il ne voulait pas profiter d’un avantage qu’il n’aurait pas mérité. Cependant il était pauvre et son avenir était loin d’être assuré.

  Il revint simplement à l’Ecole militaire d’Auxerre. Il fut chargé de la chaire de rhétorique et d’une partie de l’enseignement des mathématiques. Durant son séjour, on utilisa ses lumières et les aptitudes connues de son esprit : on le chargea de la rédaction d’un nouveau plan d’études plus étendu et mieux assorti que l’ancien aux aspirations et aux besoins de l’époque. « Ce plan, dit M. Mauger, à qui nous empruntons ces détails, ce plan, présenté par le principal Dom Rosman à l’administration départementale qui l’approuva, fut mis à exécution au commencement de l’année scolaire 1790-1791. Dans ce plan, la division des classes était conservée, mais l’enseignement des mathématiques et de la physique recevait plus d’extension la géographie et l’histoire étaient l’objet de cours particuliers. Comme il fut chargé des nouveaux cours, c’est-à-dire de la géographie et de l’histoire, il ne continua pas de professer la rhétorique, qui fut confiée à un homme de talent distingué, M. l’abbé Davigneau ; mais il conserva sa part de l’enseignement mathématique, et y joignit même, pour ses élèves les plus avancés, un cours d’astronomie qu’il faisait les jours de congé Dans les années suivantes, Fourier réunit à ces divers enseignements la chaire de philosophie jusqu’à la fin de 1793, époque à laquelle les études du collège furent interrompues. Ceux qui ont eu le bonheur de suivre ses leçons savent avec quelle clarté, quelle élégance et quelle facilité d’élocution il développait les vérités les plus abstraites, les théories les plus compliquées. Il était doué d’une sensibilité exquise, d’une grande pureté de goût et répétait souvent cette pensée de Platon : « Que le beau est l’éclat du bon. »

  Le mouvement qu’il imprimait à l’instruction publique dans l’école militaire, il voulut aussi le communiquer à la ville tout entière eu contribuant à y fonder une société littéraire, qui, sous le nom de Société d’Emulation, obtint une certaine notoriété dans la contrée. Ses membres principaux étaient Joseph Villetard, l’abbé Davigneau, Garnier, Bourdeau, Chaude, François Lefèvre, Boulage, Liégeard, Deschamps, Burat et quelques autres, qui tous ont laissé des traces remarquables de leur passage dans la carrière des lettres, des sciences ou de l’administration[3].

  Mais bientôt de nouvelles préoccupations vinrent le saisir. L’effervescence de l’esprit révolutionnaire avait gagné les villes de province. Auxerre eut ses clubs, ses orateurs, ses comités démocratiques : l’ère nouvelle avait réveillé tous les esprits, fait battre tous les cœurs la société se transformait de fond en comble. Fourier avait alors 25 ans. A cet âge les impressions sont vives, les passions ardentes, l’expérience des hommes et des choses a peine ébauchée. Notre jeune concitoyen se laissa facilement emporter par le torrent. Mais sa nature généreuse et sa haute intelligence le préservèrent des excès coupables que l’on eut à reprocher à tant d’autres acteurs de ce drame gigantesque. Comme l’a très bien dit son ami Mauger dans son excellente notice « l’autorité paternelle que lui donnaient ses lumières, son éloquence et la coopération de quelques hommes sages parmi ses collègues, lui permirent d’empêcher beaucoup de mal et de faire un peu de bien. »

  Mauger raconte qu’au mois de février 1793, par suite du décret sur la levée de 300 mille hommes, qui n’exceptait point du recrutement les professeurs ni les élèves des collèges, Fourier ayant eu l’occasion de parler dans une assemblée générale sur le mode d’exécution de la loi, s’exprima avec tant de grâce et d’éloquence qu’il fit adopter le mode proposé par lui et fut couvert d’applaudissements. On l’engagea à faire partie de la société populaire, et quelque temps après une loi ayant prescrit dans toutes les communes la formation de comités de surveillance, appelés ensuite comités révolutionnaires, il fut nommé membre de celui d’Auxerre.

  Nous ne nous arrêterons pas sur les actes de Fourier comme membre du comité révolutionnaire. Nous savons que sa mémoire en a souffert dans l’esprit d’un certain nombre de ses compatriotes, mais nous avons cherché vainement quelque chose de grave dans les documents que nous avons pu consulter et nous avons acquis la certitude qu’il s’est conduit honorablement. Il prêta, dit-on, devant le tribunal révolutionnaire, le secours de sa parole et de son influence à la mère de celui qui devait être le maréchal Davout. Il avait été le condisciple de ce dernier à l’Ecole militaire d’Auxerre; grâce à lui, madame Davout fut rendue à la liberté. Une autre fois, dans une mission à Tonnerre, il put, par une ruse ingénieuse, protéger la fuite d’un citoyen honorable décrété d’arrestation.

  Il fut très affecté des accusations calomnieuses lancées contre lui. Nous reproduisons à la fin de cette notice une lettre qu’il écrivait à son ami Bonnard à cette occasion. On y trouvera la confession sincère d’un honnête homme incapable d’une mauvaise action (A).

  Ce fut cet esprit de droiture et de modération qui lui valut une première persécution que nous laisserons racontera à son éminent biographe, Victor Cousin « Un nommé Ichon[4], membre de la Convention, était alors à Auxerre avec les pleins pouvoirs d’un représentant du peuple et spécialement chargé de la remonte des chevaux. Il envoya Fourier à cet effet dans le département du Loiret. Celui ci, arrivé à Orléans, y trouva le conventionnel Laplanche[5] qui, pour se rendre populaire, faisait au peuple des distributions de pain et de viande et en même temps s’entourait d’un appareil de luxe qui contrastait avec la misère générale et la rudesse des habitudes du temps. Notre jeune compatriote s’indigne et attaque à la société populaire d’Orléans la conduite du représentant. Laplanche, irrité, écrit au Comité de salut public à Paris, qui, à son tour, écrit à Ichon pour le gourmander d’avoir confié une mission à un homme qui osait entraver les opérations d’un représentant du peuple; et il y eut un décret de la Convention qui déclara Fourier indigne de la confiance du gouvernement. A la réception de ce décret, Ichon perd la tête, et de peur qu’on ne l’accuse de complicité avec Fourier, lance contre celui-ci un arrêté pour qu’il soit appréhendé partout où il se trouvera et guillotiné sur le champ. Fourier, après avoir achevé sa tournée dans le Loiret, s’en revient à Auxerre où il aurait couru le plus grand danger si la Société populaire et le Comité de surveillance ne se fussent mis entre Ichon et lui. Maure, député de l’Yonne à la Convention, qui était alors à Auxerre, s’employa efficacement pour son jeune et savant compatriote. C’était la première injustice qu’éprouvait Fourier, elle le révolta et il voulut avoir raison du décret du Comité de salut public. Il vint donc à Paris plaider lui-même sa cause. Il fut présenté à la société des Jacobins et introduit auprès de Robespierre. Mais il parait qu’il réussit fort médiocrement auprès de ce dernier, car peu de temps après son retour à Auxerre il fut incarcéré par ordre du Comité de salut public. Tout ce qu’il y avait d’honnêtes gens à Auxerre réclama en sa faveur, et il fut mis en liberté. Huit jours après, nouvel ordre d’arrestation. L’estime dont Fourier jouissait à Auxerre « était si grande qu’une députation officielle de la ville fut chargée d’aller à Paris demander sa mise en liberté. Saint-Just reçut la députation avec beaucoup de hauteur. Il convint des talents de Fourier et n’accusa pas même ses sentiments, mais il lui reprocha de la tiédeur. « Oui, dit-il, il parle bien, mais nous n’avons pas besoin de patriotes en musique. » Et conformément à ces paroles significatives, Saint-Just se préparait à agir quand le 9 thermidor l’arrêta et délivra la France. « Telle fut la première leçon que reçut Fourier et ce ne fut pas la dernière.

  Plus tard, quand la réaction thermidorienne égala presque les excès qu’elle voulait punir, ce même Fourier, que le Comité de Salut public avait si fort maltraité, fut arrêté comme Jacobin et fauteur de Robespierre. On vint le prendre un matin chez lui, rue de Savoie, et, sans presque lui donner le temps de s’habiller, on le conduisit en prison avec des propos qui ne sont jamais sortis de sa mémoire. Quand la garde qui l’emmenait passa au bas de l’escalier, près de la portière de la maison « J’espère, dit celle-ci, que vous allez bientôt me le renvoyer. Tu pourras toi-même, lui répondit le chef des sbires, venir le prendre en deux ». Et cette fois c’en était fait de Fourier, si ses collègues de l’école polytechnique ne fussent intervenus. »

  Sa présence à Paris était le résultat d’événements dont nous devons suivre la filière. Fourier, sous le coup d’un nouveau mandat d’arrêt du Comité de salut public, avait été réduit à se cacher à Auxerre et se livra loin des regards à ses études favorites. Il ne reparut qu’après le 9 thermidor. Il fut alors envoyé par le département de l’Yonne, comme élève, à l’Ecole normale fondée en 1794 pour former des professeurs destinés à l’enseignement pour toute la France. Les chaires de cette école étaient occupées par des hommes à jamais célèbres dans les sciences et dans les lettres : Lagrange, Laplace, Monge, Berthollet, Haüy, Volney, Garat, Laharpe, Sicard et Bernardin de Saint Pierre. Fourier a laissé une note curieuse a plus d’un titre sur ces maîtres d’élite. Nous la recommandons à ceux qui ne la connaissent pas et nous la reproduisons tout entière à la suite de ce travail, comme un document d’un extrême intérêt (B).

  Le succès qu’il obtint à l’Ecole normale le fit bientôt nommer professeur à l’Ecole polytechnique ou il fut adjoint à Lagrange. « Il y eut pour auditeurs, dit M. Mauger, outre Malus et plusieurs savants que la mort nous a ravis, les Poisson, les Biot, les Arago, les Thénard qui occupent le premier rang dans les sciences. Les cahiers de cette école renferment plusieurs mémoires de Fourier, aussi ingénieux que profonds. II y resta jusqu’au mois de mai 1798. Ce fut à cette époque que Monge et Berthollet furent chargés par Bonaparte de recruter une commission de savants pour l’accompagner en Egypte. Fourier, leur collègue et leur ami, ne fut pas oublié. II accepta cette mission avec l’enthousiasme du savant et le dévouement du grand citoyen.

  L’un des premiers soins du général en chef de cette expédition lointaine fut de fonder un Institut à l’instar de celui de Paris. L’Institut d’Egypte fut créé le 20 août 1798, et installé dans un des palais des Beys. II fut partagé en quatre sections: 1° Mathématiques; 2° Physique; 3° Littérature; 4° Economie politique. Chaque section pouvait être composée de douze membres. Dès la première séance Monge fut nommé président et Fourier secrétaire perpétuel. L’activité de ce dernier fut prodigieuse et la plupart des séances étaient remplies par la lecture de ses travaux mathématiques et de ses recherches sur les antiquités du pays.

  Avant son départ pour la France, Bonaparte avait organisé le fonctionnement des deux commissions scientifiques qui devaient explorer la haute Egypte. Une avant-garde, sous la conduite de Desaix, était partie pour y établir une administration française. Fourier était de la seconde commission avec Parsema), Villoteau, Delille, Geoffroy-Saint-Hilaire, Lepère l’ingénieur, Redouté, Lacypière, Chabrol, Arnollet et Vincent. Ce fut à cette époque que le général Kléber prit le commandement de l’armée. Au retour des commissions, qui rapportaient une ample moisson de trésors de toute nature pour l’histoire naturelle, l’archéologie et l’exégèse des civilisations de cette vieille terre, il fut décidé, par ordre du général, que l’idée, vraiment libérale et patriotique, de réunir les belles choses rapportées de cette expédition, recevrait sa consécration qu’il s’agissait d’élever un monument littéraire digne du nom français, qu’il fallait, sans retard, prendre des mesures pour assurer la rédaction des différents travaux, pour distribuer la matière et désigner celui qui sera chargé d’ordonner l’ensemble de ce beau tableau et d’en lier toutes les parties. Il fut convenu en outre qu’une introduction générale précéderait ce grand ouvrage. L’institut d’Egypte désigna immédiatement Fourier pour cette oeuvre monumentale. Le rôle de Fourier en Egypte ne fut pas seulement scientifique; il aborda simultanément la politique et l’administration. Bonaparte écrit dans ses mémoires, en racontant l’expédition d’Egypte, qu’il nomma Monge et Berthollet auxiliaires auprès du Grand Divan qu’il avait assemblé pour connaître les affaires générâtes de l’Egypte, et Fourier auprès du Divan spécial du Caire. Ces deux institutions ne commencèrent à fonctionner que sous Kléber, en l’an VIII, d’après les documents officiels. Le crédit de Fourier s’agrandit encore auprès de ce dernier général; il avait fait sa connaissance à bord de l’un des navires qui transportaient l’armée d’expédition il devint, dit-on, son confident et son ami, et l’on assure que la relation de la bataille d’Héliopolis, envoyée par Kléber au Directoire, est de la main de Fourier. Plus tard, il fait partie d’une commission chargée de rédiger un plan général d’administration de la justice en Egypte et il devient bientôt le chef de cette administration. On signale, à cette occasion, dans le Courrier d’Egypte, une lettre du 18 nivôse an IX, écrite par le Grand Divan au général Menou, par laquelle le Divan lui fait savoir que, sur la demande du citoyen Fourier, commissaire auprès du Divan et chef de l’administration de la justice, il a été décidé d’interdire aux soi-disant saints le droit de paraître nus dans les rues et de se livrer à aucune indécence.

  Ce fut également Fourier qui prit Initiative auprès du Divan de faire établir des listes de décès et de naissances, de les rassembler et de les conserver dans un registre authentique. On trouve dans le même journal une lettre du Divan à Menou où il est établi que cette pratique qui apprend aux états ce qu’ils perdent de citoyens et ce qu’ils en acquièrent, n’est nullement contraire à la religion et peut très bien être observée dans toute l’Egypte.

« Cette lettre, dit Victor Cousin, à qui nous empruntons ces détails, est d’une certaine étendue, et, sous des formes musulmanes, contient, sur les rapports de la science et de la foi, des déclarations qui font le plus grand honneur an bon sens du Divan et a Fourier qui l’inspirait. C’est encore une institution de statistique tout à fait semblable que Fourier dirigea plus tard à la préfecture de la Seine. »

  Enfin, on cite de Fourier un acte de diplomatie charmante que nous ne devons pas passer sous silence. Un des chefs les plus redoutables des bandes musulmanes, signalé par Bonaparte dans ses mémoires, était Mourad-bey. Son habileté égalait son audace et, après l’expédition de Syrie, il le montre descendant dans le Fayoum, puis sur le lac Natron, errant enfin sur la lisière du désert et autour des pyramide; « Il monta sur la plus haute et y resta une partie de la journée à considérer avec sa lunette toutes les maisons du Caire et sa belle campagne de Giseh. De toute la puissance du mameluck, il ne lui restait que quelques centaines d’hommes fugitifs et découragés, mais ce qu’il regrettait surtout c’était sa femme, Sitty-Nefiçah. » On rapporte que cette femme était d’une beauté incomparable; qu’elle avait été enlevée par Mourad à Ibrahim, et qu’elle joignait à ses charmes une intelligence supérieure. Elle paraissait avoir conserve pendant la guerre un ascendant considérable et elle traitait déjà avec les Français tandis que son mari se battait contre eux dans la Haute-Egypte. La soumission de Mourad et le bon vouloir de Sitty-Nefiçah étaient d’une grande importance pour l’avenir de notre installation en Egypte. Aussi Fourier, dont l’esprit pénétrant avait deviné le côté vulnérable du fier mameluck, s’insinua-t-il adroitement dans les bonnes grâces de Sitty ; lui fit-il comprendre qu’elle pouvait mettre un terme aux malheurs de sa maison en décidant Mourad à se déclarer ouvertement pour la France et à cimenter cette union par l’acceptation d’un poste en harmonie avec ses glorieux antécédents et ses hautes capacités. Ces propositions flattèrent l’ambition de la favorite en même temps que son cœur, et bientôt Mourad-bey consentit à recevoir le titre de gouverneur de la Haute-Egypte, au nom des Français. Avant la bataille d’Héliopolis, il fut assez sage pour répondre à ceux qui voulaient l’attirer dans la révolte : « Je suis actuellement un sultan français; les Français et moi ne sommes qu’un ! » Après avoir été notre ennemi le plus obstiné, il fut notre allié le plus constant et ne nous abandonna qu’avec la fortune. Fourier venait encore de rendre un grand service à son pays.

  Pendant son séjour en Egypte il eut un triste devoir à remplir. Kléber était tombé sous le fer d’un assassin ; Fourier fut chargé de son oraison funèbre. Monté sur un bastion qui dominait toute l’armée, ayant sous les yeux le cercueil du martyr déposé sur un tertre environné de cyprès, il lut avec émotion un discours devenu célèbre dans les fastes de l’histoire. Nous regrettons de ne pouvoir le reproduire. On a toujours admiré l’élévation des sentiments et la noble expression d’une douleur vraie dans ce morceau dont le style est d’une élégance achevée. Ce qu’on lui a reproché, c’est peut-être un peu de longueur, qui contrastait avec la mâle énergie et la concision auxquelles le grand orateur Bonaparte avait habitué ses soldats.

  Quelques mois plus tard, il prononçait également l’éloge de Dessaix devant un cénotaphe qu’on avait élevé à l’est du dôme de la Qaubbéh. C’était, un pieux hommage rendu à l’un des généraux les plus purs de notre armée et à l’illustre compagnon d’armes qui avait si puissamment contribué par son courage et son beau caractère à la conquête de l’Egypte.

  Le retour de Fourier en France eut lieu vers la fin de l’an X. Sa première pensée, en débarquant à Toulon, fut d’écrire à son ami Bonnard. Il lui annonçât le bon état de sa santé après d’aussi longues fatigues, et son plaisir de revoir son pays et ses amis après plus de deux ans d’absence. Il lui parle de ses actes administratifs, de ses études sur la géométrie et surtout de la publication du grand travail sur les monuments astronomiques de l’Egypte qui va de préférence occuper ses premiers loisirs. Il n’oublie pas ses bons camarades, dom Rosman, Roux, Mathon, Amé, Balme et Defrance qui lui rappellent les meilleurs souvenirs de sa jeunesse à Auxerre. « Je pense, dit-il, que je n’ai point encore perdu tous les amis que j’avais depuis mon enfance parmi mes concitoyens; en vérité, je croirais les avoir conservés tous, à n’en juger que par mes propres sentiments ; veuillez donc prévenir de mon arrivée ceux à qui cette nouvelle ne serait pas indifférente ou désagréable. »

  Ses premiers soins en arrivant à Paris furent donc pour la composition de sa Préface de la Description de l’Egypte. Il s’occupa simultanément de pourvoir à son avenir, et sa prédilection pour les études classiques le décida à demander un emploi dans l’instruction publique, qui était en voie d’organisation.

  Mais Bonaparte, devenu premier consul, n’avait pas oublié son secrétaire perpétuel de l’Institut d’Egypte. Il avait su apprécier ses habitudes laborieuses, son caractère sérieux, ses aptitudes administratives, que les préoccupations scientifiques n’avaient pas obscurcies, et la politesse aussi bien que la dignité de ses manières. Il lui fit proposer par Berthollet la préfecture de l’Isère. Cet offre était un ordre, dit M. Cousin, et le 2 janvier 1801 il fut nommé à cette place, qu’il occupa jusqu’en 1815. En 1808, l’empereur le nomma baron avec une dotation.

  Le grand travail auquel Fourier a attaché son nom pendant sa préfecture de l’Isère est le dessèchement des marais de Bourgoin. Nous empruntons à M. Cousin les détails suivants qu’il tenait d’un témoin oculaire, ancien élève de Fourier à l’Ecole polytechnique, M. Augustin Périer : « Imaginez d’immenses marécages qui s’étendent jusque dans trente-sept communes et forment des terrains vagues, dangereux pour l’air infect qu’ils exhalent et à peu près inutiles à tous les riverains. Depuis Louis XIV, le gouvernement avait plusieurs fois entrepris d’assainir ces terrains et de les rendre à l’agriculture. A diverses époques, cette opération avait été reprise sans pouvoir être terminée, à cause des prétentions contraires de toutes les communes riveraines et du conflit des intérêts opposés. Il ne s’agissait pas moins que d’amener toutes ces communes à des sacrifices mutuels dont elles ne voyaient pas l’avantage immédiat et qu’elles se rejetaient les unes sur les autres. Fourier fut obligé de négocier avec chaque commune et presque avec chaque famille, et ce ne fut qu’à force de raison et de bonté, surtout au moyen d’une patience à toute épreuve qu’il parvint à obtenir le concert nécessaire pour une pareille opération. Il fallait régler la quotité de terrain qui serait remise à chaque commune après le dessèchement, ainsi qu’un grand nombre de conditions accessoires. Ce traité eut lieu le 7 août 1807. Trente-sept conseils municipaux, reconnaissant en même temps le bienfait de l’intervention paternelle de l’administration, adoptant les mêmes bases pour le règlement de leurs intérêts, trente-sept maires comparaissant à la fois et parfaitement d’accord pour souscrire une transaction en 28 articles, attestent la sage et forte influence de l’administrateur, exercée dans l’utilité réelle de cette nombreuse population. Le dessèchement, des marais de Bourgoin, terminé en 1812, a livré des terrains immenses à l’agriculture, crée de riches pâturages et mis de riches moissons à la place de semences de mort. Franklin eut envié un pareil résultat, et pour l’obtenir il ne fallait pas moins qu’une grande réputation de lumières et de justice, une patience, une adresse et pour ainsi dire un charme de bienveillance digne d’un américain. »

  L’ouverture d’une route de Grenoble à Turin par le Lautaret et le mont Genèvre fut également due à l’initiative de Fourier. Là encore il eut des obstacles graves à surmonter et particulièrement le mauvais vouloir d’un ministre de l’intérieur, qui, originaire de la contrée, défendait les intérêts de l’ancienne route qui était beaucoup plus longue, mais enrichissait la population sur son passage. Le préfet de l’Isère envoya une députation de notables à l’empereur avec une note concise et une carte des lieux. Fourier savait que l’on n’aimait pas les longs mémoires. L’empereur avait vu et avait compris, et aussitôt des ordres étaient donnée pour exécuter la nouvelle route.

  Les événements de 1814 interrompirent sa confection, mais la pensée de Fourier reçut depuis une consécration plus grandiose et plus audacieuse par le percement du Mont-Cenis, qui fait si admirablement communiquer la France avec l’Italie.

  L’influence morale de Fourier eut une action d’une grande importance pour le gouvernement qui lui avait confié l’administration du département de l’Isère. « Le Dauphiné, pays de parlement, possédait de vieilles traditions de liberté qui lui firent embrasser avec ardeur la révolution française; mais l’habitude même de la liberté sauva le Dauphiné de l’enivrement révolutionnaire et on a remarqué que cette province si libérale avait été très modérée. On avait résisté aux folies de la république; on accueillait assez froidement l’empire. En général il n’y a pas d’enthousiasme dans le Dauphiné et c’est surtout la liberté pratique que l’on aime. Chacun y tient à ses opinions et veut qu’on les respecte. Fourier trouva là bien des républicains qui voyaient l’empire d’un mauvais œil et bien des nobles qui, retirés dans leurs châteaux, entravaient sourdement la marche du gouvernement. L’art de Fourier fut de les rallier peu a peu à la cause de l’empereur qui était alors la cause de la France. Ce n’était point du tout un administrateur dans le sens ordinaire, bureaucrate et paperassier; il écrivait peu, mais il voyait beaucoup de monde, parlait à chacun le langage de sa position et de son intérêt. Homme nouveau, il lui était aisé de s’attacher le parti populaire; homme aimable, il séduisait le parti aristocratique, et sans descendre à des feintes indignes de lui, il trouva dans d’habiles ménagements le secret de gagner le clergé. Bientôt les partis, qui jusqu’alors avaient vécu dans cet éloignement fâcheux où les préjugés et les inimitiés se nourrissent de l’ignorance, attirés à la préfecture, apprirent à se connaître et finirent par déposer leurs ressentiments sous la main d’une autorité éclairée. Fourier, en obligeant tout le monde, conquit tout le monde au gouvernement nouveau. L’empereur, étonné, lui demandant un jour comment il s’y prenait pour conduire des esprits aussi difficiles « Rien de plus simple, répondit Fourier; je prends l’épi dans son sens au lieu de le prendre à rebours. » (Victor Cousin, Fragments et souvenirs)

  Les préoccupations politiques et administratives du préfet n’empêchèrent pas les méditations du savant. Fourier sut mener de front les uns et les autres. Après les travaux officiels accomplis, il se retirait dans son cabinet particulier et poursuivant le développement de ses méthodes analytiques, il jetait les fondements de la Théorie de la Chaleur. « C’est dans une maison de campagne, près de Grenoble, dit encore M. Cousin, qu’il écrivit sa célèbre introduction au grand ouvrage sur l’Egypte. Il avait trouvé à Grenoble les deux frères Champollion, auxquels il donna le goût des études égyptiennes, et on lui doit peut-être Champollion, qui pourtant était destiné à porter le coup mortel à l’antiquité du Zodiaque de Dendérah, si chère aux savants de l’expédition. »

  Les événements de 1814 et de 1815 vinrent interrompre tous ces labeurs de chaque jour. Sous la première Restauration, Fourier, recommandé par la noblesse, qui n’avait eu qu’à se louer de sa bienveillance et de son impartialité, fut maintenu à la préfecture de l’Isère. Mais au retour de l’île d’Elbe, sa position devenait difficile et même périlleuse, surtout quand il apprit que l’empereur se dirigeait sur Grenoble. « M. Fourier, dit M. Thiers dans son Histoire du Consulat et de l’Empire, était du nombre de ces savants que les agitations politiques importunent et qui ne demandent aux gouvernements qu’ils servent que l’aisance dans l’étude. Il aurait donc fort désiré que la Providence eût écarté de lui cette terrible épreuve. Attaché à Napoléon par des souvenirs de gloire, aux Bourbons par estime et par amour du repos, il n’avait de préférence bien marquée pour aucune des deux dynasties, et il était fort disposé à en vouloir a celui qui venait troubler sa paisible vie. Ajoutez à ce sentiment un honnête amour de son devoir, et on comprendra qu’il voulut d’abord être fidèle aux Bourbons, sans toutefois pousser le dévouement jusqu’au martyre. »

  Fourier quitta donc Grenoble au moment même où Napoléon y entrait. Ce départ précipité exaspéra l’empereur « Il était en Egypte avec nous, répétait-il; il a trempé dans la révolution, il a même signé une des adresses envoyées à la Convention contre ce malheureux Louis XVI, (Napoléon se trompait en ce point) qu’a-t-il de commun avec les Bourbons ? »

  Il allait prendre un arrêté contre le préfet fugitif lorsqu’on lui communiqua les explications de Fourier qui le calmèrent. Il lui fit donner l’ordre de l’attendre à Lyon. Ce fut dans une mauvaise auberge sur la route, disent les uns, à l’archevêché, disent les autres, que Fourier comparut devant l’empereur : « Eh bien, Fourier, lui dit celui-ci, vous vouliez donc aussi me faire la guerre ? Comment avez-vous pu hésiter entre les Bourbons et moi ? Qui vous a fait ce que vous êtes ? Qui vous a donné vos titres ? Comment avez-vous pu croire que jamais les Bourbons pourraient adopter un homme de la révolution ? Ce début n’annonçait rien de favorable. Mais Napoléon comprenait la position de Fourier et sentait lui-même qu’il fallait user d’indulgence : Allons, ajouta-t-il, après ce qui s’est passé, vous ne pouvez plus retourner à Grenoble je vous nomme préfet du Rhône. » Ce nouveau poste fut accepté. Mais les exigences de la situation politique ne lui permirent pas de s’y maintenir longtemps. Sa retraite fut des plus honorables pour la dignité de son caractère. On exigea de Fourier des mesures de police arbitraires. Il lui répugnait de renouveler en 1815 le régime de violence qui avait soulevé tant de revendications sous la révolution. Il refusa. Un commissaire extraordinaire fut envoyé à Lyon pour gourmander sa tiédeur et exécuter les ordres de Paris. « Monsieur le commissaire extraordinaire, lui répondit Fourier, c’est à vous de vous charger des mesures extraordinaires. Je suis prêt à mettre à votre disposition la force armée ; quant à moi, il ne m’appartient pas de sortir du cercle de mes attributions. » Le commissaire extraordinaire ne manqua pas de lui opposer la danger des réunions royalistes : « Eh, mon Dieu ! disait Fourier, je connais toutes ces réunions; tout s’y passe en bavardages ridicules. Si vous voulez frapper des vieillards, des femmes ou quelque étourdi sans expérience, vous aurez l’air d’avoir peur, vous augmenterez les mécontents, et vous ferez ce que l’empereur ne doit pas vouloir faire, une administration révolutionnaire. »

  On le voit, Fourier voulait continuer d’être comme toujours l’homme de la conciliation. Cela ne convenait pas au ministre impérial. Il donna sa démission.

  Après la chute définitive du premier empire, ses moyens d’existence étaient devenus très précaires. Le traitement qu’il avait eu pendant longtemps avait été dépensé en expériences de physique et en bonnes œuvres envers sa famille.

  « Le baron de l’empire, dit M. Cousin, se trouva fort mal à l’aise. Heureusement il rencontra dans M. de Chabrol, préfet de la Seine, son ancien élève de l’Ecole polytechnique et son compagnon en Egypte, un ami puissant qui vint à son secours. M. de Chabrol lui donna la direction supérieure d’un bureau de statistique à la préfecture de la Seine, qui, sans exiger de lui une grande assiduité, lui rapportait quatre ou cinq mille francs et le mit à l’abri de la misère. C’est de ce bureau que sont sortis les beaux travaux de statistique qui ont tant honoré l’administration de M. de Chabrol. » La statistique, on le sait, a été érigée depuis un demi siècle à l’état de science d’une haute importance. Les travaux de Fourier n’avaient que peu de précédents ils enseignaient à la fois la théorie et la pratique, ils frayaient une route inconnue et qui devait être féconde en résultats pour l’économie sociale. On ne lui a pas rendu suffisamment justice à propos de cette œuvre, modeste en apparence, mais que de plus habiles ont su exploiter à leur profit sans daigner citer les sources où ils avaient puisé. On retrouvera les véritables titres de Fourier à la reconnaissance publique dans les Recherche statistiques sur la ville de Paris et le département de la Seine, publiées en 4 volumes, qui renferment, outre un mémoire sur la population de la ville de Paris depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’à l’année 1821, deux autres sur les résultats déduits d’un grand nombre d’observations et sur les erreurs des mesures. C’est vers la même époque que parut le rapport de Fourier sur les établissements appelés Tontines.

  L’Académie des sciences n’avait pas oublié non plus les importants travaux de Fourier. Elle lui avait décerne en 1812 le prix de physique pour sa Théorie mathématique de la chaleur’ et voulut se l’associer en 1816. Louis XVIII, prévenu contre lui, ne voulut pas sanctionner l’élection. Mais un au plus tard, grâce à l’intervention de M. Dubouchage qui avait su apprécier Fourier dans l’Isère, et de M. Lainé, ministre de l’intérieur, il fut admis comme membre de l’Institut. Après la mort de Delambre, il prit le fauteuil de secrétaire perpétuel de la section de mathématiques, et en 1826 il succédait à Lemontey comme membre de l’Académie française. Enfin il eut la survivance de Laplace à la présidence du Conseil de perfectionnement de l’Ecole polytechnique.

  Ces fonctions ramenèrent progressivement une certaine aisance dans son modeste intérieur. Il en profita pour faire un peu de bien. « Aussitôt qu’il l’avait pu, dit M. Cousin, il avait été utile à toute sa famille. Il avait à Paris un frère de père qui faisait un petit commerce et y réussissait médiocrement. Plus d’une fois Fourier releva la modeste boutique, et même, à la fin, il fit une rente à ce frère pour qu’il pût vivre sans travailler. Il avait un autre frère auquel il fit aussi du bien. Il prit soin de ses neveux et de ses nièces et les établit convenablement selon leur condition. Un de ses neveux est aujourd’hui curé auprès d’Auxerre[6] ; une de ses nièces a épousé un employé du ministère des finances. Il vivait dans sa propre maison à peu près comme les Bénédictins d’Auxerre. Son domestique de confiance, Joseph, touchait pour lui ses appointements, et faisait aller le ménage sans que son maître s’en mêlât. Il n’a rien laissé. A ce désintéressement il joignait une bonté inépuisable, mais il faut contenir que cette bonté allait jusqu’à la faiblesse. Naturellement sage et modéré, l’expérience et le malheur l’avaient rendu réservé jusqu’à la timidité : ses sentiments seuls et son cœur n’avaient pas vieilli. »

  M. Cousin a été pour nous une providence dans le récit de cette existence que nous venons d’esquisser rapidement. Nous avons, à notre grand regret, omis bien des faits, bien des anecdotes qui, racontées avec la verve charmante de ce grand écrivain et de ce penseur incomparable, auraient donné une saveur plus accentuée à notre modeste compilation. Les limites que nous devons nous imposer nous arrêtent. Nous renvoyons à M. Cousin lui-même les lecteurs qui voudront de plus amples détails. On sait que l’illustre chef de l’école éclectique a succédé à Fourier comme membre de l’Académie française et que son discours de réception, prononcé le 5 mai 1831, a été l’éloge de notre savant compatriote. Ce morceau est admirable. Fourier ne pouvait rencontrer un interprète plus éloquent et plus convaincu. M. Cousin, non content de la dette officielle qu’il avait si largement payée à son prédécesseur, voulut encore, à ses heures de loisirs, lui tresser une nouvelle couronne avec les souvenirs qu’il se plut à rassembler de toutes parts. C’est à cette pieuse idée que nous devons les notes additionnelles à l’éloge de Fourier. Elles ont été empruntées à ses amis, à ses compatriotes, aux savants collègues qui l’accompagnaient en Egypte, aux personnages politiques qui ont eu des rapports avec lui et enfin aux relations mêmes de Cousin qui devint, vers 1829, son voisin, son confident et son ami.

  Parmi les épisodes si gracieusement éparpillés dans ses récits, M. Cousin nous apprend que Fourier, quoique savant ne partageait pas les préjuges de ses confrères et que, sans être dévot, il était loin d’être dépourvu de sentiments religieux.

«  M. Augustin Périer m’a rapporté, dit-il, que souvent dans l’intimité Fourier lui avait dit avec force, eu faisant allusion au système d’athéisme alors si répandu : « Si l’existence de Dieu et l’état futur de l’homme ont leurs difficultés et leurs nuages, il ne faut pas oublier que le système contraire n’en a pas moins, et que la vraisemblance est encore du côté de la foi et de la Providence. Dans les incertitudes inévitables en pareille matière, il faut s’attacher au sentiment du juste et de l’injuste et y conformer sa conduite, afin de se mettre en harmonie avec l’ordre universel, dont le premier principe et les dernières conséquences échappent à notre faible vue. »

  Fourier mourut presque subitement le 16 mai 1830. Ses dernières années avaient été très pénibles. Il craignait le froid, et l’hiver le rendait malheureux. Il avait employé son talent de physicien à se bien chauffer, et, malgré la chaleur intolérable de son cabinet, il regrettait encore le soleil de l’Egypte. Sa respiration était devenue difficile et il ne lui était plus possible de se coucher ni de s’incliner en avant sans provoquer des accès de suffocation. Il avait été obligé, pour parler et pour écrire, de se mettre dans une espèce de boîte qui lui tenait le corps droit et ne laissait passer que la tête et tes bras. Larrey, son médecin et son ancien compagnon de voyage en Egypte, déclara qu’il avait succombé a une angine de poitrine symptomatique d’une hypertrophie du cœur.

  Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur les ouvrages de Fourier. Notre incompétence nous imposerait la plus grande réserve, si nous n’avions à reproduire le jugement qui en a été porté par des hommes d’une haute valeur, qui n’ont prononcé qu’avec la plus parfaite connaissance de cause.

  Ainsi, nous emprunterons à M. Cousin ses appréciations sur la préface de la Description de l’Egypte. « C’est une vraie préface, dit M. Cousin, où tout est indiqué avec ordres netteté, élégance. Elle répand sur tout ce qu’elle touche un sérieux intérêt. Le style a l’éclat tempéré que comportait un écrit de cette sorte, d’un caractère presque officiel et nous ne croyons pas diminuer le mérite de cette introduction, si justement estimée, en avouant qu’à nos yeux elle montre bien plus d’élévation dans le sentiment, de variété et d’étendue dans les connaissances que d’originalité et de profondeur. »

  M. Cousin reproche à Fourier d’avoir méconnu le génie de Mahomet et l’influence du Koran sur le développement de la civilisation orientale. Il démontre que la doctrine du prophète, parallèlement à celle du christianisme, semait dans l’Afrique, dans l’Asie, par delà de l’Indus et jusqu’à la Chine les sentiments de la charité, en même temps que le dogme de l’unité de Dieu que Moïse et Jésus-Christ avaient déjà si fort répandus. L’Islamisme, après avoir enlevé un nombre incalculable de créatures au paganisme, avait perfectionné les Arabes, qui pendant cinq cents ans ont été la nation la plus polie et la plus remarquable dans les arts, les sciences et la philosophie. « Napoléon, dit M. Cousin, dans son chapitre sur la religion de l’Egypte, a pénétré bien plus profondément que Fourier dans le génie du mahométisme. »

  L’expédition d’Egypte, envisagée par Fourier dans ses tendances et dans ses résultats, devait produire des avantages immenses agrandissement de nos relations commerciales avec la terre des Pharaons, avec l’Inde en achevant le canal du Nil à la mer Rouge, et en perçant un autre canal qui unirait le Golfe arabique à la Méditerranée. Les travaux de l’isthme de Suez, on le voit, étaient prévus et indiqués par notre illustre compatriote. De plus, cette occupation était une des étapes de notre influence en Afrique, influence continuée par rétablissement d’un gouvernement national en Grèce et par la conquête de l’Algérie, qui introduit définitivement la civilisation européenne dans la Méditerranée et continue de battre en brèche la domination musulmane.

  La description du zodiaque de Denderah et de plusieurs autres auxquels Fourier donnait plus de quinze mille ans d’antiquité a également appelé la critique des archéologues les plus autorisés. Il arriva, par malheur, que les passions politiques et religieuses prirent au débat plus de part que la véritable science. Les savants arrivés d’Egypte appartenaient presque tous à l’école voltairienne et leur plus grande satisfaction, en rapportant leurs trophées archéologiques, c’était de s’efforcer de les faire remonter à des époques bien antérieures à l’ère vulgaire. Le premier soin de Monge, en débarquant à Fréjus avec Bonaparte, fut, dit-on, d’écrire à l’un de ses amis qu’ils rapportaient d’Orient des zodiaques dont l’antiquité mathématique allait mettre un terme à bien des préjugés.

  « Ce qui charmait surtout nos philosophes, dit M. Cousin, c’est l’analogie trompeuse de la religion de l’Egypte avec la religion juive et la religion chrétienne qu’elle semblait expliquer. »

  D’autres savants abordèrent plus tard ce périlleux problème au point de vue des intérêts de l’Eglise. Ils ont parfois aussi dépassé les limites d’une discussion impartiale et sans le vouloir, ont placé la querelle sur un terrain ou la conciliation devenait impossible. Il en résulta que les combattants se retirèrent avec leurs convictions respectives. En somme, ce qu’il y eut de plus clair, c’est que les zodiaques ne méritaient pas une si ardente levée de boucliers; qu’ils remontaient à une origine relativement moderne et que les découvertes ultérieures ont démontré qu’ils étaient tout bonnement contemporains de l’époque romaine.

  Il faut donc, pour être juste envers Fourier, tenir compte du milieu dans lequel il avait vécu et des courants qu’il avait suivis. Ce qui fait le grand mérite de son travail sur l’Egypte, ce n’est pas assurément l’interprétation philologique ou archéologique ; il n’y était pas suffisamment préparé ; mais ce qui domine surtout dans cette œuvre de longue haleine, c’est l’enthousiasme sincère pour cet ancien monde dont on vient de recueillir les débris, c’est la patience admirable et le dévouement sublime qui collectionnent sans relâche au milieu des luttes sanglantes, c’est la distribution magnifique de tous ces trésors dans un musée iconographique sans précédent dans les fastes de l’art. C’est surtout le style sévère et néanmoins plein de charme qui faisait dire à Fontanes que Fourier écrivait avec la grâce d’Athènes et la sagesse d’Egypte.

  Le grand ouvrage sur l’Egypte eut 2 éditions. La première fut publiée sous le premier Empire et la seconde sous la Restauration, en 24 volumes in folio. Les frais d’impression s’élevèrent à plusieurs millions.

Le second ouvrage de Fourier, celui qui le place au premier rang parmi les géomètres, est sa Théorie de la chaleur[7]. On nous permettra d’analyser encore ici l’appréciation qu’en a laissée M. Cousin dans une note aussi complète que brillamment rédigée.

  La première idée que l’on a communément, quand on cherche la source de la chaleur générale, c’est de l’attribuer exclusivement au soleil. C’est, en effet, le soleil qui, en paraissant et en se retirant, produit les variations de température du jour et de la nuit, en s’éloignant ou en se rapprochant amène la différence des saisons et celle des climats, les feux de l’équateur et les glaces du pôle. C’est lui qui, en échauffant les couches superficielles de la terre, en tire les trésors de la vie végétale, imprime, selon le degré de sa manifestation, un cachet aux divers aspects climatériques et même à certaines variétés dans les races du règne animal. Aussi le genre humain, à son berceau, l’a-t-il salué comme le père à la fois de la lumière, de la chaleur et de la vie. La science primitive a imité cet exemple : elle a rapporté tout d’abord la chaleur au soleil. Ce phénomène est-il exclusivement le fait de cet astre par excellence ? Non, sans doute, et les recherches ultérieures l’ont surabondamment démontré.

  La preuve la plus convaincante est celle-ci : fouillez à 32 mètres de profondeur dans la terre, et vous avez un degré de chaleur de plus qu’à la surface, à 64 mètres vous en aurez deux et ainsi de suite, en sorte qu’à une profondeur voulue vous avez la température de l’eau bouillante et, plus bas encore, celle de la fonte des métaux. Cela explique les sources minérales chaudes, la chaleur des mines et les feux des volcans. Les données les plus positives de la science nous enseignent qu’à une époque, dont la date n’a pas de nom, la terre était un globe de feu, qui, se refroidissant de la surface au centre, a permis plus tard l’apparition de la vie sur notre planète. La terre serait donc un espèce de soleil à moitié éteint et dont le refroidissement continue toujours sa marche progressive et mathématique.

  Indépendamment de la chaleur centrale et de la chaleur du soleil, il est démontré que l’espace où se meut la terre est doué d’une certaine température toujours la même. Ce calorique se lie au système du monde ; il émane des astres qui, comme la terre, ont eu leur période d’incandescence et qui conservent leur température relative dont le rayonnement a son action sur l’immensité de notre système planétaire. La constance de cette température de l’espace est le résultat d’une loi par laquelle deux corps, diversement échauffés et placés à distance, tendent définitivement, l’un en recevant, l’autre en donnant de la chaleur, à se mettre en équilibre, et à imprimer également la même température à tous les points de l’enceinte où ils sont enfermés. Le même phénomène se produit dans l’immense enceinte du ciel où tous les astres doués d’une température différente, mais agissant perpétuellement les uns sur les autres, tendent à se mettre en équilibre de chaleur. La loi est la même, le résultat seul est plus grand. Telle est l’explication de la température moyenne et constante de l’espace, qui paraît indépendante de l’action solaire et du feu central dans la distribution de la chaleur à la surface de la terre et dans les phénomènes qu’elle y produit.

  C’est par l’analyse mathématique que Fourier est parvenu à résoudre ces formidables problèmes et à formuler quelques uns des secrets de notre admirable providence. Il faut parcourir son livre pour se rendre compte du travail gigantesque qu’il a dépensé pour arriver à de semblables résultats. Que d’obstacles à franchir ! Etudier d’abord attentivement la valeur des recherches antérieures, les soumettre à de nouvelles expériences, établir des observations sévères sur la distribution de-la chaleur solaire dans les premières couches de la terre, celles de la chaleur centrale dans les couches intérieures, à travers des milieux sans nombre et d’une diversité extrême, solides, liquides ou gazeux, tenir compte des innombrables différences, pour arriver à une loi pouvant résumer les éléments constitutifs et généraux d’un phénomène, telle fut l’œuvre de Fourier. De semblables calculs exigent un esprit d’une grande puissance analytique, et l’analyse est un instrument qui demande la main d’un grand artiste. Chaque artiste a sa manière, comme on dit vulgairement. Notre illustre compatriote eut la sienne : il inventa de nouveaux calculs pour résoudre de nouveaux problèmes et ces calculs ont été pour lui la source d’une double gloire. D’abord, avec eux, il a résolu les grandes questions que soulevait le phénomène le plus universel de la nature, après le mouvement il a jeté de vastes lumières sur le monde et sur son histoire, il a enrichi à la fois l’astronomie, la physique et la géologie et de plus l’instrument de ces belles découvertes, considéré en lui-même indépendamment de ses résultats, par les difficultés que présentaient son invention et son application, a placé son auteur parmi les plus grands géomètres.

  Citons encore quelques fragments d’une appréciation que nous empruntons au grand Dictionnaire universel de notre compatriote Pierre Larousse « Dans la Théorie de la chaleur où nos mathématiciens actuels pourraient apprendre, s’ils se donnaient l’agrément de lire, l’art d’être clairs, simples, élégants et méthodiques, sans rien sacrifier de la sévère précision de la science, Fourier se propose de chercher la démonstration mathématique des lois qui comprennent tous les phénomènes de la chaleur. Pour données, il part des faits acquis de son temps pour instruments il a le calcul différentiel et le calcul intégral, dont il se sert si bien, qu’en le lisant, on est près d’oublier qu’il y avait parmi ses contemporains un Legendre, un Lagrange, un Laplace. »

  Enfin, laissons Fourier lui-même expliquer la méthode analytique son exposition sera plus éloquente que tous les commentaires : « L’analyse mathématique est aussi étendue « que la nature elle-même elle définit tous les rapports sensibles, mesure les temps, les espaces, les forces, les températures. Cette science difficile se forme avec lenteur, mais elle conserve tous les principes qu’elle a une fois acquis elle s’accroît et s’affermit sans cesse au milieu de tant de variations et d’erreurs de l’esprit humain. Son attribut principal est la clarté; elle n’a point de signes pour exprimer les notions confuses. Elle rapproche les phénomènes les plus divers et démontre les analogies secrètes qui les unissent. Si la matière nous échappe, comme celle de l’air, de la lumière, par son extrême ténuité si les corps sont placés loin de nous, dans l’immensité de l’espace si l’homme veut connaître le spectacle des cieux pour des époques successives que sépare un grand nombre de siècles si les actions de la gravité et de la chaleur s’exercent dans l’intérieur du globe solide, à des profondeurs qui seront toujours inaccessibles, l’analyse mathématique peut encore saisir les lois de ces phénomènes. Elle nous les rend présents et mesurables et semble être une faculté de la raison humaine destinée à suppléer à la brièveté de la vie et à l’imperfection de nos sens. Et, ce qui est plus remarquable encore, elle suit la même marche dans l’étude de tous les phénomènes, elle les interprète par le même langage, comme pour attester l’unité et la simplicité du plan de l’univers et rendre encore plus manifeste cet ordre immuable qui préside à toutes les causes naturelles. »

  C’est avec cette hauteur de vue et ce style noble et sévère que le discours préliminaire de la Théorie de la chaleur est écrit d’un bout à l’autre. Peu de lecteurs se sont arrêtés à ce chef-d’œuvre qui procède les exercices algébriques du beau livre de Fourier; ce n’est pas autrement que Buffon, Laplace et Cuvier exposaient leurs théories immortelles, et Fourier nous prouve une fois de plus que nos génies les plus illustres dans les sciences ont, pour la plupart, été de grands écrivains.

  Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur son Analyse des équations déterminées, publiée en 1831, par son ami M. Navier de l’Institut. C’est le développement des méthodes qui ont servi à édifier sa Théorie de la chaleur. Nous dirons seulement que ce travail fut une des premières préoccupations de sa jeunesse; qu’il fut commencé à Auxerre, alors que Fourier n’avait pas dix-huit ans et qu’il paraît avoir été l’origine des relations d’estime et d’attachement qu’il ne cessa d’entretenir avec Monge, Lagrange et Berthollet[8].

  Nous ne reviendrons pas non plus sur ses recherches de statistique pour le département de la Seine et sur son rapport sur les tontines et les caisses d’assurances qui ont servi de guide aux compagnies aléatoires, si multipliées depuis un demi-siècle, Tous ces travaux sont autant de témoignages de son esprit pénétrant et de ses idées éminemment pratiques.

  Il paraît que la poésie ne lui fut pas étrangère, malgré l’austérité de ses méditations ordinaires. Nous trouvons dans le bulletin de la Société des sciences de l’Yonne un souvenir de l’honorable président actuel, M. Challe, que nous sommes heureux de reproduire ici : « Fourier n’était pas seulement un grand mathématicien, c’était aussi un esprit charmant, plein de finesse et d’enjouement. Je me souviens d’avoir entendu dire dans mon enfance par ses anciens amis dom Laporte et notre excellent professeur de cinquième, M. Amé, qu’il faisait des vers avec une merveilleuse facilité et qu’il excellait dans la poésie légère. Parfois, à la fin de la classe, ce bon M. Amé faisait trêve à l’austérité de Quinte-Curce ou du Selectœ pour nous raconter avec une piquante bonhomie des anecdotes de sa jeunesse et nous réciter quelques unes de ces pièces de vers de Fourier dont le souvenir vague m’est resté dans l’esprit comme des modèles de grâce et de bon goût.» (Bulletin de la Société des sciences, tom XII, p. 133)

  Les contemporains de Fourier étaient devenus rares après 1830, surtout à Auxerre. Le culte de sa mémoire semblait s’y affaiblir. Cependant quelques fidèles lui restaient encore. Ceux qui fréquentaient à cette époque la bibliothèque de la ville y rencontraient presque toujours un jeune homme pâle, maladif, mais ardent à l’étude, qui passait ses journées à feuilleter le grand ouvrage sur l’Egypte; il prenait des notes, et son assiduité à la bibliothèque aussi bien que sa persévérance à se tenir debout devant le grand pupitre où sont casés les volumes de l’expédition de 1798, provoquaient l’étonnement en même temps que le respect de tous les habitués. Ce mystérieux personnage était M. Gau de Gentilly. A sa mort, on trouva dans son testament un legs de 4 000 fr. destiné à élever un buste à Fourier dans une des salles de la bibliothèque. Il voulait ainsi reconnaître le plaisir qu’il avait éprouvé à étudier les antiquités égyptiennes dans le grand ouvrage auquel notre illustre compatriote attacha son nom. Cette libéralité fut le point de départ d’une souscription à laquelle s’empressèrent de contribuer les corps savants de Paris, les conseils généraux du département de l’Yonne et de l’Isère, et de tous les hommes amis de la science. Une commission composée de MM. Jomard, Champollion-Figeac, Larabit, Mauger, Châtelet et Roux et constituée par la ville d’Auxerre, fut chargée à Paris de centraliser les fonds dont l’importance permit bientôt d’ériger une statue au lieu d’un simple buste.

L’exécution en fut confiée à un jeune artiste originaire d’Auxerre, Edme-Nicolas Faillot, sculpteur, qui mourut quelques semaines après l’inauguration de son œuvre pendant l’épidémie de choléra qui décimait Paris et déférentes contrées de la France, en 1849.

Fourier est représenté en costume d’académicien, dans l’attitude de la méditation; il tient a la main un cahier de ses calculs mathématiques. Sur le socle de la statue sont sculptés des bas-reliefs qui rappellent deux des principaux événements de sa vie l’un représente la mort de Kléber et Fourier prononçant son éloge funèbre l’autre nous le montre préfet de l’Isère et ordonnant le dessèchement des marais de Bourgoin.

  Son inauguration eut lieu le 4 mai 1849, dans le jardin des Plantes, à l’ancienne bibliothèque Notre-Dame la Dehors, en présence des autorités du département et de la ville. L’académie des Sciences y fut représentée par M. Roux, le célèbre chirurgien de l’Hôtel-Dieu, compatriote et ami de Fourier, qui prononça un discours très remarquable par l’abondance des détails biographiques et par l’élévation des idées[9].

  Nous espérons, en achevant ce travail, qui ne se recommande que par de patientes investigations, n’avoir omis rien d’essentiel en ce qui touche la vie publique et privée de Fourier. Nous espérons également que certaines préventions qui semblaient subsister encore dans quelques esprits au sujet de son rôle politique dans l’Yonne, n’auront plus leur raison d’être. Nous pensons enfin que l’on ne confondra plus le Fourier d’Auxerre avec le Fourier de M. Victor Hugo ; que le nôtre, quoi qu’en dise le poète, n’a jamais cessé d’être célèbre et que sa gloire durera autant que ses immortels ouvrages.

NOTES ADDITIONELLES.

A.

Paris, ce 28 Ventôse, l’an III de la République Française.

Je m’adresse à toi, mon cher Bonard, pour connaître plus distinctement ce qui se passe à mon sujet dans la commune d’Auxerre on ne m’en a rien écrit encore. J’apprends d’une manière vague que je suis accusé et condamné dans ses sections ; quelque désagréables que soient ces détails, il m’importe cependant d’en être informé. On veut absolument que l’abbé d’Avigneau soit au nombre de mes dénonciateurs et j’entends toutes sortes de contes à ce sujet. Je n’ajouterai jamais foi à de pareilles sottises, et ce qui rend tout ceci incroyable encore, c’est qu’on me présente, dit-on, comme un dilapidateur et un ivrogne. Assurément, je ne ferais que rire de tout cela, si je ne savais à quel excès peut se porter la vengeance armée de l’autorité des factions.

Je te prie de me faire parvenir quelques détails qui puissent m’aider à apprécier ces dénonciations et à les prévenir s’il est nécessaire. J’attends de ton amitié ce triste service.

Je sais que les assemblées de section, dans la séance de décadi dernier, ont arrêté que je serais dénoncé en leur nom et qu’elles demandent en même temps mon exclusion de l’école normale. A qui cette dénonciation doit-elle être adressée ? Sur quels motifs l’a-t-on appuyée ? Quelle en a été la forme, et quelle suite a-t-elle eue jusqu’ici ? Je te prie de me satisfaire sur ces points Tu y ajouterais, si tu le veux, une notice de la discussion qui a précédé cet arrêté pris, à ce que l’on m’assure, dans les quatre sections Cette délibération me parait peu régulière, car devant qui pense-t-on porter la dénonciation ? Penserait-on que je suis dans le cas de la loi du 5 ventôse ? Mais elle ne m’est nullement applicable. Je ne suis ni destitué ni comptable. Si je pouvais me considérer comme ayant été destitué, ce ne pourrait être que par la lettre de l’ancien comité de salut public qui ordonnait de m’arrêter, mais avant le 9 thermidor. Au reste, l’effet de cette loi est suspendu. Mais d’un autre côté, étant attaché à un établissement national et d’une manière toute particulière par le gouvernement au collège de France, il n’y a que des faits matériels qui puissent me nuire et qui les trouvera ces faits ? qui peut me reprocher un acte qui ne soit point autorisé par les lois ? J’imagine bien qu’on ne me demandera aucun compte des dossiers, à moins que ce ne soit des miens, ni du sang que j’ai fait couler, ni du vin que j’ai bu. C’est donc de la terreur que j’ai inspirée. Ma foi, je ne vois pas que j’en aie trop fait éprouver aux êtres les plus faibles, aux femmes. Et si j’en avais cru quelques unes, elles me paraissaient disposées à d’énormes sacrifices.

Au reste, mes adversaires peuvent s’en reposer sur ma conscience et je suis jugé par elle beaucoup plus rigoureusement qu’ils ne le feraient eux-mêmes. Qu’ils tiennent pour certain que je n’ai rien fait d’arbitraire et qui n’émane d’une loi. C’en est assez pour que je ne puisse pas être inquiet dans tout bon gouvernement. Mais ce n’est peut-être pas assez pour moi-même. Aussi je puis ajouter que mon cœur n’a jamais été le complice du mal que les circonstances ont pu produire. J’ai fait volontairement ce que j’ai cru juste et utile à la cause que j’ai embrassée. Le reste, je ne l’ai point empêché, mais souvent je ne le pouvais pas sans courir à une perte assurée. Je devais, dira-t-on, m’y exposer plutôt que de tolérer l’injustice et de lui servir d’instrument; cela peut être vrai, mais du moins que je ne sois blâmé que par ceux qui l’eussent fait à ma place.

Il n’y a dans Auxerre qu’un seul homme qui soit en droit de me haïr, c’est Moreau que tu connais j’ai contribué indirectement à son arrestation, mais je l’ai fait en public et j’ai refusé de délibérer contre lui. Peu de temps après, c’est moi qui l’ai fait mettre en liberté. Loin de me repentir de cette dénonciation, je la ferais encore, parce qu’un homme de cette sorte doit être dévoilé. Excepté cet individu, je puis attester sur ce qu’il y a de plus sacré que je n’ai contribué en aucune manière à l’arrestation de qui que ce soit, que ceux qui ont éprouvé cette disgrâce doivent l’attribuer aux circonstances et qu’il y a plusieurs s personnes qui me doivent la tranquillité dont elles ont toujours joui. Au reste, je crois fermement qu’il y a des moments de danger public où de pareilles mesures sont légitimes. Comme je ne puis me dissimuler à moi-même que j’ai fait à peu de chose près tout ce qui était possible sans un péril certain, j’ai l’âme parfaitement tranquille et c’est beaucoup.

Je suis, comme tu le sais, très disposé à prendre une extrême inquiétude aussi tous ces bruits m’ont-ils beaucoup affecté cependant, eu y réfléchissant, je t’avoue que je ne vois pas que mes ennemis puissent réussir, car je serai soutenu ici par des personnes fort en crédit.

J’avais envie d’écrire à la section où se trouvait mon domicile, de la Fraternité je crois j’aurais présenté ma justification en peu de mots, et si on l’eut jugée convenable, j’aurais obtenu la faculté de me rendre pour quelques jours à Auxerre, pour me disculper en personne.

Crois-tu qu’il soit convenable de faire cette proposition ou d’adresser une lettre à l’Assemblée ? Je suis tout prêt a faire cette démarche tu me marqueras si tu le crois utile, ainsi que les points sur lesquels il faudrait appuyer et qui paraissent avoir fait le plus d’impression.

(Extrait du bulletin de la Société des sciences de l’Yonne, année 18S8. [.XI), p. 121 et suiv.)

La conservation de cette lettre et de la note ci après est due à M. Alphonse Bonard d’Auxerre, fils de M. Bonard, ancien professeur de mathématiques à l’école militaire, puis au collège d’Auxerre, premier maître et ami de Fourier.

M. Alphonse Bonard y joignit dix autres lettres et en fit don à la bibliothèque de la ville. Elles ont été insérées dans le bulletin de la société des sciences de 1’Yonne, par les soins et avec d’intéressants commentaires de M. Challe, président de la compagnie.

Notes sur l’école normale et les personnes attachées à cet établissement.

B.

L’école normale tient ses séances au jardin des plantes, dans un emplacement médiocre de forme circulaire; le jour ne vient que du haut les élevés, qui sont très nombreux, y sont rangés sur les gradins d’un amphithéâtre fort élevé il ne peut y avoir de place pour tous, et tous les jours il y en a un bon nombre qui trouvent la porte fermée; si l’on est dans le cas de sortir pendant la séance, on ne peut plus rentrer. Les élèves seuls y sont admis sur la présentation de leurs cartes à l’officier de garde ou au factionnaire. Il y a cependant quelques exceptions en faveur d’un petit nombre de citoyens dévoués et de plusieurs femmes. Au fond de la salle et dans une enceinte séparée par une grille, sont assis plusieurs savants de Paris et les professeurs. En face et sur un plancher un peu plus élevé, sont trois fauteuils pour les professeurs qui ont à parler et pour leurs adjoints. Derrière eux, et sur un second plancher plus élevé sont les deux représentants du peuple Lakanal et Delyère, avec le costume des députés en mission. La séance s’ouvre à onze heures lorsqu’un des députés arrive des applaudissements nombreux se font entendre dans ce moment et lorsque le professeur prend sa place. Les leçons sont presque toujours interrompues et terminées par des applaudissements. Les élèves gardent leur chapeau, le professeur qui parle est découvert trois quarts d’heure ou une heure après, un second professeur lui succède, puis un troisième et l’huissier annonce que la séance est levée. Les noms des professeurs sont connus parmi les gens de lettres qui assistent aux séances ou aux conférences. J’ai remarqué Cousin, Lalande, Brisson, le libraire Pancouke, plusieurs professeurs du lycée. Plusieurs sont amenés dans les voitures nationales ou avec les députés: les professeurs ne viennent pas autrement.

Voici quelques détails sur les professeurs ces minuties paraîtront superflues, mais je les écris parce que les journaux n’en rendent pas compte. Lagrange, le premier des savants d’Europe, paraît avoir de cinquante à soixante ans il est cependant plus jeune ; il a dans les traits de la dignité et de la finesse dans la physionomie il parait un peu grêlé ou pâle sa voix est très faible à moins qu’il ne s’échauffe il a l’accent italien très marqué et prononcé les s comme les z ; il est très modestement vêtu en noir ou en brun il parle très familièrement et avec quelque peine, il a dans la parole l’embarras et la simplicité d’un enfant. Tout le monde voit bien que c’est un homme extraordinaire, mais il faut l’avoir vu pour y reconnaître un grand homme. Il ne parle que dans les conférences, et il y a telles de ses phrases qui exciteraient la risée. I1 disait l’autre jour « Il y a encore sur cette matière beaucoup de choses importantes à dire, mais je ne les dirai pas. Les élèves, dont la plupart sont incapables de l’apprécier, lui font assez peu d’accueil, mais les professeurs le dédommagent. Laplace, qui est, ainsi que lui, professeur d’analyse, avait été nommé à Melun élève de l’école normale, il avait accepté le gouvernement a réparé cette erreur administrative. Laplace est au premier rang parmi les savants, il est connu dans l’Europe pour excellent géomètre, physicien et chimiste il paraît assez jeune, a la voix faible, mais nette il parle avec précision, mais non pas sans quelque difficulté il est d’un extérieur assez agréable et vêtu fort simplement il est d’une taille moyenne. L’instruction mathématique qu’il donne n’a rien d’extraordinaire et est fort rapide.

Haüy, ci devant abbé, est d’une simplicité et d’une modestie fort extraordinaires il n’est pas vieux, son costume est encore à peu près celui d’un homme d’église ; il a en outre refusé de prêter le serment. Il a la voix très nette, se fait parfaitement entendre et parle avec beaucoup d’élégance et de facilité. Il est impossible de s’exprimer en meilleurs termes. On assure qu’il sait de mémoire sa leçon il paraît qu’il en lit une partie, ce qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer, car les professeurs sont éloignés et ils ont toujours leurs cahiers sous les yeux. Il est tellement timide que si quelqu’un prend la parole pour lui demander un éclaircissement, il se brouille et répond mal ou ne répond point du tout. Ce n’est pas qu’il ne soit fort instruit, et s’il ne brille pas comme les deux premiers par le génie, il a du moins tout l’éclat de la méthode et l’appareil de la démonstration la plus élégante.

D’Aubenton est un vieillard cassé que l’on porte pour ainsi dire au fauteuil, il lit et parle alternativement; il n’est entendu de personne. Il y a quelques répétitions dans ses leçons, mais elles sont remplies de raison et de science. Il n’y a point eu de naturalistes plus complètement et plus sagement instruits. Il a dans la parole un ton de bonhomie qui ajoute au respect qu’il inspire.

Berthollet est le plus grand chimiste que nous ayons, soit en France, soit chez les étrangers il n’est pas âgé et d’un extérieur assez ordinaire. Il ne parle qu’avec la plus extrême difficulté, hésite et se répète dix fois dans une phrase et paraît embarrassé dans ses moindres détails d’une expérience. Son cours n’est compris que de ceux qui étudient beaucoup ou qui savent déjà, c’est pour cela qu’il déplaît à la grande majorité. Son cours est un assemblage de dissertations utiles, très sages et très savantes il a assez de peine à se faire entendre.

Monge a la voix forte, il est actif, ingénieux et très savant. Comme on le sent, il excelle dans la géométrie, la physique et la chimie; la science dont il donne des leçons est infiniment curieuse et il l’expose avec toute la clarté possible. On trouve même qu’il est trop clair ou plutôt que sa méthode n’est pazs assez rapide. Il donnera des leçons particulières de pratique. Il parle très familièrement, avec précision le plus souvent. Il n’est pas seulement recommandable pour ses hautes connaissances, on le dit très estimable sous tous les rapports publics et privés ; son extérieur est fort ordinaire.

Thouin est un naturaliste très instruit il est maintenant dans la Belgique, où le gouvernement emploie ses talents.

La Harpe est fort connu, parle avec beaucoup d’élégance et de goût; il n’a pas le ton de charlatanerie qu’on peut reprocher à quelques autres, mais il a le ton goguenard et tranchant il parle sans avoir l’air gêné et a la voix fort nette. Littérateur très savant, il ne fait point parade de science, ne la montre qu’à propos, ne cherche pas, comme d’autres, à vanter son art plus que tous les autres, et se fait écouter avec plaisir par les gens de bon goût. Il s’est montré partisan déclaré, comme on peut le voir dans son programme, et ne sera approuvé en cela que de la multitude. La persécution injuste qu’il dit avoir éprouvée n’est pas un excuse suffisante, car il faut être tolérant, même à l’égard de ceux qui ne le sont pas toujours. Au reste, je trouve qu’il est de tous les professeurs celui qui parle le mieux.

Volney est un homme assez jeune et fort bien vêtu, grand, d’un extérieur très agréable. Je connais peu ses écrits. Il parle avec facilité et en termes extrêmement choisis sa parole est lente, et il semble s’y complaire. Si les connaisseurs ne sont pas flattés sous le rapport du goût, ils sont du moins étonnés par l’éclat de la diction. Il a voulu remplir son cours de trop de philosophie, et au milieu de ces accessoires brillants, l’objet principal de l’instruction disparaît.

Sicard est connu comme instituteur des sourds et muets. Petit de taille, encore jeune, il a la voix forte, distincte et timbrée. II est ingénieux, intéressante actif, et sait comment occuper une grande assemblée. Il plait à la multitude, qui l’applaudit à tout rompre. Il vante son art, sa méthode et ses principes, et parle à tout propos de l’homme de la nature, qu’il prétend être le sourd et muet. C’est un homme de beaucoup d’esprit sans génie, qui paraît fort sensible et qu’au fond je crois modeste, mais qui a été séduit par je ne sait quel système de grammaire, qu’il prétend être la clef des sciences. I1 parle souvent, longtemps et avec emphase, il a dans l’accent et dans la diction quelque chose de capricieux. Son projet de grammaire, qui a quelques côtés brillants, est un des plus fous que je connaisse. Cependant on parle de l’adopter et même de le prescrire dans les écoles de la République. Si on en vient là, nous aurons de quoi rire. Du reste, Sicard est rempli de zèle et de patience et donna l’exemple de toutes les vertus, mais il est fou et cela me fait songer qu’il plait aux femmes, quoique petit et assez laid.

Mentelle est connu à Auxerre. Ses leçons sont extrêmement familières et n’ont rien qui soit digne de l’établissement il converse passablement, autant que j’en puis juger, car je ne l’écoute presque jamais,

Buache est un géographe très renommé, qui parle fort mal et indique quelquefois de la science.

Garat est un homme assez jeune, d’une taille médiocre et d’un extérieur assez agréable. Il a la voix forte, le ton animé et très oratoire. Sa parole est forte et éloquente. Il a moins de goût que La Harpe, mais plus de chaleur, de vivacité. Quant au fond, je lui trouve ses idées un peu exaltées il ne parle rien moins que de perfectionner l’organisation humaine et d’ouvrir des routes jusqu’ici inconnues à l’esprit humain. Il vante beaucoup et presque exclusivement Bacon, Locke et Condillac, dont il est admirateur enthousiaste. Au reste, il faudrait être injuste pour refuser à Garat des talents supérieurs et extraordinaires c’est, après La Harpe, celui que j’aime le mieux entendre parler.

OUVRAGES DE FOURIER

– Mémoire sur la Révolution générale des Équations algébriques, (Décade Egyptienne an VI).

– Note sur un projet de machine mue par la force du vent, qu’on pourrait employer pour arroser les terres. (Décade id.)

– Recherches sur les Oasis. (Décade de l’an VII, p. 150).

– Rapport sur l’aqueduc qui porte les eaux du Nil au château de Kain. Il détermine le temps de construction de ce monument et en fait la description, ainsi que des machines qui y sont employées. (Décadi, même année).

– Recherches sur la. Mécanique générale. 1ère partie (Id. ibid) 2e partie (id) 6 et 26 frimaire.

– Recherches sur la méthode d’Illumination. (Décade).

– Démonstration d’un nouveau Théorème de l’Algèbre.  (Décad 11 messidor.)

-Tableau des Révolutions et des mœurs en Egypte. (Courrier d’Egypte, 24 vendémiaire, an IX.)

– Sur l’Analyse indéterminée. (id. 6 nivôse an IX).

– Rapport sur les recherches à faire dans l’emplacement de l’ancienne Memphis et dans toute l’étendue de ses sépultures. (Courrier d’Egypte, numéros 104 et 106)

– Préface de la description de l’Egypte. ( 1er volume du grand ouvrage sur l’Egypte).

– Mémoire sur la Balistique. (t. II du Journal de l’école polytechnique.)

– Rapport sur les établissements appelés Tontines. (Paris, 1821.)

-Théorie analytique de la Chaleur. (Paris, 1822).

-Rapports sur les progrès des sciences mathématiques (1822-1829.)

– Eloges de Delambre, de W. Herschell, de Bréguet, de Charles. (1823-26).

– Recherches statistiques sur la ville de Paris, 4 vol. (1823-1829.)

– Analyse des équations déterminées (Paris, 1831) ouvrage posthume publié par M. Navier de l’Institut.

– Plusieurs articles biographiques sur des géomètres célèbres ont été fournis à la biographie universelle de Michaud par Fourier.

P.-S. Nous devons, en terminant, témoigner notre gratitude à M. Challe, président de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, qui nous a fourni de précieuses indications sur Fourier, à M. le général de Marcilly, qui nous a fait parvenir une notice peu connue, par Barginet de Grenoble, et à M. Pierre Larousse qui a bien voulu nous communiquer le manuscrit de l’excellent article sur Fourier qu’il a composé pour son dictionnaire universel.


[1] DUCHÉ Émile, né à Auxerre, 6 IV 1814 ; † Ouanne, 30 V 1905. Docteur en médecine 1839 ; protégé de Bourdois de Lamotte, fréquente à Paris savants et artistes. Membre du conseil d’Hygiène, président de la Société Médicale de l’Yonne. Membre correspondant de l’Académie de médecine (1891), de la Commission de l’Instruction publique, de la SSY (secrétaire général en 1848). Membre de la Société de statistique de Paris. Membre du conseil général. Légion d’honneur.

– Installation à Lain, puis à Ouanne, où il vient de se marier.

Maire d’Ouanne : libéral sous l’Empire, modéré sous la République.

– Collabore au Bulletin de la SSY, de la Société médicale, à l’Annuaire, au Journal de la Constitution, à l’Yonne, etc.

Il épouse N. Leguillois.

= Liste complète des œuvres in BSSY 1905 p. 312.

Compte-rendu des travaux de la Société médicale de l’Yonne (Auxerre, C. Gallot) – Le Département de l’Yonne et la dépopulation (1890) – Discours prononcés à la distribution des prix de l’institution Saint-Joseph (1901) –L’Utopie d’un sénonais, Jean-Claude Chastellain, député à la Convention De la Précocité intellectuelle, étude sur le génie (1901).

= Nombreuses notices biographiques sur Charles Flandin, le Docteur Tournier père, le Docteur Bertillon, Bourdois de Lamotte, M. D. Larabit, Isidore Souplet, Villetard, Robineau-Devoidy, Paradis, Charles Lepère, Paul-Bert, Pierre Larousse, le Comte de Bondy, etc.

– Étude historique sur la vallée de Solemé (Auxerre, Perriquet 1853) – Quelques particularités sur le mouvement de la population dans l’Yonne (1864) – Note sur l’assistance publique dans les campagnes (1889) – Le Dépôt de mendicité – Étude historique et statistique sur le canton de Courson-les-Carrières – Note sur l’inspection médicale des enfants assistés – Une Saison à Contrexéville.[Docteur L. Roché, BSSY 1905, 1906, DBF/Le Tourneur, Q.]

[2] Ces renseignements, qui sont devenus comme légendaires au collège d’Auxerre, ont été transmis avec beaucoup d’autres à M. Victor Cousin par M. Roux, un des plus anciens amis de Fourier, comme lui professeur à l’école militaire d’Auxerre, et qui ne l’a quitté qu’à son départ pour l’Egypte. M. Roux, ancien professeur de mathématiques, dit M. Cousin, est un homme de sens et d’honneur en qui on peut placer toute confiance.

[3] Il eut également l’idée de se faire nommer bibliothécaire de la ville d’Auxerre, au moment où l’on organisait les bibliothèques publiques. La lettre qu’il écrivit aux administrateurs du département a été retrouvée dans les archives. M. Quantin l’a publiée dans sa notice sur le P. Laire, (Bulletin de la Société des Sciences hist. et nat. de l’Yonne, 4e vol.)

[4] Ichon, député à la Convention par le Gers, était un ancien prêtre, supérieur de la maison de l’Oratoire à Condom. Il vota la mort du roi dans les 24 heures.

[5] Laplanche, Goyre, envoyé à la Convention par la Nièvre, était un ancien moine bénédictin, ensuite vicaire épiscopal constitutionnel. Il vota la mort de Louis XVI et sa prompte exécution. Il se signala par ses exactions et ses cruautés dans le département où il fut envoyé en mission, et fut complice des noyades de Nantes.

[6] L’abbé Fourier dont il est ici question était chapelain de l’Asile des aliénés. Nous nous rappelons l’avoir vu souvent à la maison paternelle, où il était accueilli comme un ami. C’était un excellent homme qui ne tarissait pas sur les bontés de son oncle l’académicien. Il est mort en 1839. L’abbé Duru lui succéda.

[7] Ces deux ouvrages ont été offerts par Fourier à la Bibliothèque d’Auxerre, et le dernier porte une dédicace écrite et signée de la main de l’auteur.

[8] Nous reproduisons un certificat de Roux, ancien professeur de mathématiques à Auxerre, cité par M. Navier, au sujet de ce mémoire « Je soussigné, ancien professeur de mathématiques et de physique au collège d’Auxerre, certifie que ce mémoire sur l’algèbre, composé de 14 feuillets, est écrit de la main de M. Bonnard, ancien professeur de mathématiques à l’École militaire d’Auxerre, décédé en 1819; qu’à mon retour de l’école normale en 179S, il me le montra, en me parlant avec admiration de son auteur M. Fourier, son ancien élevé qui professait alors l’analyse à l’École polytechnique, et qui l’avait composé, me dit-il, étant à peine âgé de 18 ans et il ajouta qu’une copie un peu plus soignée de cet écrit avait été envoyée à Paris en 1787.

Auxerre, le 26 mars 1826. Signé Roux. »

[9] Nous empruntons ces détails au Bulletin de la société des sciences de l’Yonne (t. III, page 119 et suivantes), où l’on trouvera d’amples renseignements sur la cérémonie et le résumé des discours qui ont été prononcés par plusieurs membres de l’assistance. Par suite de la construction du palais de justice sur l’emplacement de Notre-Dame-la-Dehors, la statue de Fourier a été transportée dans le petit jardin botanique connu sous le nom de Cour de la comédie. Nous espérons qu’elle sera dotée plus tard d’un square plus confortable et plus en harmonie avec le mérite de la statue et surtout avec celui de son héros.

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