Piques

Au début de la tauromachie moderne (XVIIIe siècle), cette phase de la lidia était la plus importante avec la mise à mort. Le toro doit être piqué juste derrière le morrillo (le muscle du cou) pour tester sa bravoure, mais peut-être aussi et surtout pour adoucir la violence de sa charge, lui apprendre à baisser la tête, corriger certains défauts comme les coups de tête et le faire saigner pour le décongestionner, afin de le préparer à la muleta et rendre possible le toreo artistique.

La suerte des piques a donc son utilité et nous la défendons dans son intégralité parce qu’il est impossible de donner un spectacle brillant lors de la faena de muleta avec la majorité des toros adultes s’ils n’ont pas été piqués.

Cependant, depuis quelques années, les mêmes commentaires reviennent comme un leitmotiv en constatant le manque de forces d’un trop grand nombre de toros dès le début de la lidia, avant même l’entrée en piste des picadors. Les publics protestent ensuite de plus en plus les piques, même lorsque le toro pousse, en reprochant au picador, ce qui est un comble, de faire son métier, mais il n’est pas moins vrai qu’aujourd’hui une toute petite pique est souvent possible et même recommandable pour une mobilité et une vivacité suffisantes en vue d’une faena enjouée.

Et nous touchons là à l’un des problèmes majeurs de la tauromachie actuelle,  celui de la « monopique », due en partie au manque de force du toro d’aujourd’hui, dont la responsabilité est sans doute à chercher dans une sélection outrancière d’une noblesse molle voire d’une bravoure partielle. Et même lorsque le toro est piqué au moins deux fois (ce qui est obligatoire dans les arènes de première catégorie), les toreros ont aujourd’hui tendance à faire donner une première grosse pique (en partie car cette phase est de nos jours peu appréciée du grand public et considérée comme un mal nécessaire, en partie pour éviter un deuxième choc contre le caparaçon), souvent située en arrière (ce qui châtie excessivement l’animal en libérant complètement sa partie antérieure et peut même parfois causer de sérieux dégâts). Cela permet aussi de ne pas mettre en valeur le toro et d’éviter les quites et donc de pouvoir apprécier différemment un même animal entre les mains d’un autre torero.

Actuellement, seule l’attitude de l’animal au troisième tercio est trop souvent prise en compte, même pour une grâce (dans des arènes relativement modestes), ce que nous pouvons considérer, sans être accusés de « torisme »,  comme une erreur.

Mais cette manière de voir les choses en rappelle d’autres qui ne voient que le bénéfice à court terme. En applaudissant un tercio abrégé on encourage les toreros à maintenir l’animal dans un certain état de fraîcheur mais on encourage aussi la sélection (d’autres parleront de fabrication) de ce type de toros. Là n’est pas l’équilibre. Certains aficionados veulent voir un grand nombre de piques comme au siècle passé (certains animaux d’élevages redoutables peuvent encore en prendre quatre, cinq voire plus), avec un animal souvent plus agressif que brave. Mais sans tomber dans cet excès, l’équilibre serait au moins de voir deux piques (qui sont obligatoires dans les arènes de première catégorie mais souvent simulées) pour pouvoir parler d’un « toro encasté ». Les trois piques qui étaient autrefois de rigueur pour pouvoir gracier un toro ne sont plus de mise, c’est un fait. Pour sauver sa peau on demande aujourd’hui au toro de charger avec classe, inlassablement. On ne prend plus en compte le premier tercio alors qu’on considérait il y a peu de temps encore et à juste titre qu’un animal brave devait charger a más, à la fois au cheval et à la muleta. Classe et caste ne doivent pas être irréconciliables. Le problème des chutes est en voie de résolution mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas exiger de poursuivre la tendance vers un niveau de force supérieur pour la récupération du tercio de piques. La classe sans force n’est pas de la bravoure. Si l’animal charge c’est qu’il a un fond de bravoure mais il est grand temps de refaire surface. Suivre un objet en mouvement, un leurre, sans chercher à l’attraper donc sans l’attaquer, n’est pas de la caste positive, soit de la bravoure, tout au plus de la « bravitude » ou une attitude bravache si l’on préfère. Un vrai toro brave doit avoir un comportement offensif certes, avec une franchise dans l’attaque qui ne doit pas être dénuée d’une certaine nervosité et surtout de forces suffisantes.

Que cherche-t-on ? A supprimer cette phase trop violente de la lidia pour notre société moderne qui veut supprimer ou ne pas voir ce qui la dérange de prime abord, même si cette violence est nécessaire ? Un monde sans violence est une utopie absolue, en tout cas pour les omnivores que nous sommes, mais notre société préfère voir le résultat fini d’un poulet sous cellophane au lieu de faire le travail, comme nos grands-mères. Supprimer cette suerte serait, et ceux qui prétendent sa suppression le savent bien, un pas irrémédiable vers la décadence définitive de la Corrida. La tauromachie ne serait plus qu’une réminiscence de quelque chose de grandiose et d’unique, un reste sans substance, une parodie de ce qu’elle a été. Elle n’intéresserait sans doute plus un large public et elle finirait par mourir, purement et simplement.

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  • Suerte de face : comme l’indique cette appellation, elle doit s’effectuer avec le cheval en face du toro, en faisant bouger l’équidé vers la gauche au moment d’enfoncer la pique, pour ensuite faire sortir le toro du côté de la tête du cheval.
  • Suerte de Zahonero : c’est ici seulement les terrains qui changent; le toro et le cheval sont plaçés comme pour la suerte de face mais parallèles aux barrières. Elle se pratique en théorie plus à cause des circonstances que de manière délibérée et elle possède pour le toro l’avantage de pouvoir sortir facilement vers son terrain (territoire).
  • Suerte de la carioca : l’attention du toro est attirée comme pour la suerte de face, mais le picador déplace le cheval de sorte qu’il reste parallèle aux planches, en empêchant la sortie du toro qui se trouve entre ce dernier et celles-ci. On doit la considérer comme un « recours » (une manière de faire à laquelle on a recours dans une situation de difficulté) valable avec des toros mansos qui sortent de la suerte.

Document extrait de Los Toros en fascicules

Voir aussi l’article suivant : Suerte de varas

Pour compléter, voici le lien d’un article très pointu sur le sujet par Jean Jacques Dhomps et Yves Charpiat sous l’égide de la FSTF :

http://torofstf.com/infos2012/121129modeles-piques.html


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