Juil 7 2019

Consécration de Paco Ureña

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Après plusieurs saisons où il le caressait du bout des doigts, Ureña obtient son grand triomphe, celui qui culmine une carrière (en attendant la suite) et qui en fait une figura indiscutable d’autant plus que son toreo, à l’instar de celui d’Urdiales, De Justo ou Aguado, vient remettre le classicisme au cœur du toreo et vient remplacer une génération certes coruscante mais non moins stéréotypée.

Le petit Francisco est né le 26 décembre 1982 à Lorca (Murcie).

Il torée sa première novillada chez lui puis se présente à Madrid le 22 juillet 2005 où il coupe une oreille à un novillo d’Espartaco.

De face

Il prend l’alternative le 17 septembre 2006 dans sa ville d’origine dans un cartel d’artistes avec Conde pour parrain et Morante comme témoin : 4 oreilles à des toros de Gavira.

En 2009, il a fait sa présentation comme matador en France en triomphant de toros de Pagès-Mailhan à Vergèze.

A la fin de la saison 2012, il totalise un total de 33 corridas en 6 saisons complètes (à peine cinq contrats par an donc). Sa carrière ne décolle pas jusqu’à sa Confirmation, le 25 août 2013 où il repart avec un bilan de vuelta et oreille, frôlant donc la Grande Porte.

En 2014, il s’impose en Arles et gracie un victorino à Cieza avant de recevoir, le 30 mai, à Madrid, 25 cm de corne dans la cuisse gauche, ce qui ne l’empêche pas de triompher à Santander avec les figuras puis à Bayonne mais aussi chez lui à Murcie ou encore à Logroño.

La temporada suivante, après des triomphes à Pampelune et Bilbao (deux fois une oreille à chaque course), il est l’auteur d’une grande faena pour la feria d’Automne 2015 où il perd un triomphe à l’épée face à un toro d’Adolfo Martín mais la prestation épique a impressionnée et ce qui manque aux statistiques nous reste derrière les rétines.

La jambe en avant en contrapostto, le toro autour pour vider la passe derrière la hanche, la difficile simplicité du toreo

 

En 2016, après une oreille à Valence, Ureña essorille un victorino dans la Maestranza le 13 avril, jour de l’indulto de Cobradiezmos. Il obtient ensuite un trophée en deux occasions lors de la feria de San Isidro.

En 2017, il coupe une oreille à Séville à un toro de Victorino Martín puis ponctue à Madrid pour la Corrida Goyesque du 2 mai avant de le faire à nouveau lors de la feria d’Automne puis de couper deux appendices à Saragosse. Entre temps, il obtient un autre trophée d’un victorino à Bilbao après un appendice d’un Puerto de San Lorenzo à Pampelune lors d’un grave coup de corne à El Pirri, son banderillero. A Bayonne, il coupe 3 oreilles aux toros d’El Juli et autant à Albacete. En début de saison il avait aussi touché du poil à Valence et lors de la San Isidro il convient de se souvenir qu’il avait réalisé une faena épique à un victorino mal conclue hélas à l’épée.

En 2018, absent de Séville, il coupe une oreille à Madrid et une autre à Pampelune où il est blessé avant de perdre un œil à Albacete, devant logiquement suspendre la fin de la saison.

Corrida de la Cultura 2019 : deux oreilles d’Empanado de Victoriano del Río malgré une estocade en arrière et une mort un peu longue car la faena a été de 18 carats au moins sinon plus. Notons au passage qu’il était sorti tuer ce dernier toro malgré l’avis des médecins avec une côte cassée. Il est aussi le triomphateur indiscutable de la San Isidro avec 4 oreilles et deux vueltas al ruedo. Sa réapparition à Valence en début de saison avait donné la note : 0 concession.

Le toreo de Paco Ureña est une merveille. A Madrid surtout, il s’abandonne totalement à son rêve de toreo. Ce qu’on ressent en le voyant toréer ne doit rien être en rapport de ce que lui doit sentir. Dieu que c’est beau. Tout à l’instinct, ses choix techniques peuvent parfois être erronés mais il vient aussi par là nous rappeler que l’Art ne surgit que lorsque le possible est dépassé. Ureña n’est pas un cartésien, c’est un spirituel qui s’oublie de son corps, une enveloppe qu’il a fort élastique et qui lui permet d’ailleurs de s’enrouler le toro d’une manière qui défie les lois de la géométrie.

Depuis son accident, il semble plus classique, moins prêt à des concessions modernistes auxquelles il sacrifiait par soif d’être. Son alternance des deux toreos, naturel et changé, lors du début de faena à Empanado est un sommet de classicisme. Si ses trincheras sont puissantes, ses naturelles sont sans doute le meilleur de son toreo, surtout de face, en fin de faena, liées à des pechos énormes, de cartel, souvent complètement de face. Parfois il aime encore faire peur avec les bernadinas à la mode mais il est capable de « fermer » un toro en suivant les canons les plus orthodoxes. Souvent il a recours également aux passes en regardant le tendido, une manière de dire : quoi de plus ?, mais c’est là un excès d’orgueil, dans une ivresse de toreo, qui ne rajoute rien, au contraire; il n’est plus à ce qu’il fait et les passes sont forcément moins bonnes quoi qu’elles témoignent d’une domination absolue. Son toreo, il le réalise fondamentalement en offrant le torse en en conduisant la charge derrière la hanche, en point d’interrogation. A la cape, il est de plus en plus bon, devenant excellent sur plusieurs palos, dont la véronique. Et tout ça devant les toros les plus compliqués, victorinos notamment. Deux mots résument son toreo : exposition et pureté.

A quelle source boit-il ? Difficile de le dire. Il torée plus avec la ceinture qu’avec le poignet et c’est plus un torero du dessin que du rythme; en cela il est plus Castillan qu’Andalou mais son grain de folie et son baroquisme est la marque des grands artistes du sud. Ureña est un mélange : on pense à Manolo Vázquez ou à Paco Camino et même parfois à Paula. D’autres y verront sans doute d’autres inspirations. José Tomás ?


Juin 18 2019

Temporada 2019 (1)

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Que retenir de ces premiers mois ?

  1. Roca Rey reste le Roi, dans une régularité écrasante et un toreo de plus en plus dépuré : 3 oreilles à Valence et Séville comme à Madrid.
  2. Paco Ureña casse la baraque en se consacrant à Madrid. Plus que les 4 oreilles et les deux vueltas c’est un nouvel exemple de dépassement de soi auquel on assiste, après celui de Padilla. Mais la différence est bien plus grande entre les deux : on ne lui a fait aucun cadeau et surtout son toreo est d’une profondeur sidérante. Sa manière de dévier doublement le toro en point d’interrogation est tellement rare qu’elle a pu semblé presque impossible… et pourtant. Alors oui, Ureña ne reste jamais en-deçà, ses schémas logiques sont discutables sur le plan technique mais il est la Passion incarnée, son courage n’est au service que de l’esthétique la plus pleine de sens : tout se tient, en jouant sa vie il écrit, avec son art épique une véritable épopée. C’est un amoureux du toreo qui se vide en toréant pour se ressourcer, revenir à l’essence de son être, en somme pour se sentir… !TO RE RO! Oui… !TO RE RO! Des mots scandés à Madrid pour en faire taire plus d’un.
  3. El Juli obtient un grand succès à Séville mais il ne tient plus le rythme, c’est un fait.
  4. Ferrera qu’on commençait à reléguer presque au rang qu’il a trop longtemps occupé se rappelle à notre bon souvenir devant un victorino à Séville et en triomphant de la plus belle des manières à Madrid.
  5. Une confirmation superlative, celle d’Aguado avec une oreille à Valence, des triomphes en France (Gamarde et nîmes), une Porte du Prince bien-sûr et un arôme d’huiles essentielles à romarin qui le font suivre d’une foule
  6. Une révélation, celle de De Miranda qui surprend par sa fraîcheur sans complexes lui qui est revenu l’an dernier d’une grave lésion à une vertèbre : deux oreilles à Madrid dans un combat contre le vent qui le lance vraiment dans le grand bain. Chez les jeunes toujours, Marín semble revenir à son meilleur niveau et Román acquiert une autre dimension avant de recevoir un « tabac » énorme.
  7. De Justo montre qu’il conserve les mêmes arguments qui l’ont hissés au premier rang mais un problème de clavicule le ralentit dans son ascension.
  8. Perera obtient à Madrid une oreille de trop (le seul des 5 triomphes qui a été contesté), celle qu’on lui aurait supposément volée à Séville. (Si on connaît le principe compensateur des vases communicants à l’intérieur d’une corrida, celui-là est inédit.)
  9. José Tomás fait son petit tour puis s’en va avec dans sa besace une belle cueillette d’oreillettes, six, plus une queue, en quatre toros mais on sait le Maestro du Silence, qui vit retiré dans le rincón du Sud, n’est plus un torero mais un gourou qui convie ses affidés pour une grand messe annuelle dont l’exceptionnalité est une des conditions pour qu’un public fébrile, conquis d’avance, soit d’abord subjugué puis finisse transe pour peu que le Maître étende le bras jusqu’au bout. Il est, face à son aura, comme Marcisse face à son image. Point de rivalité hélas, ce sel du toreo.

Pour le  reste ? Talavante absent, Manzanares et Morante n’ont pas daigné se montrer à Madrid (et pour cause, ils ne sont pas au mieux même s’ils refont surface occasionnellement) et Ponce s’est blessé au genou à Valence. Avec une vuelta à Séville et une oreille perdue à l’épée à Madrid, Urdiales reste présent mais être le triomphateur de la saison comme l’an passé sera compliqué, quoi qu’à bien y réfléchir, il y a un an il n’avait pratiquement pas commencé sa temporada qui n’a pris son envol que fin août. Accomplira-t-il à nouveau le grand Œuvre à Bilbao ? Castella n’a pas tiré tout le parti d’Horroroso à Valence et a été discret par la suite. Je veux bien qu’il dise qu’il se l’ait joué mais ce n’est pas la sensation qu’on a eu (cf. Ureña). Simón, Lorenzo, et Luis David, dont le frère a interrompu sa saison européenne, sont intermittents; c’est moins pardonnable pour le premier, le plus expérimenté.

Parmi les spécialistes des corridas dures, Chacón, Moral et Rafaelillo sont en méforme et Escribano ne va pas récupérer son meilleur niveau après le cornalón reçu à Las Ventas. Cortés s’accroche, par intermittences lui-aussi et Chaves et Lamelas sont toujours là, bien présents au niveau qui est le leur. Luque est quant à lui en train de se convertir en triomphateur de la saison française, sans forcer son talent d’ailleurs.

En novilladas, c’est le courage du Mexicain San Román qui impressionne le plus et De Manuel maintient son cartel à Madrid. Parmi les français, Canton semble prêt pour l’alternative et l’arrivée de Lamothe assure la relève.

Côté bétail, Valdefresno, Fuenteymbro et Santiago Domecq d’un côté et Cebada ou Pedraza de l’autre, entre autres, se sont fait remarquer, en sus de quelques toros isolés.

Plein d’autres choses se sont passées, des bonnes comme des moins bonnes mais le but n’est pas ici d’être exhaustif. A signaler une nouvelle oreille pour un français à Madrid, accompagnée hélas d’une blessure comme l’an dernier à Bilbao : celle de Juan Leal.

Quantitativement parlant, le plus gros de la saison est devant nous. Espérons qu’elle se maintienne au niveau atteint dans cette première partie.


Mai 1 2019

La trinité du toreo

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          Le toro, on le sait, a des qualités ou des défauts en relation avec sa force (poder), son port de tête (humillación), sa fixité (fijeza), sa longueur de charge (recorrido), sa répétition (codicia).

           Quelles sont face à celles-ci les qualités requises chez un torero ? Elles sont au nombre de trois essentiellement : courage (au-delà du courage naturel qui peut être celui d’un jour, pundonor et ambition), personnalité ou art, capacité ou intelligence. C’est sur ce dernier point que nous nous attarderons maintenant.

            Il y a d’abord le choix des terrains et l’idée orthodoxe du parallélisme par rapport aux planches, nous y reviendrons, mais pour une série donnée, il y a trois aspects à prendre en compte.

  1. Distance: loin, proche et dessus

            Dans le toreo moderne, les cites de loin sont de moins en moins fréquents et ceux qui s’effectuent au plus près le sont par opposition de plus en plus. Question de modes et révélateur d’un manque de capacité. Un appel lointain est plus dangereux parce que le toro arrive plus vite et qu’il est moins fixé sur le seul leurre mais au-delà du courage que cela suppose il y a une question technique primordiale : une fois dans la muleta, le plus dur est de le maintenir (sujetar) pour ne pas le rejeter mais au contraire le conduire vers l’intérieur. Il est très rare de maintenir l’intensité de la passe de l’appel à la sortie. Quand cela arrive on assiste à un moment d’exception. Le tout n’est pas de placer le toro loin; c’est quand il se rapproche que tout se complique.

            Je ne m’attarderai pas ici sur le toreo de proximité dont j’ai déjà parlé par ailleurs. Dans les faits, au cœur de la faena, c’est le toreo de mi-distance qui s’impose mais cette distance peut être variable, entre 2 et 7 mètres environ. C’est à la fois le toro qui marque sa distance et le torero qui décide où il se sent le plus à l’aise, ce qui définit souvent son concept. C’est Manolete qui avait le premier escamoté le premier temps de la passe mais le toreo classique exige une certaine distance pour lancer la muleta, jouer avec ses plis et mieux « imprégner » (empapar) le toro dans le leurre pour le « templer ».

  1. Sitio: cite et repositionnement

            André Viard avait expliqué de manière magistrale, dans Comprendre la Corrida, les différentes positions occupées par le torero entre les passes : le toro s’arrêtant, il peut se retrouver à la queue de celui-ci ou excentré si l’animal s’ouvre ou bien enfermé s’il se serre, l’obligeant sans cesse à se repositionner et donc à rompre la liaison des passes. C’est aussi cela que doit observer le bon aficionado, le sitio initial en fonction du recorrido. Se croiser n’est pas bon avec tous les toros, c’est dur à accepter pour les tenants d’une orthodoxie aveugle et pourtant c’est une des grandes vérités du toreo. Et ces critiques sont d’autant plus surprenantes qu’elles émanent le plus souvent de ceux qui défendent l’idée suivante : « à chaque toro sa faena ». Pour un toro qui a tendance à se serrer (au moment de la rencontre, pas un toro qui gagne du terrain) le mieux est l’appel au fil de la corne et la passe n’aura de réelle valeur que si le torero ne déplace pas l’animal vers l’extérieur et qu’il profite de la tendance naturelle de l’animal pour terminer le muletazo derrière la hanche. Il n’y a que les tout meilleurs toros modernes qui permettent, par un équilibre entre force, recorrido et noblesse, la passe idéale qui est de fait et pour cette raison tellement rare, impliquant un double déplacement; elle est pour eux un exercice contre nature qui les tord dans une trajectoire en rond propice en soi au toreo classique mais en cercle presque complet plus qu’en arc de cercle. A ce propos, il ne faudrait pas confondre ce toreo parfait parfois rêvé avec les circulaire de fin de faena où un toro à l’arrêt et un torero entre ses cornes donne le plus souvent plusieurs petites passes enchaînées (deux généralement) plus qu’une seule en continu. Ce qui est certain c’est que, quoique difficile, on aimerait que les maestros s’ essayent plus souvent à ce toreo idéal quand le toro semble en offrir les possibilités.

Plus un toro est dur et plus il faudra revenir à une tauromachie de mouvement quitte à pratiquer le toreo par devant et de déplacement cher à Domingo Ortega (cf. Los arquitectos del toreo moderno, de Pepe Alameda), privilégiant le jeu de jambes sur le jeu de bras, l’esquive plus que le détournement.

  1. Hauteur du leurre : haute, mi-hauteur, naturelle et traînante

            Si une muleta basse est en théorie la meilleure des solutions pour dominer un toro, on voit depuis quelques années des toreros faire traîner la muleta en se pliant en deux pour allonger au maximum la passe pour profiter au mieux du recorrido optimal du toro moderne. A priori rien à objecter à cela, sauf que le plus souvent, pour rajouter encore un segment supplémentaire à la longueur de la passe elle se donne dans un cite marginal avec la jambe de sortie en retrait et, pire encore, dans une trajectoire oblique mais droite, en ligne donc où une virgule finale, à toro passé, vient ramasser l’animal pour préparer la passe suivante. Dans ce cas on a une impression de domination mais le torero profite surtout d’une charge « humiliée » et d’une trajectoire naturelle longue. S’il est vrai qu’un mauvais torero peut gâcher ces qualités, un bon torero tombe là dans la facilité. C’est aussi esthétiquement parlant que cette manière de toréer est discutable.

            Dans le toreo classique, tout doit se faire avec naturel. Nul besoin de se tordre ni de traîner la muleta plus que nécessaire. Le toreo doit sourdre de l’âme et couler lentement, le plus lentement possible. Belmonte disait en voyant Curro Romero que ce qu’il arrivait à faire, « templer » à mi-hauteur, était une des choses les plus difficiles à réaliser. Techniquement parlant cela peut aussi être nécessaire avec un animal (et il y en a de plus en plus) ayant une tendance naturelle à « humilier » mais sans la force nécessaire pour soutenir une charge antinaturelle (baisser la tête n’est naturel qu’un temps, pas en continu) nécessairement épuisante, surtout si le torero torée en rond.

            Pour ce qui est du toreo par le haut, il convient de rappeler qu’en principe il est antinomique avec l’idée de bravoure car un toro qui cherche les hauteurs est un toro qui se se défend. Ce type de charge est donc propice au toreo changé (cambiado) par le haut. Ceci dit, il est préférable d’éviter les généralités et indiquer qu’un toro brave peut, en fin de faena, nécessiter qu’on lui relève la tête mais dans ce cas les très classiques passes aidées à mi-hauteur conviendront toujours mieux que des manoletinas qui ne pèsent pas du tout sur l’animal.  

            L’association de ces trois facteurs techniques débouchera sur les deux piliers du toreo : le rythme et le dessin. Ils conditionnent pour bonne part le temple et le tracé de chaque passe mais aussi leur enchaînement même si interviennent aussi d’autres qualités, l’art du torero restant un art magique, inexplicable pour partie. Le bon concept et l’intelligence ou capacité torera permettent une bonne adéquation des vitesses qui donnera au geste toute son harmonie mais la capacité innée de certains toreros à ralentir la charge de certains toros se ressent plus qu’elle ne s’apprend. Le courage froid, quant à lui, sera la capacité à appliquer la bonne recette, à « consentir » le toro, à prendre des risques au moment crucial pour gagner un pari dangereux en lui donnant sa chance, celle de montrer qu’il peut se donner, ce qui revient à extraire sa bravoure; c’est en quelque sorte ce que les Espagnols appellent desengañar al toro, quoique on puisse douter du sens actuel de cet expression où, plus que révéler la bravoure, elle est parfois employée dans le sens de dresser la noblesse molle (la vraie noblesse se révèle aussi avec la bravoure). Il y a deux sortes de bons toreros, les musiciens et les peintres, ceux du rythme et ceux du dessin (j’éviterai de parler ici des bûcherons et des danseurs). Si faire passer un toro langoureusement est très dangereux c’est une qualité souvent considérée du point de vue de l’esthétique alors que le courage pur est censé être la base de la domination, celle qui va modeler dans l’espace plus que dans le temps la matière brute de la charge vierge. Ce qui est certain c’est que pour toréer bien un grand nombre de toros il est nécessaire (c’est ce qu’on appelle l’ambition torera ou la responsabilité) de modeler son toreo à chaque toro, ce qui implique de ne pas avoir un concept trop restreint et surtout, après s’être demandé ce qu’il faut faire, appliquer  cette idée et c’est là que tout devient plus compliqué. S’il était aussi facile de toréer que d’écrire je serai moi-même torero…


Avr 22 2019

Rivalités (VIII)

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Aparicio vs Litri

Celle entre Aparicio et Litri a été la plus importante de l’histoire dans l’escalafón inférieur, à tel point qu’en 1950 il y eut plus du double de novilladas (303) que de corridas (145). S’il est vrai qu’il faudra attendre 1966 pour que ce phénomène s’inverse, ces deux toreros ne sont pas pour rien dans l’engouement suscité par les premières.

Dès le départ, Aparicio avait pour lui la qualité, notamment celle des triomphes à Madrid, 2 en 49 et 2 autres en 50 contre une seul pour Litri, le 18 mai 50 en mano a mano avec son rival qu’il accompagne en volandas. Ce dernier était plus populaire grâce à son toreo tremendista, l’un des tous premiers, impressionnant lorsqu’il faisait venir l’animal de loin, avec la muleta repliée, le célèbre cartucho.

En effet, après une saison épique, Julio Aparicio et Miguel Báez « Litri » unirent leur destin, professionnellement parlant s’entend, des mains de Cagancho, le 12 octobre 1950, à Valence, tant leur carrière était liée. Cette première confrontation en tant que matador tournera nettement à l’avantage du madrilène avec 4 oreilles.

Ils avaient commencé leur rivalité près de trois ans plus tôt, d’abord timidement, puis c’est l’explosion en 1949 (114 novilladas pour Litri) avec d’importants triomphes à Madrid pour Aparicio. Cette temporada va préparer l’apothéose de 1950 orchestrée par l’apoderado de Manolete, Manolo Camará.

Outre ses triomphes madrilènes, il faut noter les 4 oreilles et la queue coupées par Aparicio à Cordoue le 26 mars ou les 6 novilladas qui composèrent la feria valencienne de Juillet avec nos deux toreros à l’affiche dans toutes les courses.

La rivalité ne se maintiendra pas vraiment dans la catégorie supérieure, d’une part parce que l’année 1951, à l’instar de l’alternative, est incomparablement meilleure pour Aparicio qui triomphe dans la capitale où son classicisme est tout de suite apprécié alors que Litri aura besoin d’une année de rodage. Cependant, à Séville, c’est l’Andalou qui l’emporte par deux fois : deux oreilles le 17 puis le 23 avril (oreille puis blessure pour Aparicio).

Litri se retirera au cours de la saison de 1953, laissant seul son ancien compagnon. Ils se retrouvèrent cependant à partir 1956, une étape où ils ont connu ensemble un de leur plus grand succès, le 14 mai de l’année suivante, sortant a hombros des arènes de Las Ventas en compagnie de Manolo Vázquez. Il y eut finalement une dernière étape de rivalité entre 1964 et 1967.

Ils figurent tous les deux parmi les 10 toreros qui ont le plus triomphé à Madrid avec une égalité de 7 sorties a hombros mais une de plus pour Aparicio lors de la feria de San Isidro.

Leurs fils respectifs deviendront des toreros importants mais ils ne furent jamais des rivaux. En 1987, c’est avec le fils Camino que Litri donna l’alternative à son rejeton.


Avr 12 2019

Avec le temps…

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Les arènes de la Porte d’Alcala ont été les premières arènes en dur de Madrid et celles qui ont le plus longtemps donné des spectacles taurins dans la capitale espagnole, 125 années durant, de 1749 à 1874.

Elles ont remplacé celles qui étaient construites en bois sur le même emplacement et qui ne durèrent guère plus de 10 années pour être remplacées par celles de la route d’Aragon.

Leur capacité était de 12 000 spectateurs, au moins dans un premier temps où les gradins étaient encore en bois, puis elles descendirent en-dessous de 10 000. L’affiche inaugurale du 3 juillet comprenait des noms qui ne sont pas passés à la postérité : José Leguregui « El Pamplonés », Juan Esteller et Antón Martínez.

Ces arènes furent de théâtre du développement de la tauromachie née en Andalousie mais les spectacles donnés pour des événements particuliers continuèrent à se dérouler sur la Plaza Mayor jusqu’en 1846.

Pepe Hillo y mourut en 1801, ce dont Goya nous a transmis un témoignage iconographique. C’est Lagartijo et Frascuelo qui la clôturèrent le 19 juillet 1874 avec des toros d’Aleas même s’il y eut des spectacles mineurs jusqu’au mois d’août. Elles laissèrent leur place au projet urbanistique qui donna naissance au quartier de Salamanque.

Elles auraient permis la célébration de plus de 2500 corridas où plus de 23 000 toros furent tués.


Déc 1 2018

Au pays des toros (37)

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La place de la Corredera de Cordoue, à l’instar d’autres plazas mayores, a longtemps été le cadre des corridas de l’ancienne capitale califale.

Un mot aussi pour les arènes de Los Tejares, en activité de 1846 à 1965, détruites pour laisser la place au coso plus moderne et impersonnel de Los Califas. Le dernier spectacle y fut célébré le 18 avril alors que les nouvelles arènes furent inaugurées le 9 mai.

 


Nov 11 2018

Rivalités (VII)

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José Tomás vs El Juli

Badajoz, 25 juin 2012

          Ceci est l’histoire d’une rivalité tronquée mais rivalité tout de même. On aurait préféré les voir plus souvent face à face sur les scènes les plus prestigieuses pour que l’afición se partage et s’enflamme et même s’affronte symboliquement mais une chose est claire : ils ont été avec le maestro Ponce, un poil plus âgé, les deux toreros les plus importants de ces 20 dernières années dans deux styles bien différents, le premier dans le classicisme le plus pur et sans concessions et le deuxième dans un toreo plus varié et moderne.

            Lors des derniers épisodes, le 14 août 2016, à Saint-Sébastien puis le 4 septembre suivant à Valladolid, chacun a montré ses arguments dans ce qui promettait être et fut finalement un grand moment de tauromachie dans le premier cas et un vibrant hommage à Víctor Barrio dans le second; numériquement le moins âgé des deux l’emporte à chaque fois mais dans le cœur des aficionados… L’important est que la Fiesta en sorte grandie quand ces deux géants se hissent à leur meilleur niveau.

            Voir José Tomás a l’affiche est depuis longtemps devenu chose rare mais le voir annoncé face à El Juli est un événement encore plus exceptionnel, cependant dans leur première étape, qui commence à remonter il est vrai, ils se sont affrontés plus d’une quarantaine de fois. L’un de mes plus grands souvenirs de corridas est d’ailleurs l’une de ces confrontations, le Dimanche de Pâques de 2001 à Séville où l’ambiance était électrique dans une alternance de l’éclair et du tonnerre pour obtenir la prééminence sur l’Olympe.

            La rivalité entre ces deux là a commencé à Lima fin 98 puis s’est poursuivie 18 fois l’année suivante. Parmi ces dates, la plus importante sans doute est celle du 13 juin à Barcelone, première rencontre en Espagne dans des arènes de première catégorie : 4 oreilles pour José Tomás dans ce qui sera son fief. Notons aussi que quelques jours plus tard, à León, a lieu une corrida où nos deux compères sont précédés d’Enrique Ponce dans un cartel cinq étoiles qui se répétera quelques fois (Puerto Banús et Haro cette même année). C’est à Mont de Marsan, le 20 juillet 1999 que débute leur rivalité sur le sol français mais c’est Manuel Caballero qui triomphe. En revanche, à Dax, le 13 août, avec le même cartel de toreros, c’est le torero de Galapagar qui l’emporte avec un trophée à chaque toro. Le lendemain il coupe un autre appendice à Donostia et le jour suivant a lieu une grande corrida dans la voisine Bayonne où César Rincón, José Tomás et El Juli sortent a hombros dans une corrida de Marca qui permet à chacun de couper 3 oreilles.

            Le 7 mai 2000 la rivalité se précise en même temps que ces deux jeunes toreros atteignent le firmament : José Tomás sort à nouveau en triomphe à Barcelone sous le regard d’El Juli. A Bilbao, le 16 juin, le trio magique se renouvelle mais seul le torero de Velilla touche du poil. Ponce accompagne à nouveau le binôme à Huelva le 3 août et c’est lui qui s’impose avec un double trophée même si José Tomás l’accompagne par la Grande Porte. A Valladolid les trois se retrouvent le 13 septembre  et ce sont les deux plus jeunes qui sortent a hombros. Six jours plus tard, cara y cruz, José Tomás est blessé à Salamanque et El Juli triomphe.

            Le 15 avril 2001 la confrontation a lieu au sommet, sur l’albero de la Maestranza : José Tomás sort par la Porte du Prince. Le 22 ils sortent tous les deux en triomphe des arènes de La Merced accompagnés de Finito. Le 25, à Cordoue, c’est El Juli qui prend sa revanche comme le premier septembre à Bayonne. Le 13 c’est Ponce, à Valladolid.

            Le 31 mars 2002 les deux madrilènes se retrouvent à Séville mais le succès de l’année précédente n’est pas renouvelé. José Tomás est sur le départ, les saisons longues ne sont semble-t-il pas pour lui. Le 31 août, à Bayonne, il est sifflé alors que le stakhanoviste Julián López obtient trois trophées. Du pareil au même à Salamanque le 10 septembre dans des affiches similaires avec Finito de Córdoba en ouvreur, puis le mythe fatigué se retire.

            Il faudra attendre cinq années pour que les deux grands toreros se revoient en piste : lors du mano a mano d’Avila du 22 juillet 2007 c’est El Juli qui remporte la mise, imparable. L’année suivante, le 20 avril, à Barcelone, une seule oreille, elle est pour El Juli. A partir de là les confrontations vont considérablement s’espacer : 3 oreilles chacun le 25 juin 2012 à Badajoz (avec Padilla en tête de l’affiche) avant les rencontres de 2016.

            La Corrida est un Art mais pas seulement. Les statistiques expriment quelque chose mais ne sauraient rendre compte de la puissance émotionnelle du toreo. Ceci dit, elles sont clairement à l’avantage d’El Juli, meilleur technicien que José Tomás : en 48 confrontations, 78 vs 66 oreilles et 27 vs 21 sorties en triomphe. Le reste est de l’ordre de l’ineffable.


Nov 1 2018

Demain je serai libre

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Nestor García a côtoyé Iván Fandiño pendant 15 ans. Il l’a donc aidé à grimper au sommet puis l’a accompagné pendant sa disgrâce avant de lui tenir la main dans ses derniers instants. Son livre est celui d’un homme marqué. Ce n’est pas l’amertume qui parle contrairement à ce que diront certains, c’est la douleur, donc la vérité. C’est un livre fait d’ombres et de lumières, comme le toreo même, un livre aussi entier que son auteur, en blanc et noir. Il ne s’agit nullement d’une œuvre littéraire, là n’est pas la question. On n’y trouvera rien non plus de glauque ou d’indiscret sur la vie ou la mort du lion basque mais bien ce qui fait l’essence du toreo, l’exaltation de la vie, une vie vécue sans concessions, comme si chaque jour était le dernier (pour reprendre les mots d’une chanson bien connue) avec pour objectif avoué celui de la liberté. Fandiño n’a pas cherché la mort, il n’était nullement suicidaire contrairement à ce que pourront dire ceux qui l’ont vu tuer des toros sans muleta en se jetant entre les cornes. Il avait l’ambition de devenir quelqu’un dans la voie qu’il avait choisi qui est celle des héros. Être vrai, c’était sa manière d’être, dans la vie et dans l’arène. Il ne cherchait pas à paraître, même pas sympathique, mais à être ce qu’il était au fond de lui-même, un TORERO, pur, sans fioritures. Voilà ce qu’on apprend dans le livre même si entre les lignes on aperçoit un fils, un mari et surtout un père, un être qui ne peut être héroïque à tout moment, surtout quand s’immisce le doute et que les circonstances du quotidien et les questions sur l’avenir viennent troubler la permanence de l’être profond. Nestor García est un autre lion, il rugit dans un travail de deuil où il n’épargne personne en donnant son sentiment, tout d’abord sur les familles mafieuses (sic) et leurs toiles d’araignée qui tissent un système interconnecté, leur archaïsme et leur manque de parole et d’honneur dans un secteur où au contraire celui-ci devrait être magnifié. Il parle aussi des compañeros, ennemis dans les bureaux mais voulant curieusement être bons copains en piste : El Juli le premier. Il parle aussi du système des sites et revues taurines qui sont financés par la publicité des toreros, jusqu’à 15 000 euros dans son cas par saison jusqu’à ce qu’il dise stop. Bien-sûr ce livre est écrit depuis sa vision des choses, il n’est pas impartial, il est fandiñista. Mais comme disait Saint-Exupéry, on ne voit bien qu’avec le cœur. Et comme disait l’autre – Yiyo peut-être – pour ceux qui comme moi ont eu le cœur fendu ce 17 juin 2017 à Aire sur l’Adour, il s’agissait d’une lecture nécessaire. (Elle m’a permis de reprendre la plume, ce que je n’avais pas fait depuis lors.)


Sep 22 2018

Au pays des toros (36)

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Nous avions déjà écrit quelques lignes sur les arènes du nord de la province de Huelva (Campofrío, la plus vieille d’Andalousie, Cortegana, Almonaster et Santa Olalla) dans le n°2 de cet encart mais nous avions oublié une plaza atypique qui se situe dans la cour d’un château arabe, celui d’Aroche, tout près de la frontière du Portugal. D’une capacité d’un millier de spectateurs, ces arènes ont été emménagées en 1800 dans cette enceite du IXe siècle

Il y a aussi dans cette province, près d’Aracena, des arènes singulières à Linares de la Sierra (à ne pas confondre avec les tristement célèbres arènes de la province de Jaén), sur la place du village.

De l’autre côté d’Arecena, village très taurin également, on trouve des arènes très coquettes à Corteconcepción.

Rappelons qu’à quelques kilomètres de là, dans la province de Badajoz, se trouvent aussi des arènes serties par les murailles de château, à Fregenal de la Sierra.


Juin 18 2017

Arènes sanglantes

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On nous reproche de verser le sang des toros et quand un torero se fait tuer on dit que c’est bien fait pour lui. Où est l’Humanisme? Aujourd’hui, un homme est mort, encorné devant moi, à deux reprises. Si la blessure fait partie de la Corrida, on ne peut accepter la mort de l’Homme. Et pourtant… elle surgit toujours à l’improviste et c’est elle qui finit par triompher de tout.

Je croyais avoir assisté à une bonne corrida de Baltasar Ibán avec une oreille coupée par Fandiño à son premier et une très bonne prestation de Juan del Álamo tout auréolé qu’il est de son récent triomphe madrilène. Je viens d’apprendre en rentrant chez moi, après 2h 45 de trajet que la représentation était bel et bien une offrande sans rédemption. Fandiño que j’avais vu toréé à Valence en solo, Fandiño que j’avais vu triomphé à Mont de Marsan, que j’avais vu coupé une oreille à Vic ne donnera plus aucune faena. On se souvient de sa manière de se jeter entre les cornes sans muleta pour occire son toro avant de sortir par la Grande Porte de Las Ventas en 2013. Torero anti-conformiste qui avait refusé d’offrir son toro au Roi, il les avait bien accrochées, au point de vouloir faire exploser le système en combattant 6 toros 6 des élevages réputés les plus durs, ni plus ni moins qu’à Madrid, Temple du toreo. C’était en 2015, ce fut un échec, on le sait. Depuis il était reparti de zéro, de village en villages. C’est dans celui d’Aire sur l’Adour qu’il rentre dans l’éternité.

Mes plus sincères condoléances aux siens, en commençant par son épouse qui lui a donné une petite fille il y a deux ans, et à Antoine, son valet d’épée, et Jarocho, son banderillero, qui assiste impuissant pour la deuxième fois en deux ans à la mort de son maestro.

Descansa en paz, Iván.