L’Art du toreo

Si les grands-pères du toreo sont Pedro Romero et Costillares, ses pères sont indubitablement Gallito et Belmonte, mais tous les toreros qui ont marqué ou ont fait évoluer le toreo n’ont pas le même statut.
Les révolutionnaires ont été, à mon avis, au nombre de trois (même si cela peut paraître très réducteur) Belmonte, bien-sûr, ensuite Manolete puis Ojeda, qui ne cassent pas les schémas belmontistes mais les complètent.
Cependant, le toreo s’est surtout forgé avec les synthétiques : Gallito, Chicuelo, Ordóñez et maintenant José Tomás.
Il faut en plus parler des évolutionnistes qui sont comme les chaînons manquants sans lesquels les uns et les autres n’auraient jamais pu créer le toreo comme nous le connaissons aujourd’hui : Pepe Hillo, Paquiro, Lagartijo, Guerrita, Espartero, Bombita, Gitanillo, Cagancho et Barrera, Don Domingo et beaucoup d’autres, comme Dámaso González.
Parmi eux, les deux toreros qui ont laissé l’empreinte la plus importante sur cet art sculptural en mouvement probablement sont-ils Belmonte et Manolete. Et s’il faut constituer un poker d’as il faut alors parler de Chicuelo et Ojeda. Ces quatre toreros probablement sont-ils les responsables des quatre grands pas donnés au XXe siècle dans cette discipline artistique, mais beaucoup d’autres, comme nous l’avons dit, lui ont permis d’évoluer.
Si les qualités d’un torero sont un équilibre entre ces trois valeurs de base que sont l’art (temple, esthétique et inspiration), le courage et la technique, c’est sur le dernier point que nous nous concentrerons pour parler de l’évolution du toreo bien qu’il y ait eu certaines évolutions purement esthétiques. Ceci dit, il convient de dire que certains toreros ont fait évoluer leur discipline sur un aspect précis et limité, parfois par maladresse ou limitation physique, d’autres fois, plus volontairement, pour ouvrir et suivre une voie même sans la conduire complètement à son terme.
Par exemple, Dámaso González fut, dans les années 70, un torero puissant qui peut être considéré comme le précurseur du toreo de Paco Ojeda, basé sur la quiétude absolue entre chaque passe. Il s’agissait d’un torero « trémendiste », courageux et plein de pundonor et si son esthétique peut être mise en doutes, il était capable de toréer avec temple les toros les plus compliqués et spectaculaires.
A la fin de ses faenas, il se plaçait littéralement entre les cornes et il se faisait passer le toro au plus près sans bouger. L’image de lui qui nous vient immédiatement à l’esprit est celle d’un homme défiant la mort, en faisant par exemple ce que j’appelle le « tic-tac » de l’horloge (d’autres préfèrent le terme de pendule également utilisé pour la passe changée dans le dos), regardant un gradin apeuré. Il est sans doute à Ojeda ce que fut El Espartero pour Belmonte.
Au-delà des révolutionnaires et des évolutionnistes, il existe des toreros cristallisateurs qui reprennent et améliorent le toreo pour le dépurer. Les plus importants en ce sens sont sans doute Antonio Ordóñez et José Tomás. Ils sont souvent imités mais jamais égalés, contrairement aux purs artistes qui impriment à leur toreo leur personnalité de manière absolument inimitable. Certaines attitudes constituant le charisme sont copiées mais pour l’essentiel du toreo il ne peut en être de même. Dans tous les arts, il y a de grands novateurs et de grands classiques. Si ces derniers reprennent des recettes plus ou moins connues, ils ne sont pas seulement capables d’insuffler un style particulier mais surtout d’aller un peu plus loin dans le monde connu, sur presque tous les plans, pour améliorer encore ce qui se fait de mieux.
C’est de cette évolution du toreo et du substrat antérieur à la tauromachie moderne dont nous parlerons dans les prochaines semaines.


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