Relation to the world

 

Thématique 3 : « Relation au monde »

L’idée même d’un monde anglophone est l’héritage d’une phase de l’histoire de l’Angleterre, et plus généralement des Îles britanniques, où la constitution d’un empire, qu’il fût de peuplement (l’Australie, par exemple) ou de domination (l’Inde, par exemple), traça les contours d’un sous-ensemble aujourd’hui encore reconnaissable, quoique aux limites changeantes selon que l’on s’en tient à l’un ou l’autre d’une série de critères : langue, peuplement, institutions, culture, religion, etc. À des fins de clarté, le programme pour cette thématique définit comme « monde anglophone » l’ensemble suivant : les États-Unis, le Royaume-Uni et les autres membres du Commonwealth, l’Irlande.

Cet ensemble est particulièrement étendu, divers et géographiquement dispersé. En outre, l’intensification du processus de mondialisation affecte une multitude d’échanges, en particulier de populations, de biens, de services et d’influences culturelles. L’emprise croissante de ces liens internationaux nécessite de mettre en relation l’étude des pays et des sociétés anglophones avec celle du monde dans lequel ils s’insèrent, et d’analyser les modalités complexes et changeantes de ces rapports. Comprendre la place du monde anglophone dans les relations internationales nécessite de mettre en balance trois particularités : les caractéristiques intrinsèques de chacun de ses éléments constitutifs ; le jeu des relations entre ces derniers ; les relations du monde anglophone avec le monde non anglophone. Chacune des composantes du monde anglophone fait partie intégrante du monde contemporain, qui contribue à la façonner (on songe, par exemple, aux mutations économiques en Irlande à la suite de son entrée dans l’Union européenne). Chacune agit en retour sur ce même monde, sur lequel elle porte un regard qui lui est propre (comme l’illustrent, par exemple, les positions différentes de l’Inde et des États-Unis sur la mondialisation). Cette complexité implique que la relation au monde des territoires anglophones n’est en rien statique.

Au sein du monde anglophone, dans le domaine des relations internationales, les États-Unis et le Royaume-Uni occupent une place particulière. Ils ont en commun d’être ou d’avoir été des puissances mondiales, exerçant à ce titre une grande influence. Tous deux sont aujourd’hui encore des acteurs internationaux de premier plan, capables d’influencer le monde par des moyens variés, qui peuvent relever d’une contrainte plus ou moins explicite (hard power) ou de la capacité à exprimer un modèle susceptible d’être imité spontanément par d’autres acteurs (soft power). Cependant, les États-Unis et le Royaume-Uni sont amenés à réévaluer leur place dans le monde, à une époque où l’ordre mondial fait l’objet d’évolutions et de renégociations majeures.

Logiques géographiques et héritages historiques, situations concrètes et modes de pensée, changements subis ou voulus, représentations et valeurs forment un ensemble complexe de relations, que l’on se propose d’aborder selon trois axes. Le premier évoque les vecteurs de puissance et d’influence dans et sur le monde contemporain. Le deuxième permet de dissiper l’illusion d’un pouvoir qui serait sans partage ni contrepoids. Le dernier, enfin, ouvre sur la diversité des réalités du monde anglophone, qui constitue dans le monde contemporain plus un réseau, voire un ensemble de réseaux, qu’un bloc uniforme animé d’une seule vision et parlant d’une seule voix.

 

Axe d’étude 1 : Puissance et influence

Depuis l’émergence de l’Angleterre des Tudor sur la scène internationale à l’orée de la Renaissance jusqu’à l’affirmation des États-Unis comme puissance majeure entre le tournant du XXe siècle et la fin de la Seconde Guerre mondiale, le concert des nations, depuis des siècles, se joue avec le monde anglophone. À chaque époque, sa présence dans le monde s’appuie sur une capacité de projection diplomatique, militaire, économique et culturelle.

Parmi les pays du monde anglophone, le rôle de puissance mondiale est aujourd’hui principalement l’apanage des États-Unis. Cependant, le Royaume-Uni conserve de nombreux traits de grande puissance, et l’on doit compter avec des acteurs régionaux d’importance, Australie et Nouvelle-Zélande notamment, ainsi que des réseaux d’alliances militaires ou des traités d’intégration financière et commerciale. D’autres acteurs parviennent à établir un domaine d’influence spécifique, comme en témoigne la tradition canadienne d’investissement dans la médiation internationale et le maintien de la paix dans le monde.

Étudier l’influence des pays du monde anglophone suppose d’aborder préalablement la notion de puissance. Celle-ci peut s’exprimer directement (faire) ou indirectement (faire faire) ; elle peut aussi s’inscrire dans une logique unilatérale ou multilatérale ; elle peut encore prendre la forme d’actions contraignantes (par exemple l’intervention militaire ou la sanction économique) ou s’appuyer sur le pouvoir de convaincre et de séduire (par exemple grâce à l’exportation de produits culturels, au rayonnement des universités américaines et britanniques, ou encore à la place de médias comme la BBC dans la production de l’information mondiale).

La conduite des grands acteurs mondiaux du monde anglophone n’est pas seulement dictée par leur puissance effective et leurs intérêts actuels. Elle peut également être influencée par des représentations parfois en décalage avec la réalité. En particulier, le Royaume-Uni comme les États-Unis ont été ou sont confrontés à la nécessité de redéfinir leur place dans un monde désormais multipolaire. Cette redéfinition s’établit dans une négociation avec des représentations héritées du passé. Aussi cet axe d’étude invite-t-il à réfléchir à la relation entre la puissance effective et la représentation qu’on a de sa puissance.

Exemples d’objets d’étude

Puissance et influence culturelles : le « messianisme » américain (liberté, propriété, démocratie, rêve américain) ; les grands médias anglophones (BBC, CNN, Fox News, New York Times, The Economist, etc.) et la formation d’une opinion publique internationale ; la diffusion et l’influence culturelle du cinéma (par exemple Hollywood, mais aussi Nollywood, très influent en Afrique, ou encore le cinéma britannique) et des productions télévisuelles ; les universités (comme Cambridge, Oxford, Londres [LSE , UCL, King’s College] ou Édimbourg au Royaume-Uni ; McGill, UCLA, Stanford, Yale, Harvard ou le MIT en Amérique du Nord ; Trinity College Dublin ; l’université de Melbourne), leur rayonnement, leur politique d’accueil, les classements de recherche, etc.

Puissance et influence économiques : la finance (places boursières : City de Londres, Wall Street ; grandes banques d’investissement ; etc.) ; les multinationales (industries agroalimentaire, pharmaceutique, automobile, pétrolière, etc. ; GAFAM et Silicon Valley, etc.) ; les accords commerciaux et de libre-échange (accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, ALENA, CETA, etc.) ; la place du dollar dans l’économie mondiale (monnaie refuge, monnaie d’indexation d’autres devises, échanges internationaux, y compris ceux auxquels les États-Unis ne participent pas, etc.) ; le recours aux sanctions économiques, notamment par les États-Unis, et ses limites.

Rôle géostratégique : le déploiement des forces aériennes, terrestres et navales (opérations militaires récentes, leurs succès, succès partiels et échecs ; stationnement de troupes américaines et britanniques sur le continent européen, de troupes américaines en Corée, au Japon et aux Philippines ; déploiement de la VIe Flotte américaine en Méditerranée, etc.) ; les industries de défense britannique et américaine, et leur influence sur les pays alliés ; l’industrie de l’espace (satellites civils et militaires pour la géolocalisation, les communications, etc.) ; les accords de défense bilatéraux et multilatéraux ; l’OTAN et les autres alliances militaires ; l’accord Five Eyes de partage du renseignement (Australie, Canada, États-Unis, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni) ; les efforts conjoints de lutte contre la piraterie maritime, etc. ; la dissuasion nucléaire dans les composantes aérienne et/ou maritime des forces armées des États-Unis et du Royaume-Uni, mais aussi de l’Inde et du Pakistan, et son impact sur les relations bilatérales ou la diplomatie régionale (relations avec la Chine et la Russie, en particulier).

Action diplomatique : la politique extérieure des États-Unis vis-à-vis de la région AsiePacifique, du Moyen-Orient, de l’Amérique latine et des Caraïbes, etc. ; la diplomatie multilatérale, en particulier dans le cadre d’organisations internationales (ONU, OMC, FMI, Banque mondiale, etc.), et le règlement de problèmes mondiaux (climat, terrorisme, pandémies, etc.) ; l’aide au développement ; le Commonwealth, vecteur de rayonnement des anciennes colonies.

 

Axe d’étude 2 : Rivalités et interdépendances

Cet axe d’étude invite à réfléchir de manière nuancée à la manière dont les pays du monde anglophone s’inscrivent dans la communauté des États qui résulte d’un jeu complexe d’équilibres mouvants entre des acteurs nombreux et divers.

Aucun acteur international ne possède ni ne jouit de pouvoirs sans contrepoids, et, même si les rapports d’influence peuvent être inégaux ou asymétriques, ils ont toujours une dimension réciproque. C’est pourquoi influencer, c’est aussi subir des influences, qu’il s’agisse du champ de la diplomatie, de la puissance militaire, de l’économie ou de celui de l’expansion culturelle. Ces rapports d’influence réciproque peuvent prendre la forme de rivalités comme d’interdépendances, les deux termes n’étant pas exclusifs l’un de l’autre.

De plus, les notions de rivalité et d’interdépendance ne caractérisent pas seulement la relation dynamique qui se noue entre les acteurs de la vie internationale. La position de chacun d’entre eux est, en effet, le résultat de tensions qui définissent un équilibre mouvant (ainsi, un revirement électoral peut limiter la marge de manœuvre d’un chef d’État ou de gouvernement, ou au contraire l’accroître). Cet équilibre favorise plus ou moins la capacité à se positionner et à agir dans le monde. Il importe donc d’analyser par surcroît les négociations qui s’engagent dans la vie collective de chacun des acteurs. Ces négociations peuvent faire intervenir, entre autres, des mouvements politiques, des mécanismes institutionnels (comme les checks and balances et le système fédéral aux États-Unis), des intérêts régionaux (la puissance économique de la Californie, par exemple, pèse au sein des États-Unis), des acteurs économiques (les groupes de pression, notamment), des groupes de réflexion (think tanks) ou encore des mouvements de citoyens (recourant, par exemple, à la manifestation ou au boycott).

Exemples d’objets d’étude

L’évolution des équilibres mondiaux : la négociation d’équilibres nouveaux avec les grands acteurs continentaux ; la rivalité des États-Unis avec la Chine : tensions militaires et commerciales, position sur la Belt and Road Initiative, etc. ; la relation des États-Unis et du Royaume-Uni avec la Russie : tensions militaires et diplomatiques ; désengagement des ÉtatsUnis vis-à-vis de l’Europe communautaire à la faveur du tournant vers la région indopacifique ; la relation du Royaume-Uni avec l’Europe communautaire : politique agricole commune, politique commune de la pêche, négociations pour la sortie de l’Union européenne, etc. ; l’attitude des États-Unis et du Royaume-Uni vis-à-vis des pays émergents (économie, renégociation de l’équilibre des pouvoirs dans des institutions internationales telles que le Conseil de sécurité de l’ONU, le FMI, etc.) ; les nouvelles rivalités dans l’Arctique dans la perspective de son ouverture à la navigation et à l’exploitation des ressources.

La fragilisation d’un certain ordre libéral : les critiques diverses du libéralisme économique aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde anglophone, pour son incidence supposé sur l’activité économique, l’emploi, la distribution des richesses, la souveraineté, la démocratie, etc. ; la mise en doute du modèle de la démocratie libérale, concurrencé par celui d’États nationalistes autoritaires ; l’attitude des GAFAM face aux États rejetant les valeurs démocratiques (par la censure, notamment) ; le débat sur les migrations (immigration illicite aux États-Unis depuis l’Amérique centrale, politique migratoire de l’Australie, flux migratoires entre le Royaume-Uni et le continent européen, etc.).

Une interdépendance de fait : les échanges commerciaux et de services (ÉtatsUnis/Royaume-Uni, Royaume-Uni/Union européenne, etc.) ; les chaînes de production transnationales (entre les États-Unis et la Chine, par exemple, pour la production d’équipements électroniques) ; le rôle d’institutions internationales telles que l’OMC dans l’arbitrage de conflits économiques ; le traitement de problèmes partagés (terrorisme, pandémies, dérèglement climatique) ; la gestion des équilibres militaires (accords de nonprolifération nucléaire, débats sur les nouvelles armes, etc.)

 

Axe d’étude 3 : Héritage commun et diversité

Le monde anglophone est plural, non seulement parce que les pays qui le composent se distinguent les uns des autres, mais encore parce qu’ils sont, en leur sein même, divers – qu’il s’agisse de géographie, de population, d’organisation de la vie publique, de religion, ou de culture. Le monde anglophone a été le premier, ou parmi les premiers à l’époque moderne, confronté à la problématique de l’unité dans la diversité. Au temps de l’expansion coloniale anglaise, puis britannique, la Couronne et le Parlement organisaient cette diversité, avec l’appui de la force si nécessaire. Aujourd’hui, l’unité revêt plus communément une forme immatérielle, et la diversité, omniprésente, continue de jeter quelques grands défis, notamment en matière d’équilibre dans des relations sur lesquelles plane encore parfois, dans les représentations, les discours sinon dans les faits, l’ombre du passé colonial ou impérial.

Il importe d’envisager, d’une part, l’héritage commun du monde anglophone dans son interaction avec la diversité et, d’autre part, l’identité propre des diverses sociétés du monde anglophone : bien souvent, l’héritage commun a fait l’objet d’accommodements locaux (le base-ball américain et le cricket britannique en sont un exemple), qui ont parfois eux-mêmes affecté l’ancienne puissance colonisatrice en retour. Héritage commun et diversité sont donc liés par des phénomènes d’acculturation et d’appropriation qui mettent en jeu des influences multiples.

Exemples d’objets d’étude

La langue anglaise dans le monde et dans le monde anglophone : l’anglais, langue officielle dans certaines régions du monde anglophone (Australie, certains états fédérés des ÉtatsUnis, etc.), langue véhiculaire ou de l’administration en Inde, au Pakistan, en Afrique anglophone, etc., et langue des échanges internationaux ; l’action du British Council ; l’acceptation et la diversité des variantes (lexicales et phonologiques, voire grammaticales) ; les pidgins.

Les relations de partage culturel : la référence à la Couronne britannique ; les phénomènes de mimétisme juridique ou constitutionnel (systèmes parlementaires, systèmes judiciaires, fédéralisme, etc.) ; le patrimoine artistique immatériel (arts, littérature, etc.) ; le sport (cricket, rugby, football, etc.).

La vie dans un monde post-impérial : la place des minorités autochtones (premières nations, aborigènes, etc.) ; la révision, parfois délicate, des liens historiques (« relation spéciale » entre le Royaume-Uni et les États-Unis ; l’Australie, entre héritage européen et avenir dans la région Asie-Pacifique, etc.) ; les différences de traitement de l’actualité par les médias de pays anglophones différents ; les enjeux mémoriels (guerres communes, esclavage, traite négrière, colonisation, etc.).