Corrigé : Peut-on se mentir à soi-même ?

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Accroche : définition du mensonge : attitude qui consiste  délibérément, intentionnellement, volontairement à taire ou travestir la réalité, la vérité que l’on connait  dans le but de tromper autrui. Le mensonge implique donc manque de sincérité, de franchise, d’honnêteté. Il ne saurait y avoir un droit de mentir (peut-on) puisque il s’oppose à la confiance, fondement de la relation à autrui. Il est donc contraire à la morale.

2R : impossible logiquement car comment pour que le mensonge fonctionne, il faut que celui à qui on ment ignore la vérité. Si on se ment à soi-même, on connait et on ignore la vérité. Mais comment donner droit à cette expression courante, à ces situations où on dit de quelqu’un qu’il se ment à lui-même, qu’il fait « comme si » il était riche, confiant, sûr de lui ? ou indifférent à la situation qu’il subit (déni) ?

P :Il semble donc que nous soyons devant une aporie puisque la condition pour se mentir à soi-même (être celui qui ment) est la ruine pour y croire (être celui à qui on ment).

S’il est possible de dépasser le paradoxe ci-dessus, à quelles conditions ? et pour quelles raisons voudrions-nous nous tromper, être immoraux envers nous-mêmes ? Quel sens cela aurait-il de volontairement (un mensonge est volontaire) se vouloir du mal (du mal/le mal) ?

E : enjeu moral, bonheur

P :

I conditions et impossibilités logique et morale

II II Ce que l’on appelle mensonge à soi-même est en vérité soit erreur, illusion, mauvaise foi.

III Il faut se mentir à soi-même

I conditions et impossibilités logique et morale

  • énoncer une affirmation mensongère (décalage entre description et langage)=> pouvoir du langage : avoir une conscience : les êtres sans conscience réfléchie ne mentent pas et à fortiori à eux-mêmes. Il faut avoir conscience du monde et de soi dans ce monde, de la réalité pour la déguiser. = > il faut avoir une conscience (morale) pour mentir (à soi-même) (condition)
  • Mais cette conscience est la ruine du mensonge puisque comme l’indique l’étymologie (avec savoir), je ne peux pas avoir une idée et l’ignorer. Ce serait comme penser que je ne pense pas, ou douter que je doute. Si je peux faire erreur, douter de mes pensées, quand je mens, je sais que je mens.  Le cogito serait en fait un mens ergo sum. Nous ne pourrions être notre propre malin génie. C’est d’ailleurs pour cela qu’autrui est souvent la source de cette accusation de malhonnêteté. Quelqu’un qui se dirait qu’il se ment, ne pourrait se mentir…
  • Pour mentir, il faut donc être deux : un dupe et un dupé; les deux ne pouvant résider dans la même personne, si elle est définie par son unité. Kant unité du je dans mes représentations, une seule et même personne.
  • Cette unité est d’ailleurs la condition pour être une personne juridique et morale capable de répondre de ses actes (responsabilité). Le fou et l’amnésique étant plusieurs personnes dans un même homme ne peuvent être jugés ou condamnés.
  • => impossible de se mentir à soi-même car le sujet est conscient et un.

Transition : Il s’agit donc d’envisager ce que l’on a coutume de désigner comme un mensonge à soi-même et de dégager les raisons qui nous poussent à ne pas être dans le vrai.

II Ce que l’on appelle mensonge à soi-même est en vérité soit erreur, illusion, mauvaise foi.

  • La connaissance de soi partiale et partielle est une ignorance, une méconnaissance involontaire. Se surprendre, s’étonner n’est pas se mentir : un menteur n’est jamais surpris par la vérité qu’il a dissimulée. Il peut seulement le feindre aux yeux des autres.
  • Si on n’évite de faire un travail sur soi, de se connaitre davantage (qualités/défauts), c’est que parfois c’est douloureux et cela demande un effort de prise de conscience, un recul. Celui qui se mentirait, se connaîtrait et se cacherait volontairement à soi-même sa vraie personnalité, son identité. Ce ne serait donc pas à proprement parler un mensonge mais une marque de paresse et/ou de lâcheté, une solution de facilité, une fuite vers ce que l’on ne veut pas se donner la peine de connaître davantage ou vers ce qu’on préférait être. Or négliger volontairement cette tâche de connaissance de soi-même, c’est comme vivre avec un inconnu toute sa vie, cohabiter avec un étranger. C’est en outre limiter sa liberté (en ne connaissant pas ses limites, ses valeurs, ses capacités…) et sa morale (comment être maître de soi-même si on ne se connait pas ?), même si cette quête est infinie, cela ne nous dispense pas de commence dès maintenant ! « Connais toi toi-même » (devoir moral) et mettre en péril son bonheur (un menteur n’est pas serein, quelqu’un qui ne se connait pas ou s’ignore délibérément est-il vraiment heureux ?
  • Cette paresse et cette lâcheté sont des marques de manque d’authenticité, de mauvaise foi. Cf Qu’est-ce que les Lumières ? Kant ; (manque de réflexion, penser par soi-même); le garçon de café Sartre
  • cette mauvaise foi est le signe d’une angoisse face à la liberté de penser, d’agir inhérente à l’homme. La peur de l’échec, du jugement, poussent certains individus à se trouver des excuses, à jouer un rôle, à justifier leurs situations par un fatalisme, déterminisme(« je ne suis pas fait pour), et celles des autres par ce même déterminisme (« ils sont faits pour cela ») ôtant d’un revers de manche leurs propres responsabilités et le mérite des autres. On pourrait également évoquer l’acrasie, de « faiblesse de la volonté » se manifestant quand nous nous engageons dans des résolutions que nous n’arrivons pas à tenir. ex: arrêter de fumer, gourmandise, amour, travailler…
  • Quelqu’un qui passe son temps à vouloir paraître riche, confiant, intelligent, sait précisément ce qui lui manque (sans doute d’abord de la confiance en lui). Ce mensonge n’en est donc pas un puisque le simple fait qu’il cherche à être quelqu’un d’autre prouve qu’il se connaît et ne s’aime pas, comme Narcisse préfèrant son image à lui-même.
  • Vouloir paraître tel ou tel aux autres est d’ailleurs le signe qu’on ne l’est pas. Quelqu’un de vraiment gentil n’a pas besoin et ne ressent pas le besoin de le prouver. Il n’attend pas la reconnaissance d’autrui. En jouant à être, en faisant semblant d’être, on ne fait qu’entériner son manque d’être. S’il faut se méfier des apparences (peut-être toujours trompeuses), c’est vis à vis de nos propres comportements qu’il s’agit d’être vigilant. « L’habit ne fait pas le moine », et sa propre foi ne se révèle pas dans le port d’un habit (Tartuffe). Quand on cherche à persuader les autres de son engagement, de sa valeur, d’un sentiment… c’est sans doute d’abord soi que l’on cherche à persuader. D’ailleurs, la qualité d’un bon comédien est son insensibilité : « C’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres ; c’est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. » Diderot Paradoxe du comédien Sensibilité : entendons émotion, émotivité, l’ensemble de ces impulsions auxquelles on s’abandonne sans les contrôler. Le comédien sensible est inégal d’une représentation à l’autre, d’une scène à l’autre ; il n’est même, à la limite, que l’acteur d’un seul rôle. Le grand comédien, lui, grâce « à l’étude des grands modèles, à la connaissance du cœur humain, à l’usage du monde, au travail assidu, à l’expérience et à l’habitude du théâtre », possède « une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rôles ». Sur scène, il est de « sang froid », et c’est parce qu’il n’éprouve pas l’émotion qu’il représente qu’il peut faire éprouver aux spectateurs l’effet suscité par cette émotion ; il n’est pas là pour pleurer, mais pour faire pleurer. Le comédien ne se ment pas à lui-même, mais feint l’émotion pour la faire ressentir. Plus il ment, plus il est persuasif mais ce n’est pas lui qui est dupé.

    – Si le sujet ignore une partie de la réalité, ce ne peut être volontairement, on parlera alors de déni ou dénégation inconscients. Un mécanisme de censure du surmoi entraînera un refoulement de souvenirs ou éléments de la réalité insurmontables par la conscience, consistant à les maintenir dans l’inconscient. On ne peut pas parler ici de mensonge à soi-même si on entend le soi comme une personne caractérisée par son unité. Si on conçoit comme Freud que « le moi n’est pas maître dans sa propre maison », qu’il y a une altérité fondamentale au coeur du sujet (« Je est un autre » Rimbaud), si on peut ne pas être soi-même, si on peut être hors de soi, alors pourrait-on admettre l’idée qu’une partie de soi mente à une partie… Mais peut-on encore parler de « soi-même » ? Comment pourrions-nous même disqualifier moralement l’acte de quelqu’un qui serait en même temps actif et passif de son mensonge, qui ne pourrait assumer et pâtir en même temps ? Le fondement même de la morale semble être mis en abîme par la possibilité que le sujet puisse être plusieurs…

    Transition : Nous venons de voir ce que l’on a coutume de considérer à tort comme du mensonge à soi-même et les raisons de chaque phénomène. Mais n’y a-t-il pas une raison plus radicale, fondamentale de se mentir à soi-même ? qui s’enracinerait dans la nature finie et consciente de l’homme. De plus, peut-on imaginer quelqu’un qui se voudrait du mal volontairement ? (cf. Socrate Protagoras; acrasie )

    III Il faut se mentir à soi-même

  • la nécessité d’avoir des illusions, de rêver, d’espérer même et surtout quand tout nous invite à l’attitude inverse. Croire/ savoir : croire en l’amour, le bonheur, la liberté, la paix… le fatalisme de celui qui ne se ment pas, qui désespère, cette lucidité est tout autant mortifère que le fatalisme de mauvaise foi. Il ne s’agit pas de faire semblant, de se leurrer volontairement, de vivre dans l’illusion et la crédibilité en proie aux superstitions; mais de garder un regard neuf, ouvert au monde et au changement, aux lendemains qui chantent.  Cette naïveté, cet étonnement optimiste du philosophe s’oppose au réalisme morbide du savant pragmatique. Continuer de croire en soi, en l’humanité … semble nécessaire, vital au risque de tomber dans un état dépressif.
  • Le fataliste est sans doute plus proche de l’idéaliste qu’on le croit. Il s’agirait de trouver un mensonge à soi-même salvateur, bénéfique qui ne chercherait pas à la malhonnêteté à soi et aux autres mais une illusion qui donnerait du sens à nos actions, un motif d’entreprendre, le coeur du désir comme nostalgie de l’étoile et que l’imagination embellit et pare, et nous rend l’objet comme présent et sensible. Rousseau
  • Il y aurait donc une bonne façon de nous mentir, un bon usage. Une façon de faire diversion, de nous divertir de l’essentiel, de volontairement nous éloigner de ce qui nous tourmente, nous taraude. C’est ce que Pascal appelle le divertissement qu’il dénonce et paradoxalement loue. L’homme essaie de fuir sa condition, sa finitude, de ne pas y penser en s’occupant sans cesse l’esprit, négligeant la proie si on lui donnait. La guerre, le travail, les jeux sont toutes des diversions pour échapper à l’ennui (être odieux). Ce n’est pas tant l’idée de se retrouver sans rien faire que le fait de savoir qu’on sera amené à penser à soi-même qui nous fait participer à ce processus. Pascal nous invite à prendre conscience de cela sans pour autant le condamner car il précise cependant  que cette illusion dans laquelle nous nous plongeons volontairement est essentiel pour être heureux ici-bas car elle nous procure nos seuls moments de joie.

On peut donc se mentir à soi-même, c’est même nécessaire pour des êtres conscients, des « roseaux pensants », ce serait l’unique moyen d’être heureux comme des hommes.

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