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La politique est-elle l’affaire de tous ?

Nul n’échappe à la politique, ou plus précisément au politique, entendu au sens large comme gestion des affaires de la cité, et pas seulement comme conquête et conservation du pouvoir. A défaut de s’intéresser à la politique, le politique s’intéresse toujours à nous, de l’échelon le plus local aux décisions les plus supranationales et ce dans tous les domaines (économie, éducation, sécurité…). Dans ce cas, n’est-il pas préférable que l’ensemble des individus participent à l’action politique puisqu’ils sont tous concernés par ses effets ? D’un autre côté, dans tous les régimes politiques, y compris ceux qui cherchent à respecter la plus grande égalité, des individus  se voient reconnaitre une forme d’autorité et de pouvoir sur des autres, ne serait-ce parce que la participation active de tous peut compromettre son efficacité en générant des conflits et  diluant l’unité de l’action politique dans les intérêts de tous c’est-à-dire de chacun. Est-ce à dire alors que l’action politique réclame des compétences, qu’il faudrait confier à certains, plus expérimentés, plus dignes de l’action politique ? Mais dans ce cas, le risque n’est-il pas qu’ils ne servent que leurs intérêts particuliers, que certains se prennent pour le tout ? On est donc devant une aporie car soit la politique est l’affaire de tous et perd son moyen d’agir, soit elle est l’affaire de certains et perd la fin de son action, gérer l’existence de tous en société. (être l’affaire de tous est la condition et la ruine de la politique).

Plan

La politique ne peut être l’affaire de tous (la charge) (quelles sont les compétences requises pour être l’affaire de certains ?)

Si tous les hommes étaient spontanément bons et capables de s’organiser sans règle contraignante, les lois ne seraient pas nécessaires. => Cf. anneau de Gygès « les hommes ne sont justes que par contrainte, ou peur de la sanction LII République. Il n’y aurait pas non plus besoin d’une autorité politique pour les élaborer et les faire appliquer. L’exercice de l’autorité politique doit donc composer avec le caractère conflictuel des relations humaines et la tendance des hommes à l’égoïsme et à la tromperie. L’antagonisme des désirs à l’état de nature et la liberté en théorie illimitée (loi naturelle des hommes à conserver leurs vie et leurs biens) , selon Hobbes dans le Léviathan, poussent les hommes à faire un calcul et consentir à se doter d’un Etat qui par contrat social leur garantit la sécurité. L’Etat est donc l’artefact créé de sorte qu’ils puissent vivre ensemble, sans qui nul ne pourrait coopérer, dans laquelle tous seraient condamnés à des vies isolées, courtes et misérables dans la peur, la méfiance et la rivalité de tous. La politique permet donc que tous partagent des affaires communes, échangent, collaborent. Mais dans ces conditions, de quelle compétence doit-être doté l’homme qui voudrait gouverner ?

Dans un premier temps, on pourrait estimer que celui le plus à même de gouverner dans l’intérêt de tous, serait le plus sage, à l’image de Platon dans la République qui considère que cette tâche incombe au philosophe-roi ou roi-philosophe. Il voit d’un mauvais oeil la démocratie qui en prétendant donner à tous la charge de la politique la sacrifie à l’arbitraire et l’inconstance de l’opinion de la foule, de la dota de la plèbe. Si la politique est un art, elle réclame un savoir-faire, une expertise, des connaissances qui justifient que quelques uns commandent pour le plus grand bien de tous. Elle serait donc paradoxalement en démocratie la seule activité où ce sont les incompétents qui imposent leurs règles aux compétents, aussi étrangement qu’une traversée en mer où les passagers prendraient la barre du navire alors que seul le capitaine possède l’art de naviguer. Platon fait donc valoir la rationalité de l’expertise politique contre la souveraineté du peuple. Tous n’étant pas capable de sortir de leurs préjugés et de savoir ce qui est bon pour tous, il est préférable de confier la responsabilité des affaires publique aux hommes les plus vertueux, capables d’un certain détachement en même temps qu’une forme d’excellence, une vertu civique qui s’oppose à l’aveuglement de la foule comme le montre Cicéron dans la République LI. Ainsi pour qu’elle soit l’affaire de tous (vise l’intérêt commun), il faudrait qu’elle ne soit pas l’affaire de tous (la charge, l’activité).

Mais de quelle sagesse s’agit-il étant donné la contingence des affaires humaines (fluctuations économiques, imprévus climatiques, guerres, épidémies, conflits sociaux…) ? La politique est, en effet, selon Carl Schmitt, le régime permanent de l’exception. C’est ce que Machiavel nomme la fortune dans le Prince. L’homme politique doit donc faire preuve d’audace, d’opportunisme (virtù) pour s’adapter aux circonstances, répondre à l’urgence mais prévoir les conséquences sur le long terme et ne pas systématiquement chercher à satisfaire les demandes immédiates de tous. Il faut donc qu’il sache prendre des mesures impopulaires, qui ne semblent pas plaire à tout le monde puisque la fin, la sauvegarde de l’Etat, le bien commun, justifie les moyens. Et si, sur le moment,  les faits l’accusent, le résultat l’excuse.  L’action politique se fait dans l’incertitude mais réclame aussi la prise en compte d’une infinité de paramètres. Une décision peut avoir en même temps des effets sur la situation de l’emploi, la croissance économique, la sécurité, les libertés individuelles, la santé, l’environnement, la santé… L’échelle de l’action politique est incommensurable (sans commune mesure) avec l’action quotidienne. Les effets d’une action politique sont à grande échelle temporelle (conséquences sur des générations, siècles) et géographique (peuplé, pays, Etats, monde). La responsabilité politique réclame donc de prendre des décisions courageuses dans des situations critiques (comme une prise d’otage par exemple). Or cette responsabilité ne peut être partagée, elle est l’affaire de celui qui gouverne, qui a le devoir d’assumer ses choix. 

Transition : Cependant s’il revient à un seul homme ou à un groupe d’assumer la charge de gérer les affaires de tous, nous sommes  tous au moins des usagers de la res publica et, à ce titre, nous sommes en capacité de juger si oui ou non la politique mise en œuvre est conforme ou pas à nos aspirations, à nos exigences, à nos intérêts. Que vaudrait une politique qui ne serait pas évaluée in fine par ceux à qui elle est destinée ?

C’est l’affaire de tous indirectement, par délégation.

Ceux qui gouvernent ne possèdent pas le pouvoir mais le reçoivent de tous par délégation. Chacun consent à transférer son pouvoir naturel, son autorité dans les mains d’un représentant qui va être son porte-parole, sa procuration. Dès lors que ce contrat n’est pas respecté il y a usurpation. Le pouvoir de (parler, décider, représenter) se transforme en pouvoir sur les hommes. Si la charge politique mute en récompense ou position avantageuse et que les compétences prétendues ne servent pas l’intérêt général alors le pouvoir politique n’est pas légitime et tous peuvent le contester. Rousseau explique dans son Contrat social que les individus qui occupent le pouvoir doivent incarner la volonté générale, qui n’est pas la sommes des volontés particulières.   Par conséquent, si la politique est l’affaire de tous, c’est au sens de général et non de chacun en particulier.

« Il n’y a point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au dessus des lois. » c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne croit qu’en la démocratie directe. La tentation du despotisme n’est jamais loin.  « le gouvernement arbitraire d’un prince juste et éclairé est toujours mauvais. » (Diderot Réfutations à Helvétius) « Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur quel qu’il soit, méchant et stupide. » Ainsi quelque soit les qualités, compétences de celui qui gouverne, le peuple est non seulement la fin (pour le peuple) mais aussi le moyen (par le peuple) du pouvoir. C’est la source de la souveraineté dont l’homme de pouvoir n’est que le dépositaire. La politique est donc l’affaire de tous et par transfert de certains. « Un peuple libre obéit mais il ne sert pas; il a des chefs et non pas des maîtres. » Rousseau Lettres écrites à la montagne 

« Qu’estce qui caractérise le despote ? estce la bonté ou la méchanceté ? Nullement ; ces deux notions n’entrent pas seulement dans sa définition. C’est l’étendue et non l’usage de l’autorité qu’il s’arroge. » (ibid Diderot)

Ainsi si le pouvoir politique ne vise que sa propre conservation et non le bien commun, il n’est pas légitime. Si le pouvoir s’impose par la stratégie et la tromperie, si les comportements des responsables politiques ne sont pas plus respectables que ceux des individus qu’il doivent gouverner, comment leur autorité pourrait-elle respectée ?

Cette délégation n’est donc pas une soumission aveugle ni une servitude volontaire. « La paresse et la lâcheté » (Kant Qu’est-ce que les Lumières) ne doivent pas conduire les gouvernés à l’abolition de leur discernement et de leur esprit critique. Ils ne doivent pas être ce « bétail domestique » qui suit sans broncher les recommandations du berger mais doivent exercer un contrôle sur les actions de leurs représentants  au risque que ces derniers ne leurs confisquent le pouvoir. Les citoyens doivent par exemple veiller à la séparation des pouvoirs. La responsabilité que les individus exercent doit en outre  être limitée dans le temps. Par exemple, les mandats politiques sont temporaires et leur cumul limité.

Enfin, la contingence des affaires humaines rend l’analyse d’une situation politique toujours incomplète, l’évaluation faillible.  Les décisions qui sont prises doivent donc toujours demeurer révisables, réversibles car l’erreur est possible, le doute permis.

La garantie donc que la politique soit l’affaire de tous, c’est-à-dire au service de tous, est qu’elle ne soit confisquée par personne.

Transition = Mais si la politique nous regarde tous au sens où l’on ne peut nier que l’essentiel de nos vies (travail, statut, salaire, droits…) se « trame » dans le tissu commun du politique; comment comprendre que tous ne s’y intéressent pas ? Comment penser une participation active (affaire) de tous à la politique ?

Le désintérêt pour la vie politique : à quelle condition la politique peut-elle être l’affaire (principale) de tous ?

La, ou plutôt le politique, est inhérent à la nature humaine. Comme le dit Aristote, « l’homme est par nature un animal politique ». Cela signifie que son essence s’actualise dans le social, le rapport aux autres. Il ne devient vraiment homme que dans la Cité. Il l’explique par la présence en lui de la parole, non la phone, mais le logos, qui lui permet d’échanger sur le juste et l’injuste, l’utile et le nuisible par exemple. Elle semble donc être immanquablement l’affaire de tous puisque condition de l’humanité. Mais cela ne signifie pas que tous s’y intéressent. En effet, les individus se désintéressent souvent des problèmes politiques nationaux ou internationaux trop éloignés de leur propre existence et ce pour plusieurs raisons :

Ils vivent la politique comme une fatalité, n’ayant pas le sentiment que leur voix individuelle compte, qu’ils ont une quelconque influence sur les décisions.

Dans les grands Etats, les citoyens ne se connaissent que localement et voient difficilement le rapport entre les problèmes politiques généraux et ceux qu’ils rencontrent dans leurs quotidiens. C’est ce que montre Tocqueville dans de la démocratie en Amérique, II, 2ème partie, IV. « On tire difficilement un homme de lui-même pour l’intéresser à la destinée de  tout l’Etat, parce qu’il comprend mal l’influence que la destinée de l’Etat peut exercer sur son sort. ».

Les citoyens sont également de plus en plus mobilisés par les activités individuelles. Benjamin Constant distingue historiquement deux types de participation des citoyens aux affaires de la cité. Dans les républiques de l’Antiquité, la participation des citoyens étaient directe. Dans les systèmes politiques modernes qui apparaissent au XVIII è siècle, les citoyens délèguent l’activité politique à des représentants pour se concentrer sur leur existence individuelle. « la danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique.  » De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes. 

C’est pourquoi l’Etat doit également garantir les conditions d’une participation des citoyens. Si les citoyens sont empêchés par l’exclusion sociale ou dans des conditions de vie précaire, ils ne peuvent consacrer du temps à la vie politique. Lorsqu’une personne peine à subvenir à ses besoins fondamentaux, elle ne peut décemment trouver les moyens de s’intéresser aux affaires publiques.

C’est pourquoi il doit aussi confier aux citoyens la gestion de la politique locale pour s’intéresser aux problèmes généraux par la suite. « Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d’un premier coup d’oeil qu’il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées. » Tocqueville Ibid

Enfin la politique ne se limite pas à l’activité des politiciens mais englobe aussi les contre-pouvoirs (médias, ONG) qui peuvent exprimer leurs préoccupations et leurs intérêts.

 

 

Atelier dystopie Le passeur de Lois Lowry

Le Passeur de Lois Lowry est paru en 1993. Ce roman d’anticipation (science-fiction) met en scène Jonas, un jeune adolescent vivant dans une communauté bien spéciale. En effet, les citoyens sont réduits à leur cellule familiale au sein d’une société on ne peut plus contrôlée. Lorsque les habitants ressentent des « stimulations », ils doivent prendre une pilule dont ils ne connaissent pas le réel effet. Les citoyens ne peuvent vivre qu’une certaine variété d’émotions. Ils ne voient pas les couleurs et ne connaissent rien du passé et des générations antérieures. Ils suivent les ordres de « la voix », sans transgresser les règles claires. Cela dit, c’est à la cérémonie des douze ans, où tous les enfants se font attribuer leur fonction dans la communauté, que tout va changer. En effet, Jonas est sélectionné pour être le nouveau dépositaire de la Mémoire: celui qui conserve tous les souvenirs du passé afin que les gens de la communauté puissent vivre sans les douleurs qu’apportent ces souvenirs. Jonas devient alors conscient de ce dont on l’a privé, lui et toute sa communauté, durant ces dernières décennies. Cette prise de conscience amène Jonas à se rebeller afin que les souvenirs soient à nouveau communs. Ce roman présente une société idyllique, mais aucunement consciente de tout ce qui l’entoure. La lecture de cette œuvre peut amener les élèves à réfléchir philosophiquement sur des sujets qui sont toujours d’actualité. Cela permet d’établir des liens entre notre société et celle dépeinte dans le roman de Lowry.

A partir de l’adaptation cinématographique The Giver

Extraits :

0.00 – 3.22 : Peut-on oublier la liberté au nom de la société ? – Les hommes peuvent-ils en même temps être libres et égaux ? – La différence est-elle une menace ?

5.07-6.08 : Sommes-nous définis par nos actions ? – Sommes-nous ce que la société fait de nous ? – Qui suis-je ?

14.33-21.00 : dangerosité du savoir, Doit-on modifier la nature dans l’intérêt de l’homme ? – L’homme est-il maître et possesseur de la nature ? La connaissance est-elle la condition de notre liberté ? // Allégorie de la caverne LVII La République.

Le passé est-il utile au présent ? – A quoi sert l’Histoire ? Peut-on être indifférent à l’Histoire ? Peut-on oublier le passé quand il est douloureux ? L’oubli est-il une condition du bonheur . // Nietzsche Considérations inactuelles Toute vérité est-elle bonne à entendre ? Le savoir rend-il supérieur ? Etre le seul à savoir, est-ce un avantage ? Peut-on avoir raison contre tous ? oubli // enfance, « perfectibilité » Rousseau

24.00 -26.37 : La perception est-elle incommunicable ? La perception est-elle individuelle ? relative, singulière ? Etre identique est-ce nécessaire pour le bien de tous ? Etre égaux est-ce identiques ? L’oubli de la souffrance rend-il heureux ?

bonheur/ beauté Peut-on se priver, se passer de beauté pour être heureux ? pour le bien ? Jackson expérience de pensée sur la couleur.

connaitre la nature d’une chose est-ce la même chose que la vivre ? Peut-on se passer de l’expérience pour connaître ?

image de la pomme // Genèse fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal

39.00 – 41.40 : religion culture diversité connaissance vérité tolérance bonheur Machiavel réalisme politique / idéalisme politique Kant perfectibilité idéal régulateur

47.00- 50.00 : Faut-il oublier le passé pour être heureux ? La mémoire est-elle un fardeau ? Faut-il se libérer du passé , Est_ce moral de priver quelqu’un de sa mémoire ? identité, responsabilité // Locke Essai sur l’entendement humain ; oubli de la culture, loi de l’amnistie

52.00- 56.40 : Ceux qui savent ont-ils le devoir de tout révéler ? La vérité est-elle toujours bonne à savoir ? Les émotions sont-elles la condition de la moralité ? la morale est-elle relative aux mœurs de la société ?

langage et pouvoir « élargissement », Novlangue, euphémisme, valorisation d’un terme négatif

1h21 : les émotions ont-elles raison ? nous rendent-elles aveugles ? nous peuvent-elles de notre libre-arbitre ? Doit-on avoir confiance en l’homme ? peut-on faire confiance à l’humanité ? L’homme est-il naturellement, nécessairement égoïste ?  Vivre en société implique-t-il nécessairement une perte de liberté ? Hobbes/Rousseau

Allégorie de la Caverne LVII République Platon, Cratyle Platon, Banquet Réminiscence, oracle de Delphes

Le meilleur des monde Huxley (soma) Equilibrium , 1984 Orwell (novlangue, Histoire) Matrix Wachowski, Globalia Ruffin, The Truman Show Peter Weirn, The island (l’île élargit)de Michael Bay, Le soleil vert Richard Fleischer

L’action politique doit-elle être guidée par la connaissance de l’histoire ?

Doit-on tout attendre de l’Etat ?

Les hommes ont-ils besoin d’être gouvernés ?

Connaissons-nous mieux le présent que le passé ?

Que peut la raison pour exclure la violence ?

Le projet de maîtriser la nature est-il raisonnable ?

L’émotion est-elle une force ou une faiblesse ?

Cf. Texte sur l’enjeu du langage 

Le contrôle des mots dans 1984 d’Orwell

Expérience de pensée sur les couleurs 

https://amara.org/en/videos/xYZ8dqrL7oBV/fr/1765855/

Philosophe en méditation Rembrandt

La tyrannie du bonheur au service du capitalisme

https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouvelles-de-leco/les-nouvelles-de-leco-du-jeudi-11-octobre-2018?fbclid=IwAR3EbGF4YDFDEYiNshzsENOd_faSpbkNCHJPZEbO7XxT4MikO7RWScxxPwc

 

Placé comme valeur cardinale de nos sociétés modernes, le bonheur nous enferme dans une quête effrénée impossible à assouvir tout en nous maintenant dans une une forme de servitude volontaire face aux injustices du capitalisme.

Dans leur ouvrage Happycratie, la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas interrogent la place ambiguë qu’occupe le bonheur dans nos sociétés modernes.

En réalité, c’est une version tout à fait réduite du bonheur qui est abordée dans cet ouvrage. Celle, élaborée au tournant du XXe siècle, par les tenants américains de la psychologie positive et postulant que, pour atteindre ce sacro-saint bonheur, les personnes devaient effectuer un travail sur elles-mêmes afin de mieux se connaître et de mieux se corriger.

Car c’est bien de cela qu’il est question. L’enjeu est de travailler sans cesse à une amélioration, à une maximisation même, de notre potentiel, pour atteindre une forme de béatitude sereine. En devenant une injonction sociale, la quête du bonheur devient aussi une source d’angoisse, qu’il convient alors de combler. La poursuite du bonheur au carré en somme.

Mais n’ayez crainte, vous n’êtes pas seuls : au-delà de cette joyeuse novlangue élaborée aux frontières du management et du développement personnel, vous pourrez trouver une foule de livres, formations et autres applications numériques vous permettant d’atteindre ce bonheur perpétuel.

Les marchandises émotionnelles

C’est d’ailleurs ce que les auteurs appellent les “marchandises émotionnelles”. Sortes de marchands du temple modernes, ayant colonisé peu à peu les esprits et les librairies, avec la promesse, toujours renouvelée, de nous rapprocher de nous-même.

Tous ces articles participent ainsi au travail de persuasion collective, visant à nous convaincre que cette quête est la nôtre et que nous en priver serait nous condamner inéluctablement au malheur.

Mais c’est surtout une source de consommation virtuellement infinie, car personne n’est jamais suffisamment sain ni suffisamment heureux. C’est donc une quête de soi à soi qui, chaque jour, se trouve nourrie d’un nouveau mantra, d’une nouvelle méthode ou d’un nouvel objectif à atteindre pour se trouver véritablement esprit sain dans un sain corps.

En témoignent les ventes phénoménales des livres dits de “développement personnel”, toujours dans les classements des livres les plus achetés. Mais cette “impossibilité psychologique du bonheur”, pour reprendre les mots de Proust, est nourrie par ceux-là même qui prétendent nous fournir les clefs du bien être.

Individualisme et consumérisme

Il aura fallu à peine plus d’une décennie pour nous convaincre que la valeur cardinale de notre existence tenait dans un sentiment empreint d’individualisme et de consumérisme vorace. Sous couvert de nous aider à mieux vivre, ces théories nous maintiennent en réalité dans une forme de servitude câline, joyeuse et volontaire.

Mais au-delà de ces logiques assez classiques de suggestion et de persuasion du consommateur, l’avènement du bonheur et de sa quête effrénée, a eu des incidences bien plus profondes dans notre manière d’être au monde.

La recette du bonheur ne repose plus sur une tentative de changer le monde, amis sur une quête permanente de se changer soi-même : changer la manière dont on pense, dont on ressent, dont on se comporte au quotidien. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les mantras de ces gourous du développement personnel sont des formules magiques appliquées de soi à soi.

Renoncer à changer le monde

En intégrant le postulat que pour être heureux, il faut avant tout se changer soi-même, on accepte en réalité de renoncer à changer le monde. Si mon bonheur ne tient qu’à moi et moi seul, à quoi bon m’ancrer dans une logique de changement plus large, à quoi bon lutter contre les structures du capitalisme qui nous oppriment.

C’est d’ailleurs l’une des thèses centrales de l’ouvrage d’Illouz et Cabanas. Les auteurs postulent clairement dans leur livre l’alliance objective de cette doctrine du bonheur et du néolibéralisme. En clair, plus les individus achèteront ces livres de développement personnel et moins ils se soucieront de combattre les injustices du monde. Ils expliquent ainsi que les personnes se sentant impuissantes face aux aléas de l’économie et se rassurent en se disant qu’ils peuvent retrouver prise sur leur vie, grâce aux outils fournis par l’industrie du bonheur.

Outils, qui fournissent, selon les auteurs, un “sentiment d’espoir, de puissance et de consolation”. Un cocon de plénitude dans un monde mauvais, ou la dissolution de la lutte, dans la perspective du bonheur individuel.

Tous philosophes ?

tous philosophes ?

 

Le 30ème Forum Philo Le Mans qui s’est déroulé le 9,10,11 Novembre, avait pour thématique cette année « Tous philosophes ? ».

Voilà ma modeste contribution ;)

« Tous philosophes ? »

Cette question semble avoir traversé toute l’histoire de la philosophie, du moins occidentale. Déjà Platon refusait l’entrée de l’Académie à ceux qui n’étaient pas « géomètres » tandis qu’Epicure ouvrait son jardin aux esclaves et aux femmes voire aux plus jeunes considérant qu’« il n’est jamais trop tôt, ni trop tard pour prendre soin de son âme ». Spinoza distinguait ceux qui avaient l’aptitude, le don pour philosopher de ceux qui devaient se contenter d’obéir. Hegel et Heidegger considéraient que seul l’Occident est originellement et proprement philosophique. 

A contrario Diderot, porté par le projet universaliste des Lumières, nous invitait à « rendre la philosophie populaire ». 

Aujourd’hui encore, l’actualité philosophique est le spectacle de ces divergences : tantôt suspicion et méfiance à l’égard de pratiques coupables de trahir ou dénaturer la philosophie, de l’offrir à la société du spectacle et aux lois du marché; tantôt réjouissance d’une discipline qui s’ouvre à de nouveaux publics, à de nouvelles cultures, à de nouveaux horizons. 

Mais voyons tout le monde ne peut pas lire du Kierkegaard ou du Heidegger, c’est un état de fait ! Il y a une culture, des références, des techniques ! Tandis que la philosophie semble s’installer durablement dans la cité via les « café philo », les pratiques d’ateliers avec les enfants, et même le milieu carcéral, certains s’inquiètent de cette démocratisation, craignant que tout le monde s’auto-proclame « philosophes », qu’il y ait philosophie de tout, et finalement de rien, et revendiquent une expertise face à ce qu’ils estiment comme une perte de crédit de la raison philosophique. 

Qu’est-ce qu’un philosophe ? Ce mot s’est quelque peu ramolli et est devenu creux au point qu’on ne sait plus trop réellement ce qu’il désigne. Est-ce un expert ? Un universitaire ayant validé des diplômes ? Un écrivain ? Un intellectuel médiatique ? S’il y a une essence du « philosophe », est-ce à dire que l’on ne peut être « philosophe occasionnel » comme on est joueur de tennis occasionnel ? Tout comme l’artiste, qui n’est ni l’expert en histoire de l’art ni la personne qui fait de belles photos de ses vacances, il semble que « l’être-philosophe » caractérise une recherche, un souci, une inquiétude qui marque les couches profondes de l’existence. Dès ses origines, la philosophie se présente comme une ascèse, une façon d’être au monde et non un passe-temps, une occupation pendant le weekend. Pour être philosophe, il faudrait y consacrer sa vie… Mais faudrait-il le pouvoir, ne serait-ce que matériellement. 

On le voit, si on s’arrête à cette définition, on dira que « tous peuvent être philosophes » mais que peu le sont réellement en passant à côté de la vraie question, à savoir, « tous peuvent-ils essayer de l’être ? » tous peuvent-ils techniquement et légitimement prendre cet horizon comme direction ? Tous peuvent-ils donner cette orientation à leur existence ? 

Le danger n’est peut-être pas dans le fait que tous puissent se revendiquer « philosophes » mais dans la confiscation de cette parole libre par des personnes « autorisées » et que se cache derrière ce protectionnisme de la discipline, une volonté de conserver leur pouvoir, leur hégémonie intellectuelle. 

Car au fond de quoi peut-on « vraiment » avoir peur à l’idée que « tous philosophent » ? En retour, le risque est que cette suspicion entraine un soupçon chez ceux à qui on refuse cet accès : le soupçon du mépris. Le risque, c’est qu’à force de sacraliser la philosophie, on la sacrifie, qu’en la mettant sur un piédestal, on provoque du rejet ou du dégoût à son égard. 

Mais confrontons-nous à la question. Si « tous » ne sont pas philosophes, pourquoi ? 

S’il y a des personnes exclues du « cercle des philosophes » de fait, par nature, quelles sont-elles ? Une des raisons pourrait venir d’une certaine conception du philosopher qui s’accompagnerait d’un mépris des émotions. Toute une tradition philosophique occidentale s’est d’ailleurs construite sur cette opposition enjoignant de se détourner du sensible, des émotions, qui siègent dans ce tombeau de l’âme qu’est le corps, qui troublent la pensée et l’empêchent d’accéder à la connaissance mais aussi à la vertu et au bonheur. Déjà dans le Phèdre de Platon, la question était de trouver le moyen de faire entendre raison aux désirs impulsifs et fougueux (le mauvais cheval), de dompter les émotions pour s’élever vers de hautes préoccupations intelligibles. Ce dualisme se retrouve chez les stoïciens et dans toute la pensée chrétienne où l’émotion est l’opposée de la sagesse qui s’acquiert par une maîtrise voire une ascèse de celle-ci. Chez Descartes encore, c’est l’entendement purifié des sens et de l’imagination, véhicules de l’affect, qui permet d’accéder à la vérité. La philosophie semble donc l’apanage de la raison rigoureuse débarrassée du poids, de la confusion et de l’idiotie des émotions. Ces dernières ayant longtemps été considérées comme le propre des enfants et des femmes, ceci peut expliquer qu’on ait pu contesté leur légitimité de pratiquer la philosophie… « Nous avons été enfants avant que d’être hommes ». Alors la pensée de l’enfant, « gouverné par ses appétits » est pétrie de préjugés. A ce titre, il serait nécessaire d’attendre un âge mûr pour philosopher et mettre à distance ses opinions grâce à sa raison. Soit. Quid de la pensée des élèves en classe terminale ? Et des adultes ? Est-elle exempte de préjugés ? Bien au contraire ! Force est de constater à quel point ils sont puissamment ancrés affectivement. Le temps est passé par là et il est d’autant plus coûteux émotionnellement de renoncer à eux qu’ils ont contribué à la construction de notre identité. Ainsi la présence de préjugés ou bien la pensée non encore aboutie, loin d’être un argument pour ne pas philosopher avec les enfants, justifie cette pratique. Autant commencer avant que le temps et l’émotion ne sédimentent ces idées toutes faites qui revêtiront les habits du « bien connu ». 

Ce mépris des émotions a également justifié pendant longtemps des préjugés ethnocentriques en philosophie. La philosophie serait née en Grèce et serait même par essence continentale. Les grecs représentaient le règne de la raison opposée à l’émotion sauvage des non-grecs. Les « barbares », au sens de ceux qui ne parlent pas grec, trop dominés par leurs désirs, leurs fougues sauvages ne pouvaient pas développer une pensée autre que primitive. L’étonnement face au monde nécessaire à l’attitude philosophique est bien de l’ordre du sensible. L’émotion est certes le point de départ, le déclenchement de toute réflexion mais ce dont il faudrait sortir pour penser, avoir une conscience claire.

Alors « tous philosophes » ? Tous sauf les enfants, les femmes, la foule, les non-grecs, les idiots…?

D’une part, la découverte relativement récente de la richesse des penseurs africains, des philosophies indiennes, ou orientales attestent de la persistance pendant des siècles en Occident d’un esprit colonialiste dans le domaine intellectuel. D’autre part, de récentes recherches mettent à mal cette dissociation entre raison et émotion et nous invitent à inscrire les émotions au coeur du processus cognitif et non seulement au départ.

On touche peut-être ici à ce qui définit « un philosophe » : l’opposition à quelque chose ou quelqu’un qu’il juge « non-philosophes ». L’essence du philosophe semble résider dans le fait d’exister dans un rapport, plus précisément un rapport de contrariété. Le philosophe aurait besoin de s’opposer pour s’affirmer. Si historiquement, la philosophie s’est construite contre les explications ésotériques et mystiques, contre les sophistes, contre la doxa, n’a-t-elle pas gardé cette disposition réactive ? Le philosophe semble, pour exister, devoir s’opposer aux « prisonniers de la caverne », quelque soit le nom qu’elle leur donne : enfants, femmes, sauvages, mineurs, religion chrétienne, métaphysiciens, marxistes… Tous ne peuvent être philosophes car « philosophe » n’est pas un qualificatif absolu mais relatif à son contraire le « non philosophe ». Peut-il y avoir véritablement de Lumières sans obscurité ? La question « tous boulangers ? » est absurde parce que tout le monde ne l’est pas effectivement mais aussi parce que le boulanger ne se construit pas par opposition à quelqu’un qui ne le serait pas. Le boulanger ne cherche pas à s’opposer, à s’extraire d’une situation contraire à l’activité du boulanger. 

Ce contraire pourrait en revanche se trouver au sein même du philosophe, toujours latent comme une tendance spontanée contre laquelle il devrait sans cesse lutter, auquel l’homme, si ce n’est au prix d’un effort constant, serait condamné : divertissement, paresse et lâcheté, mauvaise foi… Rejeter l’autre comme « non philosophe » serait alors une stratégie pour contourner la haine de soi. 

Qui est autorisé à juger qui peut être philosophe, si l’on est finalement toujours le « non philosophe »  de quelqu’un d’autre ? Hegel déplorait qu’il n’y avait plus de philosophe mais que des philosophies. Mais peut-être faut-il y voir un moyen de réelle démocratisation du philosopher  de ne plus en faire une affaire d’autorité, d’auteurs. Si la philosophie pour être authentique doit s’incarner, il y a alors autant de façon de la vivre que d’hommes. Peut-être faut-il en finir avec cette représentation intellectuelle, ce transfert d’autorité qui s’apparente à une usurpation. 

Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc.. je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. 

Tout comme en art où l’artiste a pris le pas sur l’oeuvre, en philosophie, le philosophe a pris le pas sur la philosophie ou le philosopher. La philosophie est peut-être devenue humaine, trop humaine. 

Par ailleurs, si l’on ne refuse pas en droit l’accès à cette dénomination, reste à assurer les conditions d’exercice de ce droit. Lorsqu’on est préoccupé par sa survie, on n’est pas en moyen de philosopher.  Lorsqu’on est persécuté, privé de droits politiques, on n’est pas en condition de pouvoir philosopher. « Tous philosophes » donc à condition d’avoir les moyens matériels, socio-économiques et politiques d’actualiser cette puissance. 

Enfin si tous pouvaient l’être en fait et en droit, le voudraient-ils ? Est-ce si évident qu’une fois sortis (par force ?) de la caverne, les individus ne veuillent plus y retourner ? Tout le monde préfère-t-il être « un Socrate insatisfait plutôt qu’un porc satisfait » ? « Une vraie tristesse plutôt qu’un faux bonheur » ? Tous sont-ils prêts à payer le prix d’une vie philosophique ? Le risque est encore de présupposer chez ceux qui la refusent un manque d’autonomie. S’ils ne sont pas « philosophes », du moins au sens où on l’entend, ce serait parce qu’ils ne sont pas libres, parce qu’ils sont encore les jouets de la doxa, de l’illusion, des préjugés… Mais s’ils refusent en toute autonomie cette vie, c’est encore un acte philosophique, celui par exemple du scepticisme, du cynisme, du nihilisme… L’important est donc encore de leur offrir les conditions de ce choix.  

Ce n’est donc pas en terme polémique qu’il faut penser la question « Tous philosophes ? », comme une question sur la capacité ou la légitimité de tous à l’être mais comme un appel à la transmission, une invitation à s’interroger sur la façon de l’incarner et de la partager. Si tout le monde peut songer à philosopher, plus qu’à devenir philosophes, la figure de l’enfant peut en être le paradigme. Le geste philosophique est enfantin plus qu’infantile. Il est étonnement, premières fois, regards neufs et non obéissance, comportements attendus par l’éducation, soumission à l’autorité. Et il y a un moment où l’enfant finit par dire « je ne sais pas (penser) », où il développe un complexe de parler ou penser, lorsqu’il prend conscience de la forme jugée conventionnellement correcte de la pensée et de la parole, de son capital (ou de son manque de capital) linguistique et culturel comme le montre Bourdieu. C’est à ce moment qu’il faudrait maintenir cette potentialité, cette jubilation immédiate à penser, à dialoguer, ce désir de sagesse, ce goût des « pourquoi » au lieu de le laisser se replier sur le dogmatisme inhérent à l’éducation ou le relativisme d’une démocratie molle. « Tous philosopher » nécessite pour la pensée un entrainement, une pratique régulière. Cet étonnement si spontané chez l’enfant demande pour l’adulte, embourbé dans ses habitudes, davantage d’efforts. La pensée perd de sa souplesse, de son agilité, de sa force, de son courage. Et moins il est facile de faire quelque chose, moins on en a le goût.  « Tous les adultes ont été des enfants mais peu s’en souviennent », peu se souviennent des interrogations existentielles qu’ils nourrissaient face au monde, du sérieux avec lequel ils envisageaient leur existence. C’est aussi au contact des autres cultures que l’étonnement jaillit : l’alter ego, le même et l’autre homme, interroger ce que nous ne questionnons plus, ce que nous considérons comme naturel, ce que nous avons fait seconde nature. Sans doute c’est aussi notre façon habituelle de philosopher, notre façon d’ «être philosophe » qui mérite d’être questionnée. 

Si le philosophe se définit toujours par rapport au « non philosophe » c’est parce qu’il se nourrit de ce dialogue. On peut se demander ce qui reste du vrai quand on le communique aux autres, on peut aussi considérer la vulgarisation comme partie intégrante de la philosophie. Mais une bonne vulgarisation qui ne soit ni simpliste ni démagogue et encore moins condescendante.  

  S’il y a donc quelque chose dont il faut se méfier, ce n’est pas que tous se proclament philosophes, mais que certains s’estiment lésés que d’autres aient la liberté de l’être.