Le bonheur est-il une affaire privée ? Politique/ Utilitarisme

Vous trouverez ici l’introduction rédigée pour ce sujet.

Peut-on être heureux tout seul ? La société doit-elle organiser le bonheur des hommes ?

Le Sage inspire l’action des hommes parce qu’il offre lui-même un exemple de vie heureuse libérée des craintes et des faux désirs. Il apparaît parfois comme un marginal mais il appartient à une collectivité humaine : il ne peut rester indifférent au malheur des autres hommes et se contenter d’une liberté particulière. L’amitié et l’amour constituent ainsi deux formes de recherche d’un bonheur partagé. Ainsi le bonheur est-il de nature collective, sociale voire politique ? Le bonheur est-il l’aventure de chacun ou est-ce à la société de produire le bonheur de ceux qui la composent ? La publicité véhicule un bonheur sur mesure et papier glacé, imposant presque un devoir d’être heureux.

La volonté de rendre les gens heureux a conduit certains à imaginer des cités idéales. Les utopies sont créés comme un projet de vie collective dans « le meilleur des mondes ».

 

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-la s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu a peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir a l’ombre même de la souveraineté du peuple.

De la démocratie en Amérique II Tocqueville

Lorsque, dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l’ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l’opinion de l’humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l’expérience de tous les temps a montré, e n effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu’à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés.

Mais lorsqu’une longue suite d’abus et d’usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future.

Déclaration d’indépendance des Etats-Unis D’Amérique 4 juillet 1776

Constitution du 24 juin 1793

DECLARATION DES DROITS DE L’HOMME ET DU CITOYEN

Le peuple français, convaincu que l’oubli et le mépris des droits naturels de l’homme, sont les seules causes des malheurs du monde, a résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l’objet de sa mission. – En conséquence, il proclame, en présence de l’Etre suprême, la déclaration suivante des droits de l’homme et du citoyen.

Article 1. – Le but de la société est le bonheur commun. – Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la puissance de ses droits naturels et imprescriptibles.(…)

Article 21. – Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.

 

La liberté en tant qu’homme, j’en exprime le principe pour la constitution d’une communauté dans la formule : personne ne peut me contraindre à être heureux d’une certaine manière (celle dont il conçoit le bien-être des autres hommes), mais il est permis à chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui semble, à lui, être la bonne, pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté qui peut coexister avec la liberté de chacun selon une loi universelle possible (autrement dit, à ce droit d’autrui). Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, tel celui du père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel, où par conséquent les sujets, tels des enfants mineurs incapables de décider de ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, sont obligés de se comporter de manière uniquement passive, afin d’attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté qu’il le veuille également, – un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir (constitution qui supprime toute liberté des sujets qui, dès lors, ne possèdent plus aucun droit).

Kant, Théorie et pratique (1793)

Questions

1) Dégagez l’idée directrice du texte et la structure de l’argumentation.

2) Expliquez :

a) « pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté qui peut coexister avec la liberté de chacun selon une loi universelle possible »

b) « le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir »

3) Est-il toujours contraire à la liberté de s’occuper du bonheur d’autrui ?

Le gouvernement arbitraire d’un prince juste et éclairé est toujours mauvais. Ses vertus sont la plus dangeureuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur, quel qu’il soit, méchant et stupide. Il enlève au peuple le droit de délibérer, de vouloir ou ne vouloir pas, de s’opposer même à sa volonté, lorsqu’il ordonne le bien ; cependant ce droit d’opposition, tout insensé qu’il est, est sacré: sans quoi les sujets ressemblent à un troupeau dont on méprise la réclamation, sous prétexte qu’on le conduit dans de gras pâturages. En gouvernant selon son bon plaisir, le tyran commet le plus grand des forfaits. Qu’est-ce qui caractérise le despote ? Est-ce la bonté ou la méchanceté ? Nullement. Ces deux notions n’entrent seulement pas dans sa définition. C’est l’étendue et non l’usage de l’autorité qu’il s’arroge. Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation, ce seraient deux ou trois règnes d’une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire : les peuples seraient conduits par le bonheur à l’oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage.

Réfutations à Helvetius

Art. 2 – Il est rigoureusement interdit sous peine de deux ans à vingt ans de travaux forcés d’être ou de paraître malheureux, malade, difforme, scrofuleux, etc., etc., de perdre un membre dans un accident de voiture, de chemin de fer ou autre, à moins qu’on ne se déclare aussitôt satisfait de cet événement.
Art. 3 – Il est défendu à tout Français, majeur ou non, de mourir de faim.
Art. 4 – Ceux qui n’ont pas de domicile et qui sont forcés de passer sur des bancs ou sous des ponts les nuits glaciales devront chanter des chansons plaisantes et honnêtes de six heures du soir à six heures du matin pour bien prouver leur satisfaction aux gens qui rentrent chez eux.

Art. 8 – Il est interdit à tout Français riche et bien portant de s’apitoyer sur le sort des misérables, des vagabonds, des infirmes, des vieillards sans ressources, des enfants abandonnés, des mineurs, des ouvriers sans travail et en général de tous les souffrants qui forment en moyenne les deux tiers de la population, ces préoccupations pouvant jeter les esprits sains dans la déplorable voie du pessimisme.

Le malheur n’existant pas, et ne provenant que d’un vice d’appréciation, il suffira, pour être toujours et constamment très heureux, de se bien convaincre :
1° Que tout est parfait ici-bas, depuis la politesse des cochers de fiacre, jusqu’à l’intelligence des députés.
2° Que la fortune est plutôt une calamité qu’un bonheur, et la misère plutôt un bonheur qu’une calamité.
3° Que la faim est un excellent moyen d’apprécier l’exquise saveur du pain sec quand un passant vous a donné cinq centimes ; que la soif est un excellent procédé contre l’ivrognerie ;

Maupassant Chroniques

Utilitarisme : Bonheur/Morale

L’utilitarisme est une doctrine en philosophie politique ou en éthique sociale qui prescrit d’agir (ou de ne pas agir) de manière à maximiser le bien-être collectif, entendu comme la somme ou la moyenne de bien-être (bien-être agrégé) de l’ensemble des êtres sensibles et affectés. L’utilitarisme est une théorie conséquentialiste, évaluant une action (ou une règle) uniquement en fonction des conséquences escomptées. Elle se distingue donc de toute morale idéaliste, déontologique plaçant la raison à la source des actions, ou encore de toute morale rationnelle telle que celle de Kant. Le cœur de la doctrine utilitariste peut ainsi se résumer par la phrase : Le plus grand bonheur du plus grand nombre (principe du bonheur maximum). La doctrine est aussi qualifiée d’eudémoniste, mais à l’opposé de l’égoïsme, l’utilitarisme insiste sur le fait qu’il faut considérer le bien-être de tous et non le bien-être de l’acteur seul.

Le principe d’utilité :

Dans le premier chapitre de son ouvrage intitulé An Introduction to the Principles of Morals and Legislation (1780), Jeremy Bentham expose le concept central d’utilité de la manière suivante :« principe qui approuve ou désapprouve toute action en accord avec la tendance à augmenter ou à diminuer le bonheur de la partie dont l’intérêt est en question » 

Il convient donc de ne pas réduire le concept d’utilité à son sens courant de moyen en vue d’une fin immédiate donnée. Le terme « utile » au sens utilitariste du terme désigne ce qui contribue à maximiser le bien-être d’une population. C’est en ce sens particulier qu’on peut parler du calcul de l’utilité d’un acte, ou qu’on peut comparer les utilités de différentes actions ou règles. Pour ce faire, les utilitaristes pèsent le pour et le contre d’une décision en comparent ses avantages et désavantages en terme d’utilité.

L’utilitarisme benthamien, comme nombre de ses suivants, prétendait régler des problèmes sociaux très anciens :

  • Quels principes guident les comportements des individus ?
  • Quelles sont les tâches du gouvernement ?
  • Comment les intérêts individuels peuvent-ils être conciliés entre eux ?
  • Comment les intérêts individuels s’accordent-ils avec ceux de la communauté ?

L’utilitarisme postule que tous les individus sont guidés par leurs penchants « naturels » à rechercher le bonheur, c’est-à-dire un maximum de plaisir et un minimum de souffrance.

Bentham affirme qu’il ne peut y avoir de conflit entre l’intérêt de l’individu et celui de la communauté, car si l’un et l’autre fondent leur action sur l’« utilité », leurs intérêts seront identiques. Cette démarche joue sur tous les plans de la vie sociétale : religieux, économique, éducatif, dans l’administration, dans la justice ainsi que dans les relations internationales.

Il est enfin important de signaler que Bentham considère l’animal comme partie prenante de la communauté. Son raisonnement est le suivant : « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais : peuvent-ils souffrir ? » (cf. droits des animaux).

Mais le plaisir reste un critère ambiguë comme fin de la moralité, c’est pourquoi John Stuart Mill se préoccupe du bonheur de plus grand nombre et introduit la dimension qualitative des plaisirs. On peut ainsi préférer une quantité moindre d’un plaisir de plus grande qualité à une quantité supérieure d’un plaisir de qualité plus médiocre.

Cinq principes fondamentaux sont communs à toutes les versions de l’utilitarisme :

  • Principe de bien-être, principe d’utilité (the Greatest Happiness Principle en anglais).
    Le bien est défini comme étant le bien-être. C’est-à-dire que le but recherché dans toute action morale est constitué par le welfare, le bien-être (physique, moral, intellectuel).
  • Conséquentialisme.
    Les conséquences d’une action sont la seule base permettant de juger de la moralité de l’action.
    L’utilitarisme ne s’intéresse pas à des agents moraux mais à des actions : les qualités morales de l’agent n’interviennent pas dans le calcul de la moralité d’une action. Il est donc indifférent que l’agent soit généreux, intéressé, ou sadique, ce sont les conséquences de l’acte qui sont morales. Il y a une dissociation de la cause (l’agent) et des conséquences de l’acte.
    L’utilitarisme ne s’intéresse pas non plus au type d’acte : dans des circonstances différentes, un même acte peut être moral ou immoral selon que ses conséquences sont bonnes ou mauvaises.
  • Principe d’agrégation.
    Ce qui est pris en compte dans le calcul est le solde net de bien-être de tous les individus affectés par l’action, indépendamment de la distribution de ce solde. Ce qui compte c’est la quantité globale de bien-être produit, quelle que soit la répartition de cette quantité. Il est dès lors envisageable de sacrifier une minorité, dont le bien-être sera diminué, afin d’augmenter le bien-être général. Cette possibilité de sacrifice est fondée sur l’idée de compensation : le malheur des uns est compensé par le bien-être des autres. S’il est surcompensé, l’action est jugée moralement bonne. L’aspect dit sacrificiel est l’un des plus critiqués par les adversaires de l’utilitarisme.
  • Principe de maximisation.
    L’utilitarisme demande de maximiser le bien-être général. Maximiser le bien-être n’est pas facultatif, il s’agit d’un devoir.
  • Impartialité et universalisme.
    Les plaisirs et souffrances ont la même importance, quel que soit l’individu qu’ils affectent. Le bien-être de chacun a le même poids dans le calcul du bien-être général.
    Ce principe est compatible avec la possibilité de sacrifice affirme seulement que tous les individus valent autant dans le calcul. Il n’y a ni privilégié ni lésé a priori : le bonheur d’un roi ou d’un simple citoyen sont pris en compte de la même manière.
    L’aspect universaliste consiste en ce que l’évaluation du bien-être vaut indépendamment des cultures et des particularismes régionaux.

Je vous invite à lire cet article très intéressant sur la tribu ubuntu et l’idée que l’on ne peut pas être heureux tout seul.

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