Une éthique de la parole : discours, discussion, dialogue

 

Parler à autrui : qu’est-ce que bien (se) parler ?

Attardons-nous sur ce que « parler à autrui » veut dire. Nous proposons de distinguer trois modalités de paroles impliquant autrui, dans un sens qui va de l’objectivation vers la subjectivation : parler d’autrui, parler avec autrui, et parler à autrui.

1° – Parler d’autrui : cette première modalité est avant tout celle de la nomination. Le nom est ce que l’on possède en propre, il symbolise notre identité, et en même temps il représente la plus formidable des aliénations. D’abord nous n’avons pas choisi notre nom, ni même notre prénom. Donner un nom propre, c’est autre chose que désigner simplement un objet en sa particularité ; c’est en marquer aussi bien le privilège, voire la propriété. On ne baptise pas un chien en général, on baptise son chien : « Médor » signifie que cet animal m’appartient. Mon nom que j’appelle improprement « propre » représente d’abord le pouvoir de celui qui me l’a donné.

Par ailleurs, nommer autrui permet évidemment de parler de lui, discourir sur lui, en son absence. C’est le discours le plus commun, dans lequel nous prétendons le plus souvent à un savoir sur autrui, que nous capturons ainsi dans des phrases le plus souvent réductrices. Au pire, c’est la substance même du bavardage, du « colportage » ou du « ragot », de la rumeur : la rumeur, bel exemple d’une absence totale d’éthique de la parole ! C’est le discours du « on » de l’anonymat, irresponsable et foncièrement malveillant. Pouvoir de persuasion et d’intimidation, par massification (discours mass-médiatique) : le coup de massue au moyen du langage. Cette dimension objectivante et littéralement assommante du discours, Lacan l’appelait aussi le « mur du langage », à quoi il opposait bien sûr la parole vraie. Citons encore le procédé de l’injure, qui voisine d’ailleurs avec la nomination pure : injurier, traiter autrui de « noms d’oiseaux », ce n’est pas tant choisir tel ou tel signifié particulièrement dégradant, c’est d’abord et en tant que tel réduire autrui à un mot. Tu n’es que…: voilà l’injure ! Pour preuve, certaines expressions particulièrement ordurières, employées dans un contexte particulier, érotique par exemple, seront totalement exemptes de signification injurieuse. Elles deviennent alors des paroles d’amour.

2° – Parler avec autrui. Vient ensuite la situation du dialogue, laquelle nous fait indéniablement progresser vers l’autre. Pourtant, l’on ne saurait s’en satisfaire, et voici pourquoi. Tout dialogue n’est pas obligatoirement une discussion rationnelle et respectueuse ; certains dialogues apparaissent comme de faux échanges, de véritables pièges. C’est le cas avec le discours du séducteur et du flatteur. Don Juan n’a qu’à flatter en une femme ce qu’elle croit qu’elle est, faire reluire le « moi-idéal’ comme dirait Freud pour gagner la partie. Discours foncièrement malhonnête et trompeur qui est de plus en plus celui de la communication marchande, la publicité, tous ces discours qui prétendent savoir ce qu’est notre bonheur, qui prétendent légiférer sur notre désir !

Que dire ensuite de la discussion rationnelle ? Il existe des théories « dialogiques » qui se veulent aussi bien des éthiques que des théories de la société, comme celle du philosophe allemand Jurgën Habermas avec sa « théorie de l’agir communicationnel » – rien d’autre qu’une éthique de la discussion. Habermas défend l’idée d’une « raison communicationnelle » qu’il oppose à la raison purement « instrumentale ». La première vise d’abord l »‘intercompréhension » entre les humains, notamment par le dialogue, tandis que la seconde vise la maîtrise des objets. Il s’agit d’un processus rationnel prenant trois formes. En effet le dialogue qui aboutit à l’intercompréhension vise à la fois la vérité objective, la justesse normative (la justice), la sincérité subjective. Dans tous les cas, la fréquentation d’autrui s’effectue sur l’établissement d’un consensus. Ce qui signifie qu’autrui n’est envisagé que sous l’angle de la sociabilité, et non pour lui-même, c’est-à-dire sous l’angle de sa subjectivité. On peut même dire que c’est la société davantage qu’autrui lui-même qui fait l’objet de cette réflexion. Enfin le dialogue lui­-même n’est envisagé que sous l’angle de la discussion rationnelle, comme si c’était sa fonction principale, ou la plus haute, ce qui reste encore à démontrer. Cette théorie d’obédience sociologique est donc intéressante mais encore insuffisante.

D’une façon générale, si le label « discussion rationnelle » convient sans doute éthiquement pour parler avec autrui, il ne permet en aucune manière de parler à autrui en tant que sujet. Sans compter qu’à l’instar de la séduction, la discussion recèle ses propres pièges, ses propres perversions. Cela se produit en particulier lorsque dans une discussion l’on en vient à programmer la réponse de l’autre, lorsque la discussion se transforme en interrogatoire réglé confisquant, au bénéfice d’un seul, l’initiative de la parole. N’est-ce point le cas, d’une certaine façon, avec les dialogues de Platon mettant en scène Socrate, celui-ci conduisant (au sens fort du terme) autrui à accoucher (maïeutique) de la vérité, pratiquement au forceps ?

3° – Parler à autrui (1) : une éthique du bien dire. – Ethique de la parole, éthique du dire, éthique du bien-dire… Il faudrait peut-être commencer par rappeler la différence qui existe entre l’éthique et la morale. Une distinction de type historique ou savante prendrait ici trop de temps, et serait délicate. On peut cependant rappeler que la morale, conçue comme métaphysique des moeurs depuis Kant, sépare formellement le domaine du bonheur (mais aussi de la jouissance et du désir) du domaine de la moralité, ce dernier n’étant lié qu’aux impératifs universels de la Raison pratique. Au contraire l’éthique, telle que la concevaient les philosophies eudémonistes de l’Antiquité, incluaient la recherche du bonheur dans la quête supérieure du Bien; et c’est également ainsi que l’entendent les philosophes contemporains du type Foucault ou Deleuze, qui, en marge de la psychanalyse, cherchent les conditions d’une nouvelle éthique qui serait en même temps une esthétique de l’existence. Pour affiner cette distinction en rapport avec le domaine qui nous intéresse ici, celui de la parole, nous énoncerons ceci : la morale porte sur l’action selon ce que dit la Loi, l’éthique (de la parole) porte sur le dire en tant qu’il est un acte. Il est évident que « bien dire », ce n’est pas dire le bien mais dire bien ce que l’on dit. Qu’est-ce que dire bien ? Ce n’est pas enjoliver ou rendre agréables nos propos par des figures de style. Bien dire, ce n’est pas chercher à séduire autrui par de belles paroles ; ce n’est pas non plus dire à autrui ce qu’il a à faire. C’est parler à autrui en s’adressant à lui, en ne l’ignorant pas en tant que sujet. Ce n’est pas de la « communication » et ce n’est pas toujours la raison qui peut cela : lorsque le maître zen prononce une parole répondant à la question du disciple, la réponse peut bien paraître absurde, elle peut bien être adressée aux nuages, elle n’en va pas moins toucher sa cible sûrement. Je dis bien lorsque autrui est présent dans ma parole ; je médis, non lorsque je dis du mal d’autrui, mais lorsque je ne m’adresse qu’à moi. La bonne parole est en même temps un don : elle ouvre, elle passe la parole à l’autre ; la mauvaise se referme en discours.

Au niveau de l’acte même de parole, de la décision de parole, il est clair que « bien-dire » est fonction essentiellement de l’occurrence, du choix, du « moment » de la prise de parole. Savoir quand il faut prendre la parole – éviter de couper l’autre, mais d’autre part le couper quand il faut ! – voilà concrètement un savoir éthique. Savoir s’il faut dire la vérité, toute la vérité, toujours la vérité, etc. Il n’y a de réponse à ces questions que dans la prise en compte du moment de parler, du « différer » qui s’avère parfois préférable, nécessaire, ou au contraire impossible.

4° – Parler à autrui (2) : une esthétique (ou une poétique) du bien dire, l’esprit. – Mais ce n’est pas tout. Il s’agit aussi et surtout de savoir comment on va dire. Parce que bien-dire, ce n’est tout de même pas seulement préserver la possibilité infinie du dire. La dimension éthique de la parole ne se concentre pas uniquement sur le fait de parler ou de ne pas parler, et à quel moment. C’est bien la manière, la forme, et plus encore peut-être l’intonation qui va constituer ou non un acte de bien-dire. L’intonation est un élément essentiel de l’énonciation, elle est aussi déterminante quant au sens des phrases. « Ne me parle pas comme ça ! » : le « comme ça » renvoie bien à la manière de dire et singulièrement au ton employé. « Mettre les formes », d’une façon générale, s’avère donc déterminant du point de vue d’une éthique de la parole.

Nous invoquons un art de la parole qui conjoigne une poétique et une érotique, sans cesser pour autant d’être une éthique, c’est-à-dire sans cesser d’être une parole où il y a va de la vérité du sujet… Or si l’éthique du dire nous fait obligation de préserver le désir (de dire), l’esthétique nous autorise à introduire le plaisir voire une forme de jouissance dans le dire. Mais alors, concrètement, qu’est-ce que cette jouissance du dire, dont on a fait, finalement, la teneur même du bien-dire?

Il existe un mot très diversement employé depuis la nuit des temps, un mot permettant de réunir la raison et le goût, mais aussi justement l’effort et le plaisir : c’est le mot « esprit« . Pourquoi pas d’ailleurs cet « esprit de finesse » dont parlait si bien Pascal, en l’opposant à l’esprit de géométrie ? Si nous pouvions « avoir de l’esprit » et faire preuve de finesse, sans exclure pour autant la rigueur et l’exactitude, ce serait déjà pas mal en manière d’éthique de la parole !

Bien entendu il nous faut évoquer le « trait d’esprit » si cher à Freud, puisqu’il semble témoigner justement d’une jouissance de la parole, ou en tout cas d’une présence de la jouissance dans la parole. « L’intention du trait d’esprit est de produire du plaisir » disait Freud (Le Mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, 1905). Mais ce n’est pas tout, Freud soulignait aussi que le mot d’esprit revêt une fonction sociale. « Personne ne peut se contenter d’avoir fait un mot d’esprit pour soi seul » soulignait Freud, lequel voyait dans cette activité de la pensée « la plus sociale de toutes les prestations psychiques tendant au plaisir ». Le mot d’esprit va faire lien, ou amorcer la possibilité d’un nouveau lien, une complicité nouvelle. Par exemple l’on pourrait conférer bien des vertus pédagogiques, voire éducatives, au trait d’esprit : lorsqu’un sujet délinquant se moque des sanctions, ne veut rien entendre de la loi, de la raison ou de la discussion, il faudra bien que quelque parole (décalée ?) le fasse bouger à un moment donné à condition que cette parole fasse sens, et cela ne se produira que si elle emporte dans le même temps quelque jouissance – une jouis-sens pour tout dire ! Dans la pratique même de la psychothérapie, le trait d’esprit, frère du lapsus, réalise dans la concision ce que Lacan nomme un « pas-de-sens » au double sens du terme : l’absurde, mais aussi ce qui permet le passage d’un sens à l’autre. Jouis-sens, encore ! Même si en théorie la jouissance ne se rabat nullement sur le plaisir, le « plaisir des mots » semble bien proche de la jouissance sous l’espèce d’une « joie » singulière, cette réjouissance (synthèse de la joie et de la jouissance !) que l’on éprouve à créer du sens, fût-ce à partir d’un non-sens.

Certes en matière d’éthique, humour et esprit resteront à jamais insuffisants. Peut-être bien, cependant il est beaucoup d’espèces d’humour. Il y a notamment, hélas, l’humour douteux… C’est qu’il ne faudrait pas confondre l’humour avec la plaisanterie : l’humour est par définition une sorte de décalage, un jeu sur l’impropriété des mots, une pratique hardie de la métaphore, bref le vrai humour est poétique. C’est d’ailleurs par ce biais qu’une éthique de la parole se conforte d’une esthétique de l’écriture. Le poème, fût-il récité oralement, se conçoit par écrit, et c’est ainsi également que l’humour et l’esprit se travaillent. Quoi qu’il en soit, l’esprit s’avère plus large que l’humour en ceci qu’en produisant du sens, il accorde effectivement la recherche poétique de l’humour avec l’exigence de vérité, c’est-dire rigueur et exactitude (esprit de géométrie), et c’est justement dans ce trait d’union que se tient l’esprit.

 

Montaigne « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute. »

problème : pour que l’autre me comprenne, il faut que le langage de l’autre soit le mien. étouffe une voix originale ? cf expression

affirmation du sujet en même temps que recherche d’autrui. : fonction expressive je parle pour me faire entendre, d’autre part fonction communicative: je parle pour aller aux autres (1ère et troisième personne) subjectivité individuelle et objectivité du sens commun. vocation centripète et centrifuge dire tout à tous 

le sens d’une parole dépend de trois coefficients distincts : de qui, à qui , quand ?

la parole n’est vraiment efficace que s’il y a réciprocité entre les interlocuteurs.

si je plaisante et pris au sérieux..confession, nécessité de communion

ainsi toute compréhension véritable est elle meme une oeuvre : le héros parle au héros, le poète au poète

autrui condition nécessaire de la parole :

moi monde et autrui ; je parle parce que je ne suis pas seul; même dans le soliloque dans la parole intérieure je me réfère à moi comme un autre j’en appelle de ma conscience à ma conscience.

Intellectuellement et matériellement l’autre est pour chacun condition d’existence

par essence le langage est entre, il manifeste l’être relationnel de l’homme.

le moi n’existe que dans sa réciprocité avec l’autre. le moi isolé n’est à vrai dire qu’une abstraction.

Communication et information : la langue est conçue comme un code commun qui fonde et rend possible l’échange des messages : communiquer c’est transmettre de l’information à l’aide d’une langue-code indépendante du parleur;

la communication est définie comme une relation intersubjective qu’instaurent des sujet capables de parler et d’agir lorsqu’ils s’entendent entre eux sur quelque chose. » Appel

Etant donné que toute communication présente nécessairement un fondement rationnel (désir de dialoguer, effort pour argumenter, reconnaissance de la raison de son interlocuteur), il doit être possible de fonder une éthique car la reconnaissance de la valeur de l’être est la condition de possibilité de toute communication authentique. « tout être capable de communication linguistique doit être reconnu comme une personne «. l’Ethique à l’âge de la science 1987 

Le monologue est-il une objection à la nécessité d’autrui pour parler ?

Non pas.

-monologue parole intérieure, (Dujardin, Faulkner, James Joyce Ulysse monologue intérieur d’un seul personnage pendant une journée)  

mais pas le paradigme de toute parole car ce que l’on se dit à soi meme on ne saurait le soutenir devant autrui : rêverie d’une existence qui n’a pas la force de se réaliser 

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