Ce dont on ne peut parler, il faut le taire

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». « Il faut » indique ici un devoir, et la formulation du devoir n’a de sens que dans la mesure où la transgression est possible. On ne dirait pas, par exemple, « il faut obéir à la loi de la gravitation universelle », puisque nous serions bien en peine de lui désobéir. Mais l’impératif précise en premier lieu qu’on ne peut en parler : c’est donc que la transgression est impossible. La proposition est donc ou contradictoire, ou mal formulée. Pour la formuler correctement, il faudrait énoncer : « Ce dont on ne peut parler, on est contraint de le taire ». « Il faut » peut en effet marquer seulement la contrainte. Ainsi : « il faut bien se résigner au destin ». La formule signifierait donc : « Ce dont on ne peut parler, on est bien contraint de ne pas en parler ». Mais la signification est alors forclose par la circularité de l’énonciation. Elle n’est pas le dernier mot d’une sagesse, elle n’est qu’une tautologie sans intérêt.

Pour sauver malgré tout la formule du Tractatus, il est possible en premier lieu de l’interpréter de la façon suivante : « Il y a des pensées que je ne peux traduire en mots, dont je ne peux parler (mais je peux fort bien les concevoir). Ces pensées, je suis donc bien contraint de les garder pour moi, il me faut bien accepter de les taire (malgré mon désir – désir impossible – de les dire) ». Une telle interprétation, qui distingue entre la pensée et la langue, est évidemment contraire aux thèses du Tractatus. Elle suppose le secret d’une subjectivité transcendante à l’ordre du langage.

Pourtant, quand je parle de ce dont on ne peut parler, j’ai conscience de ce que je dis. Il y a donc en moi une pensée, ou du moins une représentation, de l’indicible. Le sujet pensant, qui tient le discours, peut donc porter son regard au-delà des limites du langage… A moins de penser que la formule de Wittgenstein se déduit mécaniquement des précédentes, et qu’il n’est donc pas nécessaire de recourir à la conscience pour l’énoncer. Ce qui revient à demander quel est ce « on » qui « ne peut parler » : est-ce le sujet conscient de ce qu’il dit, ou le langage lui-même développant sa propre logique ? Pourtant le langage lui-même ne saurait dire ce qui se trouve au-delà de ses propres limites… C’est donc bien le sujet conscient qui parle, depuis cet au-delà du langage qui, en les transgressant, assigne ses limites au langage. Que cela soit possible, la formule n’en porte-t-elle pas elle-même témoignage, n’est-elle pas à elle-même sa propre transgression ? Et n’est-ce pas déjà parler de ce qu’il faut taire que parler de ce dont on ne peut parler ?

Mais il y a une autre interprétation possible : si « je ne peux en parler », c’est peut-être parce cette divulgation m’est interdite (le « il faut » aurait alors bien le sens de « on doit, man muss, one must »). Je ne peux en parler parce que je me suis engagé à garder le secret. Alors, si je veux demeurer fidèle à ma promesse, je dois me taire. Je pourrais parler, mais je ne le veux pas. L’intimation est alors personnelle, elle se décline à la deuxième personne, non à la troisième, impersonnelle. L’impératif correctement formulé serait donc celui-ci : « Ce dont tu ne veux parler, c’est-à-dire ce que tu t’es engagé à ne pas dire, tu dois le taire ». L’impératif final du Tractatus est donc une exhortation à garder le secret. Mais quel secret ? Ne serait-ce pas le secret du secret, à savoir que la métaphysique, ou la philosophie, n’a rien de bien nouveau à dire ? Voilà pourquoi je dois le taire : c’est qu’il n’y a rien à dire. Rien, sinon : « c’est ainsi ». Ce que cache tout secret, c’est peut-être simplement qu’il n’a rien à cacher, et c’est précisément pour faire croire qu’il y a quelque chose, là où en vérité il n’y a rien, qu’on proclame qu’il y a ici un secret, geste paradoxal qui montre en dissimulant. Le secret – c’est-à-dire l’énigme têtue qu’on ne veut pas dire – c’est qu’il n’y a pas de parole vraiment salvatrice, et que nous sommes condamnés à ressasser les lieux communs, à répéter inlassablement les mêmes jeux de langage…

En allemand : « Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen » : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». « On ne peut » : “man nicht kann”, de können, pouvoir, avoir la capacité de… « Il faut », c’est-à-dire « on doit » : “man muss”, de mussen, qui indique bien le devoir. Aussi l’anglais traduit : « Whereof one cannot speak, thereof one must be silent ». Mais il est vrai que mussen peut aussi s’entendre dans le sens de « il faut », « on est contraint », « on est forcé de… », et en ce cas nous retombons dans la tautologie. Quant à schweigen, il signifie certes « se taire », mais encore « garder le silence », « ne pas répondre », « demeurer muet comme la tombe » (schweigen wie ein Grab).
Mais pourquoi ne pas vouloir le dire ? Est-ce si simple à dire ? Et n’est-ce pas précisément ce silence qui est la condition du langage ? Ce qui signifierait que je parle, non pour répondre à la parole qui m’a été donnée, mais pour suppléer à ce silence qui est la vraie source du discours. « Suppléer » ? En quel sens faut-il l’entendre ? Faut-il parler pour couvrir le silence (au sens où l’on dit que l’information couvre l’actualité) ? Mais la parole n’est plus alors qu’un bavardage. Ou faut-il parler pour rendre paradoxalement présent ce silence, pour le rendre tangible – non intelligible, ni même formulable en mots de notre langue, en « paroles païennes » – à celui qui, comme on dit, « prête l’oreille », c’est-à-dire me fait le don (qui suppose un contre-don, un prêter pour un rendu) de son écoute ? Mais qu’est-ce que parler pour rendre présent le silence ? N’est-ce pas la plus haute tâche, celle qui incombe à la fois à la poésie comme à la philosophie ?

Ne serait-il pas alors possible d’énoncer la formule inverse, c’est-à-dire à la fois contraire et symétrique, opposée et complémentaire : « Celui qui croit pouvoir tout dire est aussi celui qui n’a plus rien à dire » ? Certes, cela est possible, mais ne suffit pas encore.

l y a des limites à ce dont on peut parler ; Dieu, le moi, le sens du monde et le mystique sont hors du champ de la parole : indicibles.

Les objets forment la substance du monde ; or un sujet humain n’appartient pas au monde, il est une limite du monde (5.632), ou plutôt du monde de ce sujet et on ne peut donc jamais en parler dans une proposition. Si on le fait néanmoins, on entre dans une impasse. On ne peut parler de la personne ; mais on peut parler des faits qui l’entourent. L’éthique et la religion se tiennent également en dehors du monde, en dehors du discours pourvu de sens et de l’investigation scientifique. D’où la dernière thèse du Tractatus, qui dit simplement :

« 7. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »

La philosophie ne peut découvrir aucune vérité. Son unique tâche consiste à clarifier nos pensées en analysant notre usage de la langue. Le philosophe est une sorte de vigile de la pensée dont la mission consiste à montrer les limites du discours sensé. Elle n’est pas une doctrine ; une fois la tâche accomplie, on n’en a plus besoin — une fois arrivé en haut, on doit jeter l’échelle.

Les Recherches philosophiques (1953) proposent une autre théorie plus flexible, qui présente le langage comme des jeux où s’applique un ensemble de règles contextuelles. Connaître la signification d’un mot ou d’une phrase consiste à les comprendre ; et les comprendre, c’est être capable de les utiliser : « la signification d’un mot est son usagedans le langage » ; elle ne réside pas uniquement dans sa référence concrète (la chose désignée), mais dans son emploi qui varie considérablement selon le contexte.

Comme les pièces du jeu d’échecs doivent respecter les règles qui leur sont attribuées, les mots sont réglés par le langage. Parler est une joute dans les activités de la vie. Description d’un objet d’après son apparence, ou d’après ses mesures ; constructiond’un objet d’après un dessin ou une description ; compte rendu d’un processus ;traduction d’une langue à une autre ; demande ; remerciements ; salutations, prière, serment ; voilà autant de jeux de langage. Les règles de la grammaire (du jeu) ne peuvent pas être privées. Il est impossible qu’une règle ne soit suivie qu’une seule fois. La signification des mots est réglée par l’usage commun. Puisqu’une sensation privée ne peut pas faire partie du jeu de langage, on ne peut lui désigner une signification.

Ce que nous entendons par « vérité » et « réalité » est constitué par notre manière d’utiliser ces mots dans la vie courante. Nous avons tendance à concevoir une vision absolue du monde, comme si la vérité et la réalité dépendaient de nous. La « vérité » et la « réalité » sont constituées par nos jeux de langage.

« Quand bien même un lion saurait parler, nous ne pourrions le comprendre. » Car la manière de parler du lion ferait partie d’une forme de vie si différente de la nôtre que nous ne pourrions en déchiffrer le sens. Le lion est doté de sa propre conception de la réalité, étrangère à la nôtre. Nous avons chacun notre idée sur ce qui est sensé, en fonction de notre propre forme de vie. Se représenter un langage veut dire se représenter une forme de vie.

on ne peut que montrer l’indicible et le secret.

Comme toute signification est produite en suivant les règles de jeux de langage, les deux traditions philosophiques du rationalisme et de l’empirisme s’effondrent puisque celles-ci s’appuient sur la description du contenu privé de l’esprit.

e Tractatus Logico-philosophicus est un ouvrage sur le sens. Il s’agit de tracer les limites du sens, de séparer ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas l’être. Tout ne peut en effet être dit de façon sensée, il y a pour Wittgenstein une limite à l’expression des pensées. L’auteur ne soutient pas qu’il y a des pensées en elles-mêmes dépourvues de sens, mais plutôt que toutes les pensées ne sont pas exprimables. L’ouvrage vise donc à établir les critères qui font qu’un discours a un sens, à déterminer ce qu’on peut dire et ce qu’il faut taire. Le verdict de Wittgenstein est net : le domaine de ce qui peut être dit et celui du sens se recoupent, essayer d’exprimer l’indicible dans la langue n’amène qu’à un discours insensé. Le Tractatus est donc un ouvrage de délimitation : Wittgenstein y expose les critères du sens et dans quels cas ces critères ne sont pas remplis.

Cette démarcation n’est cependant pas une dévalorisation de l’indicible. Wittgenstein reconnaît l’importance de l’ineffable, mais c’est en le reconnaissant comme tel qu’on le « met à sa place ». Pour donner son importance réelle à l’indicible, il faut le comprendre comme tel et ne pas tenter de le communiquer dans la langue. On peut reprendre ainsi la formule de l’avant-propos pour résumer parfaitement le livre :

« On pourra résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »

— Ludwig Wittgenstein9

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