“Arabesque”, Peter William Holden

  

 

ARABESQUE, de Peter William Holden 

 

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Arabesque est-elle simplement une machine à danser ? Peter William Holden mérite-t-il le surnom de Maurice Béjart des automates ? Le nom donné à son œuvre Arabesque, qui est une figure de danse classique, pourrait le laisser penser. 

 

Pour répondre à ces questions, partons à la découverte de ce plasticien britannique.
Notre première étape, son site web.
 
 
Première déception aussi, car sa biographie est plus que sommaire :
“I was born in a decaying post industrial town in Northern England in 1970. And from an early age I became fascinated with moving imagery, transformation and technology. The abstract pixels of the 1980’s home computer gave me a glimpse into the wonderful world of mathematics. And early Hip-Hop with its synthetic sound introduced me to the complex dance routines of break-dance and acquainted me with the beauty of choreographed movement.”
  

 

A première vue, elle ne nous apprend rien de personnel. Aucun détail sur son environnement social et familial, ni sur son parcours artistique, aucun titre ronflant, aucune mention de récompense honorifique…
 
 

 

Mais à bien y regarder, en quelques lignes et quelques détails visuels, Holden nous ouvre la porte de son imaginaire.
Tout d’abord, la présentation du menu sur la page d’accueil est circulaire. Elle n’est pas statique, mais interagit en fonction des mouvements du curseur que dirige le visiteur, cette approche ludique contrebalançant l’aspect vaguement inquiétant des formes nébuleuses sur la droite et la gauche de l’écran.

  

Ensuite, on remarque que l’icône ouvrant sa biographie présente elle-aussi une forme circulaire, avec sept têtes rappelant des clés anglaises. Pourquoi le choix de tels outils pour parler de sa vie ? Nous allons voir que ce n’est pas anodin, mais fait écho au contenu linguistique de la biographie.
Un rapide travail sur les champs lexicaux nous permet de dégager trois thèmes principaux :
  
Lexique de la technologie Lexique du son/de l’image Lexique du mouvement
Industrial
technology
abstract
synthetic
computer
mathematics
Imagery
pixels
Hip-hop
Breakdance
sound
Moving
Transformation
dance routines
choregraphed movements

 

 Le point commun entre tous ces thèmes qui s’interpénètrent : la beauté transcendante qui se dégage de cette combinaison unique du son, de l’image, de la technologie et du mouvement.

 
 
 Les influences de Peter William Holden 
 
 Jean Tinguely, tout d’abord. Ce plasticien suisse, né à Fribourg en 1921 s’intéressa d’abord à la peinture avant de se tourner définitivement vers les structures animées, car selon lui : « Je pouvais continuer sur une peinture pendant des mois, jusqu’à usure totale de la toile : racler, revenir, sans laisser sécher la peinture ! C’était impossible pour moi ; je n’arrivais pas à, disons, décider : Voilà, c’est terminé … C’est à partir de là, au fond, que le mouvement s’est imposé à moi. Le mouvement me permettait tout simplement d’échapper à cette pétrification, à cette fin. »
Certains disaient que Tinguely était un piètre ingénieur et un piète mécanicien, mais ses créations parfois éphémères attiraient irrémédiablement l’attention de ceux qui s’en approchaient. Pourquoi ? A cause de leur caractère à la fois familier (Il utilisait principalement des matériaux de récupération, – on peut dire que d’une certaine façon, il était le précurseur du recyclage) et complètement étrange : il détournait complètement les objets recyclés de leur sens premier et de l’emploi auquel ils étaient initialement destinés.
Tinguely considérait la fragilité de ses œuvres comme une force : dans le contexte historique de l’époque, les trente glorieuses, il s’opposait au culte de l’objet neuf, produit en masse. Ses créations étaient uniques, ludiques et inutiles. Son message ultime : Tout dans la vie a une fin, y compris l’art, qui peut être sublimé dans son caractère éphémère.
Pour en savoir plus sur Jean Tinguely,
clique ici 

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 Jean Tinguely, l’inventeur des sculptures mécaniques,  considérait le britannique Jim Whiting comme son digne successeur. Il faut avouer qu’Arabesque fait irrémédiablement penser au Mechanical theatre de Whiting. Jim Whiting est surtout connu depuis 1984, année où il réalisa pour un clip musical tout une famille de robots humanoïdes mis en scène dans une maison. Le clip fut récompensé par un Grammy et 12 MTV awards. Peter William Holden fut l’un de ses assistants ses assistants…
Le but de Jim Withing ? Créer des œuvres originales et ludiques, qui happent le spectateur au sens figuré comme au sens littéral, et lui procurent du plaisir. 

 
 Pour en savoir plus sur Jim Whiting, clique ici

YouTube Preview Image Dans les artistes qui ont influencé PW Holden, Busby Berkeley tient une place de choix. Quel rapport entre le jeune plasticien britannique et l’ancien militaire américain né quatre-vingt ans plus tôt que lui?  Tout d’abord, un goût de l’ordre et de la cadence. Busby Berkeley mit son talent au service des caméras d’Hollywood et créa de nombreuses chorégraphies géométriques, tirant le meilleur parti des contraintes du noir et blanc. Il est resté célèbre pour sa manière bien particulière de filmer : il prenait de la hauteur, avant de redescendre sa caméra en de longs travellings fluides sur les corps en mouvement, donnant son  nom à une façon bien particulière de filmer : la Plongée Berkeley.
Pour en savoir plus sur Busby Berkeley,
clique ici 

 


Soixante-dix ans plus tard, P W Holden a remplacé les muscles par des membres de plastique, mus par des pistons et de l’air comprimé. 

Si Arabesque est composé de parties de corps humains (jambes et bras), vu d’en haut, ]l’ensemble évoque indéniablement une sorte de fleur aux pétales improbables. Son mouvement rappelle celui d’une corolle dans le vent tout autant qu’une fleur maritime se mouvant au gré des courants marins. Dans la présentation de son œuvre, P W Holden la décrit en ces termes : « a mechanical flower, a similacrum of nature. »
L’analogie avec le monde du vivant en général et du végétal en particulier, est poussé un degré plus loin encore dans son œuvre suivante Nelumbo, qui reprend et transcende ces éléments : il s’agit de fleurs métalliques, qui n’appartiennent pas au monde du vivant dans le sens où les matériaux qui les composent sont des pièces de métal, mais en même temps, elles représentent la féminité et la vie dans leurs courbes sensuelles.
Féminité aussi dans le choix du nombre de membres présentés : c’est un nombre pair, huit jambes, huit bras, – tout comme les huit fleurs de Nelumbo, les huit chaussures de Solenoid et les huit parapluies d’Autogene.

On peut pareillement voir une évolution du monde purement mécanique vers un monde organique au travers du choix des sujets représentés et du choix de ces matériaux.

Ses premiers mobiles étaient faits de pièces métalliques, parapluies, chaussures à claquette, – puis des parties de corps humains (bras et jambes de mannequins).

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Sa dernière création, Nelumbo,représente des fleurs qui, même métalliques, n’en renvoient pas moins au monde végétal.
Les œuvres de Peter William Holden sont-elles mues par un principe de vie ?
Nous serions tentés de répondre d’emblée par l’affirmative. A défaut de donner la vie, l’artiste la recrée, à l’instar du héros de Mary Shelley, Frankenstein, dans une composition à la fois ordonnée et contre-nature. Les membres sont reproduits à l’échelle réelle, mais leur transparence laisse entrevoir les mécanismes internes qui les meuvent, -gaines, pistons, câbles, rien n’est caché au regard de celui qui observe.
Le choix même du morceau de musique sur lequel les membres empalés bougent est « le Beau Danube Bleu » de Strauss, un morceau qui rappelle irrémédiablement le film de Stanley Kubrick 2001 Space Odyssey,  dans lequel le vaisseau Discovery One, est détourné par son ordinateur, Hal 9000 qui supprime ses pilotes humains… (Tout comme la créature de Victor Frankenstein finit par se retourner contre son créateur en tuant tous ceux qu’il aime…)
Arabesque offre donc dès le premier regard un ensemble dérangeant, à la fois horrible (les membres semblent avoir été sectionnés d’un corps. L’artiste lui-même dit qu’ils sont « empalés » sur l’axe qui les porte) et fascinant : il n’est pas la vie, mais une imitation dérangeante (“a simulacrum of nature”).
Cette fascination est due en partie au mouvement que l’artiste imprime à ses créations et qui leur donne une apparence de vie : que ce soit les chaussures battant le rythme, les parapluies s’ouvrant et se fermant en cadence, les jambes et les bras d’Arabesque se mouvant en parfaite symbiose sur la musique de Strauss (les bruits des pistons participent de manière active à l’environnement musical de l’oeuvre et annonce un mouvement), tout concours à donner l’illusion que chaque création est dotée d’une vie propre.
L’étape ultime semble franchie avec sa dernière œuvre, Nelumbo : ses fleurs géantes interagissent en fonction de leur environnement sonore. Les sons émis par les visiteurs sont transformés en impulsions électriques qui donnent du « mouvement » à l’ensemble. Un exemple extraordinaire du lien qui lie la chose artistique à celui qui l’observe : l’œuvre ne se dévoilera jamais deux fois de la même façon. Elle prend vie, littéralement, quand elle est vue et approchée. Le visiteur n’est plus dans un simple rôle de spectateur. Il n’est plus non plus dans le rôle de destinataire de l’objet artistique. Il devient partie prenante d’une création par nature éphémère.
D’une certaine façon, Arabesque annonçait ce tournant artistique : il n’y a pas un point de vue, mais des points de vue pour approcher l’oeuvre. Elle offre un spectacle complètement différent en fonction de l’endroit d’où on l’observe. Le visiteur ne peut plus rester en statique : il lui faut lui aussi bouger, se mettre en mouvement, pour découvrir l’oeuvre dans toute sa complexité.
On comprend mieux l’affirmation de l’artiste en introduction à Arabesque :
«  In my recent work, I have concerned myself not only with the sculpting of three dimensions but also with a fourth, the dimension of time. »
Ses créations ne sont pas que de simples objets matériels: leur essence artistique tient à un ensemble de composants parmi lesquels le temps joue un rôle essentiel. Ce qui s’inscrit dans une durée temporelle a un début, et une fin…
Arabesque présente une forme circulaire, apparemment statique puisque l’axe central sur lequel bras et jambes sont articulés, est fixe. Or Arabesque est tout sauf une œuvre figée.
Pourquoi le choix d’une forme circulaire ? Elle représente à la fois la course des objets célestes et le cycle de la vie. Les autres œuvres de Holden, SoleNoid et Autogene reprennent cette même forme. La forme circulaire est la seule qui permette un mouvement perpétuel, qui irrémédiablement vous ramène à votre point de départ spatial, mais jamais temporel. Le mouvement circulaire est chronophage. Il est à la fois promesse d’infini, et anonciateur du temps qui fuit, irrémédiablement…
La citation de l’artiste en introduction à sa biographie prend maintenant tout son sens et nous amène à réfléchir sur le sens de notre propre vie : « Within movement lies beauty but that very movement begets destruction.
La beauté naît du mouvement, mais le mouvement engendre la destruction…
Alors, quelle est l’originalité de Peter William Holden ? Que nous apprend Arabesque ?

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