Correspondance Antonin Artaud / Jacques Rivière

I

JACQUES RIVIÈRE A ANTONIN ARTAUD

Le 1er mai 1923.

Monsieur,

Je regrette de ne pouvoir publier vos poèmes dans la Nouvelle Revue Française. Mais j’y ai pris assez d’intérêt pour désirer faire la connaissance de leur auteur. S’il vous était possible de passer à la revue un vendredi, entre quatre et six heures, je serais heureux de vous voir.

Recevez, je vous prie, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus sympathiques.

Jacques Rivière.

ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE

Le 5 juin 1923.

Monsieur,

Voulez-vous, au risque de vous importuner, me permettre de revenir sur quelques termes de notre conversation de cet après-midi.

C’est que la question de la recevabilité de ces poèmes est un problème qui vous intéresse autant que moi. Je parle, bien entendu, de leur recevabilité absolue, de leur existence littéraire.

Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l’esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée. Je suis au-dessous de moi-même, je le sais, j’en souffre, mais j’y consens dans

la peur de ne pas mourir tout à fait.

Tout ceci qui est très mal dit risque d’introduire une redoutable équivoque dans votre jugement sur moi.

C’est pourquoi par égard pour le sentiment central qui me dicte mes poèmes et pour les images ou tournures fortes que j’ai pu trouver, je propose malgré tout ces poèmes à l’existence. Ces tournures, ces expressions mal venues que vous me reprochez, je les ai senties et acceptées. Rappelez-vous: je ne les ai pas contes­tées. Elles proviennent de l’incertitude profonde de ma pensée. Bien heureux quand cette incertitude n’est pas remplacée par l’inexistence absolue dont je souffre quelquefois.

Ici encore je crains l’équivoque. Je voudrais que vous compreniez bien qu’il ne s’agit pas de ce plus ou moins d’existence qui ressortit à ce que l’on est convenu d’appeler l’inspiration, mais d’une absence totale, d’une véritable déperdition.

Voilà encore pourquoi je vous ai dit que je n’avais rien, nulle œuvre en sus­pens, les quelques choses que je vous ai présentées constituant les lambeaux que j’ai pu regagner sur le néant complet.

Il m’importe beaucoup que les quelques manifestations d’existence spirituelle que j’ai pu me donner à moi-même ne soient pas considérées comme inexistantes par la faute des taches et des expressions mal venues qui les constellent.

Il me semblait, en vous les présentant, que leurs défauts, leurs inégalités n’étaient pas assez criants pour détruire l’impression d’ensemble de chaque poème.

Croyez bien, Monsieur, que je n’ai en vue aucun but immédiat ni mesquin, je ne veux que vider un problème palpitant.

Car je ne puis pas espérer que le temps ou le travail remédieront à ces obscu­rités ou à ces défaillances, voilà pourquoi je réclame avec tant d’insistance et d’inquiétude, cette existence même avortée. Et la question à laquelle je voudrais avoir réponse est celle-ci: Pensez-vous qu’on puisse reconnaître moins d’authen­ticité littéraire et de pouvoir d’action à un poème défectueux mais semé de beau­tés fortes qu’à un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur? J’admets qu’une revue comme La Nouvelle Revue Française exige un certain niveau formel, et une grande pureté de matière, mais ceci enlevé, la substance de ma pensée est-elle donc si mêlée et sa beauté générale est-elle rendue si peu active par les impuretés et les indécisions qui la parsèment qu’elle ne parvienne pas LITTÉRAIREMENT à exister? C’est tout le problème de ma pensée qui est enjeu. Il ne s’agit pour moi de rien moins que de savoir si j’ai ou non le droit de conti­nuer à penser, en vers ou en prose.

Je me permettrai un de ces prochains vendredis de vous faire hommage de la petite plaquette de poèmes que M. Kahnweiler vient de publier et qui a nom: Tric Trac du Ciel, ainsi que du petit volume des Contemporains : les Douze chansons. Vous pourrez alors me communiquer votre appréciation définitive sur mes poèmes.

ANTONIN ARTAUD,

JACQUES RIVIÈRE À ANTONIN ARTAUD

Le 25 juin 1923.

Cher Monsieur,

J’ai lu attentivement ce que vous avez bien voulu soumettre à mon jugement et c’est en toute sincérité que je crois pouvoir vous rassurer sur les inquiétudes que trahissait votre lettre et dont j’étais si touché que vous me choisissiez pour confident. Il y a dans vos poèmes, je vous l’ai dit du premier coup, des mal­adresses et surtout des étrangetés déconcertantes. Mais elles me paraissent cor­respondre à une certaine recherche de votre part plutôt qu’à un manque de commandement sur vos pensées.

Évidemment (c’est ce qui m’empêche pour le moment de publier dans La Nouvelle Revue Française aucun de vos poèmes) vous n’arrivez pas en général à une unité suffisante d’impression. Mais j’ai assez l’habitude dé lire les manuscrits pour entrevoir que cette concentration de vos moyens vers un objet poétique simple ne vous est pas du tout interdite par votre tempérament et qu’avec un peu de patience, même si ce ne doit être que par la simple élimina­tion des images ou des traits divergents, vous arriverez à écrire des poèmes parfaitement cohérents et harmonieux.

Je serai toujours ravi de vous voir, de causer avec vous et de lire ce qu’il vous plaira de me soumettre. Dois-je vous renvoyer l’exemplaire que vous m’avez apporté?

Je vous prie, cher Monsieur, d’agréer l’assurance de mes sentiments les plus sympathiques.

JACQUES RIVIÈRE.

II

ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE

Paris, le 29 janvier 1924.

Monsieur,

Vous êtes en droit de m’avoir oublié. Je vous avais fait dans le courant de mai dernier une petite confession mentale. Et je vous avais posé une question. Cette confession, voulez-vous me permettre de la compléter aujourd’hui, de la reprendre, d’aller jusqu’au bout de moi-même. Je ne cherche pas à me justifier à vos yeux, il m’importe peu d’avoir l’air d’exister en face de qui que ce soit. J’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi. Ne voyez dans ceci, je vous prie, nulle insolence, mais l’aveu très fidèle, l’expo­sition pénible d’un douloureux état de pensée.

De votre réponse, je vous en ai voulu pendant longtemps. Je m’étais donné à vous comme un cas mental, une véritable anomalie psychique, et vous me répon­diez par un jugement littéraire sur des poèmes auxquels je ne tenais pas, aux­quels je ne pouvais pas tenir. Je me flattais de n’avoir pas été compris de vous. Je m’aperçois aujourd’hui que je n’avais peut-être pas été assez explicite, et cela encore pardonnez-le-moi.

Je m’étais imaginé vous retenir sinon par le précieux de mes vers, du moins par la rareté de certains phénomènes d’ordre intellectuel, qui faisaient que justement ces vers n’étaient pas, ne pouvaient pas être autres, alors que j’avais en moi jus­tement de quoi les amener à l’extrême bout de la perfection. Affirmation vani­teuse, j’exagère, mais à dessein.

Ma question était peut-être en effet spécieuse, mais c’est à vous que je la posais, à vous et à nul autre, à cause de la sensibilité extrême, de la pénétration presque maladive de votre esprit. Je me flattais de vous apporter un cas, un cas mental carac­térisé, et, curieux comme je vous pensais de toute déformation mentale, de tous les obstacles destructeurs de la pensée, je pensais du même coup attirer votre attention sur la valeur réelle, la valeur initiale de ma pensée, et des productions de ma pensée.

Cet éparpillement de mes poèmes, ces vices de forme, ce fléchissement constant de ma pensée, il faut l’attribuer non pas à un manque d’exercice, de possession de l’instrument que je maniais, de développement intellectuel; mais à un effondrement central de l’âme, à une espèce d’érosion, essentielle à la fois et fugace, de la pensée, à la non-possession passagère des bénéfices matériels de mon développement, à la séparation anormale des éléments de la pensée (l’im­pulsion à penser, à chacune des stratifications terminales de la pensée, en pas­sant par tous les états, toutes les bifurcations, toutes les localisations de la pensée et de la forme).

Il y a donc un quelque chose qui détruit ma pensée; un quelque chose qui ne m’empêche pas d’être ce que je pourrais être, mais qui me laisse, si je puis dire, en suspens. Un quelque chose de furtif qui m’enlève les mots que j’ai trouvés, qui diminue ma tension mentale, qui détruit au fur et à mesure dans sa sub­stance la masse de ma pensée, qui m’enlève jusqu’à la mémoire des tours par les­quels on s’exprime et qui traduisent avec exactitude les modulations les plus inséparables, les plus localisées, les plus existantes de la pensée. Je n’insiste pas. Je n’ai pas à décrire mon état.

J’en voudrais dire seulement assez pour être enfin compris et cru de vous.

Et donc faites-moi crédit. Admettez, je vous prie, la réalité de ces phénomènes, admettez leur furtivité, leur répétition éternelle, admettez que cette lettre je l’eusse écrite avant aujourd’hui si je n’avais été dans cet état. Et voici donc encore une fois ma question:

Vous connaissez la subtilité, la fragilité de l’esprit? Ne vous en ai-je pas dit assez pour vous prouver que j’ai un esprit qui littérairement existe, comme T. existe, ou E., ou S., ou M. Restituez à mon esprit le rassemblement de ses forces, la cohésion qui lui manque, la constance de sa tension, la consistance de sa propre substance. (Et tout cela objectivement est si peu.) Et dites-moi si ce qui manque à mes poèmes (anciens) ne leur serait pas restitué d’un seul coup?

Croyez-vous que dans un esprit bien constitué le saisissement marche avec l’extrême faiblesse, et qu’on peut à la fois étonner et décevoir? Enfin, si je juge très bien mon esprit, je ne peux juger les productions de mon esprit que dans la mesure où elles se confondent avec lui dans une espèce d’inconscience bienheu­reuse. Ce sera là mon critérium.

Je vous envoie donc pour terminer, je vous présente la dernière production de mon esprit. Relativement à moi elle ne vaut que peu de chose, quoique mieux tout de même que le néant. C’est un pis aller. Mais la question pour moi est de savoir s’il vaut mieux écrire cela ou ne rien écrire du tout.

La réponse à cela, c’est vous qui la ferez en acceptant ou en refusant ce petit essai. Vous le jugerez, vous, du point de vue de l’absolu. Mais je vous dirai que ce me serait une bien belle consolation de penser que, bien que n’étant pas tout moi-même, aussi haut, aussi dense, aussi large que moi, je peux encore être quelque chose. C’est pourquoi, Monsieur, soyez vraiment absolu. Jugez cette prose en dehors de toute question de tendance, de principes, de goût personnel, jugez-la avec la charité de votre âme, la lucidité essentielle de votre esprit, repensez-la avec votre cœur.

Elle indique probablement un cerveau, une âme qui existent, à qui une cer­taine place revient. En faveur de l’irradiation palpable de cette âme, ne l’écartez que si votre conscience de toutes ses forces proteste, mais si vous avez un doute, qu’il se résolve en ma faveur.

Je m’en remets à votre jugement.

ANTONIN ARTAUD.

POST-SCRIPTUM D’UNE LETTRE OÙ ÉTAIENT DISCUTÉES CERTAINES THÈSES LITTÉRAIRES DE JACQUES RIVIÈRE

Vous me direz: pour donner un avis sur des questions semblables, il faudrait une autre cohésion mentale et une autre pénétration. Eh bien ! c’est ma faiblesse à moi et mon absurdité de vouloir écrire à tout prix, et m’exprimer.

Je suis un homme qui a beaucoup souffert de l’esprit, et à ce titre j’ai le droit de parler. Je sais comment ça se trafique là-dedans. J’ai accepté une fois pour toutes de me soumettre à mon infériorité. Et cependant je ne suis pas bête. Je sais qu’il y aurait à penser plus loin que je ne pense, et peut-être autrement. J’attends, moi, seulement que change mon cerveau, que s’en ouvrent les tiroirs supérieurs. Dans une heure et demain peut-être j’aurai changé de pensée, mais cette pensée présente existe, je ne laisserai pas se perdre ma pensée.

A.A.

ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE

Le 22 mars 1924.

Ma lettre méritait au moins une réponse. Renvoyez, Monsieur, lettres et manuscrits.

J’aurais voulu trouver quelque chose d’intelligent à vous dire, pour bien mar­quer ce qui nous sépare, mais inutile. Je suis un esprit pas encore formé, un imbécile: pensez de moi ce que vous voudrez.

ANTONIN ARTAUD.

JACQUES RIVIÈRE À ANTONIN ARTAUD

Paris, le 25 mars 1924.

.Cher Monsieur,

Mais oui, je suis bien de votre avis, vos lettres méritaient une réponse; je n’ai pas pu encore vous la donner: voilà tout. Excusez-moi, je vous prie.

Une chose me frappe: le contraste entre l’extraordinaire précision de votre diagnostic sur vous-même et le vague, ou, tout au moins, l’informité des réalisa­tions que vous tentez.

J’ai eu tort sans doute, dans ma lettre de l’an dernier, de vouloir vous rassu­rer à tout prix: j’ai fait comme ces médecins qui prétendent guérir leurs patients en refusant de les croire, en niant l’étrangeté de leur cas, en les replaçant de force dans la normale. C’est une mauvaise méthode. Je m’en repens.

Même si je n’en avais pas d’autre témoignage, votre écriture tourmentée, chance­lante, croulante, comme absorbée çà et là par de secrets tourbillons, suffirait à me garantir la réalité des phénomènes d’« érosion» mentale dont vous vous plaignez.

Mais comment y échappez-vous si bien quand vous tentez de définir votre mal? Faut-il croire que l’angoisse vous donne cette force et cette lucidité qui vous manquent quand vous n’êtes pas vous-même en cause? Ou bien est-ce la proximité de l’objet que vous travaillez à saisir qui vous permet tout à coup une prise si bien assurée? En tout cas, vous arrivez, dans l’analyse de votre propre esprit, à des réussites complètes, remarquables, et qui doivent vous rendre confiance dans cet esprit même, puisque aussi bien l’instrument qui vous les procure c’est encore lui.

D’autres considérations peuvent aussi vous aider non pas peut-être à espérer la guérison, mais à prendre tout au moins votre mal en patience. Elles sont d’ordre général. Vous parlez en un endroit de votre lettre de la «fragilité de l’es­prit». Elle est surabondamment prouvée par les détraquements mentaux que la psychiatrie étudie et catalogue. Mais on n’a peut-être pas encore assez montré combien la pensée dite normale est le produit de mécanismes aventureux.

Que l’esprit existe par lui-même, qu’il ait une tendance à vivre de sa propre substance, qu’il se développe sur la personne avec une sorte d’égoïsme et sans s’inquiéter de la maintenir en accord avec le monde, c’est ce qui ne peut plus être, semble-t-il, de nos jours, contesté. Paul Valéry a mis en scène d’une façon merveilleuse cette autonomie, en nous, de la fonction pensante, dans sa fameuse Soirée avec Monsieur Teste. Pris en lui-même, l’esprit est une sorte de chancre; il se propage, il avance constamment dans tous les sens; vous notez vous-même comme un de vos tourments «l’impulsion à penser, à chacune des stratifications terminales de la pensée»; les débouchés de l’esprit sont en nombre illimité; aucune idée ne le bloque; aucune idée ne lui apporte fatigue et satisfaction; même ces apaisements temporaires, que trouvent par l’exercice nos fonctions physiques, lui sont inconnus. L’homme qui pense se dépense à fond. Romantisme à part, il n’y a pas d’autre issue à la pensée pure que la mort.

Il y a toute une littérature, — je sais qu’elle vous préoccupe autant qu’elle m’intéresse, — qui est le produit du fonctionnement immédiat et, si je puis dire, animal de l’esprit. Elle a l’aspect d’un vaste champ de ruines; les colonnes qui s’y tiennent debout ne sont soutenues que par le hasard. Le hasard y règne, et une sorte de multitude morne. On peut dire qu’elle est l’expression la plus exacte et la plus directe de ce monstre que tout homme porte en lui, mais cherche d’ha­bitude instinctivement à entraver dans les liens des faits et de l’expérience.

Mais, me direz-vous, est-ce bien là ce qu’il faut appeler la «fragilité de l’es­prit»? Tandis que je me plains d’une faiblesse, vous me peignez une autre maladie qui viendrait d’un excès de force, d’un trop-plein de puissance.

Voici ma pensée serrée d’un peu plus près: l’esprit est fragile en ceci qu’il a besoin d’obstacles, — d’obstacles adventices. Seul, il se perd, il se détruit. Il me semble que cette «érosion» mentale, que ces larcins intérieurs, que cette «des­truction» de la pensée « dans sa substance» qui affligent le vôtre, n’ont d’autre cause que la trop grande liberté que vous lui laissez. C’est l’absolu qui le détraque. Pour se tendre, l’esprit a besoin d’une borne et que vienne sur son chemin la bien­heureuse opacité de l’expérience. Le seul remède à la folie, c’est l’innocence des faits.

Dès que vous acceptez le plan mental, vous acceptez tous les troubles et sur­tout tous les relâchements de l’esprit. Si par pensée on entend création, comme vous semblez faire la plupart du temps, il faut à tout prix qu’elle soit relative; on ne trouvera la sécurité, la constance, la force, qu’en engageant l’esprit dans quelque chose.

Je le sais: il y a une espèce d’ivresse dans l’instant de son émanation pure, dans ce moment où son fluide s’échappe directement du cerveau et rencontre une quantité d’espaces, une quantité d’étages et de plans où s’éployer. C’est cette impression toute subjective d’entière liberté, et même d’entière licence intellec­tuelle, que nos « surréalistes » ont essayé de traduire par le dogme d’une qua­trième dimension poétique. Mais le châtiment de cet essor est tout près: l’universel possible se change en impossibilités concrètes; le fantôme saisi trouve pour le venger vingt fantômes intérieurs qui nous paralysent, qui dévo­rent notre substance spirituelle.

Est-ce à dire que le fonctionnement normal de l’esprit doive consister dans une servile imitation du donné et que penser ne soit rien de plus que reproduire? Je ne le crois pas; il faut choisir ce qu’on veut «rendre» et que ce soit toujours quelque chose non seulement de défini, non seulement de connaissable, mais encore d’inconnu; pour que l’esprit trouve toute sa puissance, il faut que le concret fasse fonction de mystérieux. Toute «pensée» réussie, tout langage qui saisit, les mots auxquels ensuite on reconnaît l’écrivain, sont toujours le résul­tat d’un compromis entre un courant d’intelligence qui sort de lui, et une igno­rance qui lui advient, une surprise, un empêchement. La justesse d’une expression comporte toujours un reste d’hypothèse; il faut que la parole ait frappé un objet sourd, et plus tôt que ne l’eût atteint la raison. Mais où l’objet, où l’obstacle manquent tout à fait, l’esprit continue, inflexible et débile; et tout se désagrège dans une immense contingence.

Je vous juge peut-être à la fois d’un point de vue trop abstrait et avec des pré­occupations trop personnelles: il me semble pourtant que votre cas s’explique en grande partie par les considérations auxquelles je viens de me livrer, un peu trop longuement, et qu’il rentre dans le schème général que j’ai essayé de tracer. Aussi longtemps que vous laissez votre force intellectuelle s’épancher dans l’ab­solu, elle est travaillée par des remous, ajourée par des impuissances, en butte à des souffles ravisseurs qui la désorganisent; mais aussitôt que, ramené par l’an­goisse à votre propre esprit, vous la dirigez sur cet objet prochain et énigma­tique, elle se condense, s’intensifie, se rend utile et pénétrante et vous apporte des biens positifs, à savoir des vérités exprimées avec tout le relief qui peut les rendre communicables, accessibles aux autres, quelque chose donc qui dépasse vos souffrances, votre existence même, qui vous agrandit et vous consolide, qui vous donne la seule réalité que l’homme puisse raisonnablement espérer conquérir par ses propres forces, la réalité en autrui.

Je ne suis pas optimiste par système; mais je refuse de désespérer de vous. Ma sympathie pour vous est très grande; j’ai eu tort de vous laisser si longtemps sans nouvelles.

Je garde votre poème. Envoyez-moi tout ce que vous ferez.

Croyez, je vous prie, à mes sentiments les meilleurs.

JACQUES RIVIÈRE.

III

ANTONIN ARTAUD À JACQUES RIVIÈRE

Paris, le 7 mai 1924.

Bien cher Monsieur,

Pour en revenir à une discussion déjà ancienne, il suffit de s’imaginer une minute que cette impossibilité de m’exprimer s’applique aux besoins les plus nécessaires de ma vie, à mes éventualités les plus urgentes, — et à la souffrance qui s’ensuit, pour comprendre que ce n’est pas faute d’acharnement que je me renonce. Je suis en disponibilité de poésie. Il ne tient qu’à des circonstances for­tuites et extérieures à mes possibilités réelles que je ne me réalise pas. Il me suf­fit que l’on croie que j’ai en moi des possibilités de cristallisation des choses, en des formes et avec les mots qu’il faudrait.

J’ai dû attendre tout ce temps d’être en situation de vous adresser ce mince billet qui est clair à défaut d’être bien écrit. Vous pouvez en tirer les conclusions qui s’imposent.

Une chose me demeure un peu obscure dans votre lettre: c’est l’utilisation que vous comptez faire du poème que je vous ai adressé. Vous avez mis le doigt sur un côté de moi-même; la littérature proprement dite ne m’intéresse qu’assez peu, mais si par hasard vous jugiez bon de le publier, je vous en prie, envoyez-moi des épreuves, il m’importe beaucoup de changer deux ou trois mots.

Toutes mes bonnes pensées.

ANTONIN ARTAUD.

JACQUES RIVIÈRE À ANTONIN ARTAUD

Le 24 mai 1924.

Cher Monsieur,

Il m’est venu une idée à laquelle j’ai résisté quelque temps, mais qui décidé­ment me séduit. Méditez-la à votre tour. Je souhaite qu’elle vous plaise. Elle est d’ailleurs encore à mettre au point.

Pourquoi ne publierions-nous pas la, ou les lettres que vous m’avez écrites? Je viens de relire encore celle du 29 janvier, elle est vraiment tout à fait remarquable.

Il n’y aurait qu’un tout petit effort de transposition à faire. Je veux dire que nous donnerions au destinataire et au signataire des noms inventés. Peut-être pourrais-je rédiger une réponse sur les bases de celle que je vous ai envoyée, mais plus développée et moins personnelle. Peut-être aussi pourrions-nous introduire un fragment de vos poèmes ou de votre essai sur Uccello? L’ensemble formerait un petit roman par lettres qui serait assez curieux.

Donnez-moi votre avis, et en attendant croyez-moi bien vôtre.

JACQUES RIVIÈRE.

ANTONIN ARTAUD À JACQUES RIVIÈRE

Cher Monsieur,

Pourquoi mentir, pourquoi chercher à mettre sur le plan littéraire une chose qui est le cri même de la vie, pourquoi donner des apparences de fiction à ce qui est fait de la substance indéracinable de l’âme, qui est comme la plainte de la réalité? Oui, votre idée me plaît, elle me réjouit, elle me comble, mais à condition de donner à celui qui nous lira l’impression qu’il n’assiste pas à un travail fabri­qué. Nous avons le droit de mentir, mais pas sur l’essence de la chose. Je ne tiens pas à signer les lettres de mon nom. Mais il faut absolument que le lecteur pense qu’il a entre les mains les éléments d’un roman vécu. Il faudrait publier mes lettres de la première à la dernière et remonter pour cela jusqu’au mois de juin 1923. Il faut que le lecteur ait en main tous les éléments du débat.

Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède il ne s’at­teint pas tout à fait. Il ne réalise pas cette cohésion constante de ses forces sans laquelle toute véritable création est impossible. Cet homme cependant existe. Je veux dire qu’il a une réalité distincte et qui le met en valeur. Veut-on le condam­ner au néant sous le prétexte qu’il ne peut donner que des fragments de lui-même? Vous-même ne le croyez pas et la preuve en est l’importance que vous attachez à ces fragments. J’avais depuis longtemps le projet de vous en propo­ser la réunion. Je n’osais pas le faire jusqu’ici et votre lettre répond à mon désir. C’est vous dire avec quelle satisfaction j’accueille l’idée que vous me proposez.

Je me rends parfaitement compte des arrêts et des saccades de mes poèmes, saccades qui touchent à l’essence même de l’inspiration et qui proviennent de mon indélébile impuissance à me concentrer sur un objet. Par faiblesse physiologique, faiblesse qui touche à la substance même de ce que l’on est convenu d’appeler l’âme et qui est l’émanation de notre force nerveuse coagulée autour des objets. Mais de cette faiblesse toute l’époque souffre. Ex.: Tristan Tzara, André Breton, Pierre Reverdy. Mais eux, leur âme n’est pas physiologiquement atteinte, elle ne l’est pas substantiellement, elle l’est dans tous les points où elle se joint avec autre chose, elle ne l’est pas hors de la pensée; alors d’où vient le mal, est-ce vraiment l’air de l’époque, un miracle flottant dans l’air, un prodige cosmique et méchant, ou la découverte d’un monde nouveau, un élargissement véritable de la réalité? Il n’en reste pas moins qu’ils ne souffrent pas et que je souffre, non pas seulement dans l’esprit, mais dans la chair et dans mon âme de tous les jours. Cette inappli­cation à l’objet qui caractérise toute la littérature, est chez moi une inapplication à la vie. Je puis dire, moi, vraiment, que je ne suis pas au monde, et ce n’est pas une simple attitude d’esprit. Mes derniers poèmes me paraissaient manifester un sérieux progrès. Sont-ils vraiment si impubliables dans leur totalité? D’ailleurs. peu importe, j’aime mieux me montrer tel que je suis dans mon inexistence et dans mon déracinement. On en pourrait en tout cas publier des fragments importants. Je crois que la plupart des strophes prises en elles-mêmes sont bonnes. Le ras­semblement seul en détruit la valeur. Vous choisirez vous-même ces fragments, vous classerez les lettres. Ici je ne suis plus juge. Mais ce à quoi je tiens principa­lement, c’est qu’une équivoque ne s’introduise pas sur la nature des phénomènes que j’invoque pour ma défense. Il faut que le lecteur croie à une véritable maladie et non à un phénomène d’époque, à une maladie qui touche à l’essence de l’être et à ses possibilités centrales d’expression, et qui s’applique à toute une vie.

Une maladie qui affecte l’âme dans sa réalité la plus profonde, et qui en infecte les manifestations. Le poison de l’être. Une véritable paralysie. Une mala­die qui vous enlève la parole, le souvenir, qui vous déracine la pensée.

J’en ai dit assez, je crois, pour être compris, publiez cette dernière lettre. Je m’aperçois en terminant qu’elle pourra servir de mise au point et de conclusion au débat pour la partie qui me concerne.

Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments de grande et affectueuse reconnaissance.

Antonin Artaud

ANTONIN ARTAUD À JACQUES RIVIÈRE

6 juin 1924.

Cher Monsieur,

Ma vie mentale est toute traversée de doutes mesquins et de certitudes péremptoires qui s’expriment en mots lucides et cohérents. Et mes faiblesses sont d’une contexture plus tremblante, elles sont elles-mêmes larvaires et mal formulées. Elles ont des racines vivantes, des racines d’angoisse qui touchent au coeur de la vie; mais elles ne possèdent pas le désarroi de la vie, on n’y sent pas ce souffle cosmique d’une âme ébranlée dans ses bases. Elles sont d’un esprit qui n’aurait pas pensé sa faiblesse, sinon il la traduirait en mots denses et agis­sants. Et voilà, Monsieur, tout le problème: avoir en soi la réalité inséparable, et la clarté matérielle d’un sentiment, l’avoir au point qu’il ne se peut pas qu’il ne s’exprime, avoir une richesse de mots, de tournures apprises et qui pourraient entrer en danse, servir au jeu; et qu’au moment où l’âme s’apprête à organiser sa richesse, ses découvertes, cette révélation, à cette inconsciente minute où la chose est sur le point d’émaner, une volonté supérieure et méchante attaque l’âme comme un vitriol, attaque la masse mot-et-image, attaque la masse du sen­timent, et me laisse, moi, pantelant comme à la porte même de la vie.

Et cette volonté, maintenant, supposez que j’en ressente physiquement le pas­sage, qu’elle me secoue d’une électricité imprévue et soudaine, d’une électricité répétée. Supposez que chacun de mes instants pensés soit à de certains jours secoué de ces tornades profondes et que rien au dehors ne trahit. Et dites-moi si une oeuvre littéraire quelconque est compatible avec de semblables états. Quel cerveau y résisterait? Quelle personnalité ne s’y dissoudrait? Si j’en avais seule­ment la force, je me paierais parfois le luxe de soumettre en pensée à la macération d’une douleur si pressante n’importe quel esprit en renom, n’importe quel vieux ou jeune écrivain qui produit, et dont la pensée naissante fait autorité, pour voir ce qu’il en resterait. Il ne faut pas trop se hâter de juger les hommes, il faut leur faire crédit jusqu’à l’absurde, jusqu’à la lie. Ces oeuvres hasardées qui vous semblent souvent le produit d’un esprit non encore en possession de lui-même, et qui ne se possédera peut-être jamais, qui sait quel cerveau elles cachent, quelle puissance de vie, quelle fièvre pensante que les circonstances seules ont réduits. Assez parlé de moi et de mes oeuvres à naître, je ne demande plus qu’à sentir mon cerveau.

Antonin Artaud

JACQUES RIVIÈRE À ANTONIN ARTAUD

Paris, le 8 juin 1924.

Cher Monsieur,

Peut-être me suis-je un peu indiscrètement substitué, avec mes idées, avec mes préjugés, à votre souffrance, à votre singularité. Peut-être ai-je bavardé, là où il eût fallu comprendre et plaindre. J’ai voulu vous rassurer, vous guérir. Cela vient sans doute de l’espèce de rage avec laquelle je réagis toujours, pour mon compte, dans le sens de la vie. Dans ma lutte pour vivre, je ne m’avouerai vaincu qu’en perdant le souffle même.

Vos dernières lettres, où le mot « âme » vient remplacer plusieurs fois le mot « esprit », éveillent en moi une sympathie plus grave encore, mais plus embar­rassée, que les premières. Je sens, je touche une misère profonde et privée; je reste en suspens devant des maux que je ne puis qu’entrevoir. Mais peut-être cette attitude interdite vous apportera-t-elle plus de secours et d’encourage­ment que mes précédentes ratiocinations.

Et pourtant! Suis-je sans aucun moyen de comprendre vos tourments? Vous dites « qu’un homme ne se possède que par éclaircies, et même quand il se pos­sède, il ne s’atteint pas tout à fait ». Cet homme, c’est vous; mais je peux vous dire que c’est moi aussi. Je ne connais rien qui ressemble à vos « tornades », ni à cette «volonté méchante» qui «du dehors attaque l’âme» et ses pouvoirs d’ex­pression. Mais pour être plus générale, moins douloureuse, la sensation que j’ai parfois de mon infériorité à moi-même n’est pas moins nette.

Comme vous j’écarte, pour expliquer les alternatives par lesquelles je passe, le symbole commode de l’inspiration. Il s’agit de quelque chose de plus profond, de plus «substantiel», si j’ose détourner ce mot de son sens, qu’un bon vent qui me viendrait, ou non, du fond de l’esprit; il s’agit de degrés que je parcours dans ma propre réalité. Non pas volontairement, hélas ! mais de façon purement accidentelle.

Il y a ceci de remarquable que le fait même de mon existence, comme vous le notez pour vous-même, ne fait à aucun moment pour moi l’objet d’un doute sérieux; il me reste toujours quelque chose de moi, mais c’est bien souvent quelque chose de pauvre, de malhabile, d’infirme et presque de suspect. Je ne perds pas à ces moments toute idée de ma réalité complète; mais quelquefois tout espoir de la reconquérir jamais. Elle est comme un toit au-dessus de moi qui resterait en l’air par miracle, et jusqu’auquel je ne verrais aucun moyen de me reconstruire.

Mes sentiments, mes idées — les mêmes qu’à l’habitude — passent en moi avec un petit air fantastique; ils sont tellement affaiblis, tellement hypothétiques qu’ils ont l’air de faire partie d’une pure spéculation philosophique, ils sont encore là, pourtant, mais ils me regardent comme pour me faire admirer leur absence.

Proust a décrit les «intermittences du cœur»; il faudrait maintenant décrire les intermittences de l’être.

Évidemment il y a, à ces évanouissements de l’âme, des causes physiologiques, qu’il est souvent assez facile de déterminer. Vous parlez de l’âme «comme de la coagulation de notre force nerveuse», vous dites qu’elle peut être «physiologique­ment atteinte». Je pense comme vous qu’elle est dans une grande dépendance du système nerveux. Pourtant ses crises sont si capricieuses qu’à certains moments je comprends qu’on soit tenté d’aller chercher, comme vous faites, l’explication mystique d’une «volonté méchante», acharnée du dehors à sa diminution.

En tout cas, c’est un fait, je crois, que toute une catégorie d’hommes est sujette à des oscillations du niveau de l’être. Combien de fois, nous plaçant machinalement dans une attitude psychologique familière, n’avons-nous pas découvert brusquement qu’elle nous dépassait, ou plutôt que nous lui étions devenus subrepticement inégaux! Combien de fois notre personnage le plus habituel ne nous est-il pas apparu tout à coup factice, et même fictif, par l’ab­sence des ressources spirituelles, ou « essentielles », qui devaient l’alimenter!

Où passe, et d’où revient notre être, que toute la psychologie jusqu’à nos jours a feint de considérer comme une constante? C’est un problème à peu près insoluble, si l’on n’a pas recours à un dogme religieux, comme celui de la Grâce, par exemple. J’admire que notre âge (je pense à Pirandello, à Proust, chez qui il est implicite) ait osé le poser en lui laissant son point d’interrogation, en se bornant à l’angoisse.

«Une âme physiologiquement atteinte. » C’est un terrible héritage. Pourtant je crois que sous un certain rapport, sous le rapport de la clairvoyance, ce peut être aussi un privilège. Elle est le seul moyen que nous ayons de nous com­prendre un peu, de nous voir, tout au moins. Qui ne connaît pas la dépression, qui ne se sent jamais l’âme entamée par le corps, envahie par sa faiblesse, est incapable d’apercevoir sur l’homme aucune vérité; il faut venir en dessous, il faut regarder l’envers; il faut ne plus pouvoir bouger, ni espérer, ni croire, pour constater. Comment distinguerons-nous nos mécanismes intellectuels ou moraux, si nous n’en sommes pas temporairement privés? Ce doit être la conso­lation de ceux qui expérimentent ainsi à petits coups la mort qu’ils sont les seuls à savoir un peu comment la vie est faite.

Et puis «la macération d’une souffrance si pressante» empêche de s’élever en eux le ridicule nuage de la vanité. Vous m’écriviez : «J’ai pour me guérir du juge­ment des autres toute la distance qui me sépare de moi.» Telle est l’utilité de cette « distance »: elle «nous guérit du jugement des autres»; elle nous empêche de rien faire pour le séduire, pour nous y accommoder; elle nous conserve purs et, malgré les variations de notre réalité, elle nous assure un degré supérieur d’identité à nous-mêmes.

Bien entendu, la santé est le seul idéal admissible, le seul auquel ce que j’ap­pelle un homme ait le droit d’aspirer; mais quand elle est donnée d’emblée dans un être, elle lui cache la moitié du monde.

Je me suis laissé aller de nouveau, malgré moi, à vous réconforter, en essayant de vous montrer combien, même en matière d’existence, l’« état normal» peut être précaire. Je souhaite de tout mon cœur que les échelons que je décrivais vous soient accessibles, aussi bien dans la direction ascensionnelle que dans l’autre. Un moment de plénitude, d’égalité à vous-même, pourquoi, après tout, vous serait-il interdit, si déjà vous avez ce courage de le désirer. Il n’y a de péril absolu que pour qui s’abandonne; il n’y a de mort complète que pour qui prend le goût de mourir. Je vous prie de croire à ma profonde sympathie.

JACQUES RIVIÈRE.