Devoir 1 L’orateur et le philosophe

Le Théétète raconte la conversation que Socrate a, la veille de son procès, avec Théodore de Cyrène, qui enseigne la géométrie à Athènes, et un jeune élève de ce dernier, Théétète. Tout naturellement, la discussion porte sur la nature de la science et du savoir.
Théétète propose trois définitions qui seront toutes réfutées par Socrate : 1) la science c’est la sensation, 2) c’est l’opinion vraie, puis 3) c’est l’opinion vraie accompagnée d’une définition. Le dialogue se termine sur un constat d’échec.

La présence de Socrate comme interlocuteur principal et le ton aporétique (sans solution) de la conclusion amènent à ranger le Théétète parmi les dialogues de jeunesse de Platon.

Mais je m’aperçois, Théodore, qu’un argument en amène un autre et qu’après un plus petit [172c] un plus grand nous réclame.

THÉODORE

Eh bien, ne sommes-nous pas de loisir, Socrate ?

SOCRATE

Certainement si, et j’ai souvent fait réflexion, mon divin Théodore, et en particulier en ce moment, combien il est naturel que ceux qui ont passé beaucoup de temps dans l’étude de la philosophie paraissent de ridicules orateurs lorsqu’ils se présentent devant les tribunaux.

THÉODORE

Que veux-tu donc dire ?

SOCRATE

Il semble bien que ceux qui ont, dès leur jeunesse, roulé dans les tribunaux et les assemblées du même genre, comparés à ceux qui ont été nourris dans la philosophie et dans [172d] les études de cette nature, sont comme des esclaves en face d’hommes libres.

THÉODORE

Par quelle raison ?

SOCRATE

Par la raison que, comme tu le disais à l’instant, les uns ont toujours, du loisir et conversent ensemble en paix tout à leur aise. Ils font comme nous, qui venons de passer pour la troisième fois d’un propos à un autre, lorsque le propos qui survient leur plaît, comme à nous, plus que celui qui était sur le tapis. Que la discussion soit longue ou brève, que leur importe, pourvu qu’ils atteignent le vrai ? Les autres, au contraire, n’ont jamais de temps à perdre, quand ils parlent. Pressés par l’eau qui coule [172e] , ils ne peuvent parler de ce qu’ils voudraient. La partie adverse est là, qui les contraint, avec l’acte d’accusation, appelé antomosie, qu’on lit devant eux, aux termes duquel ils doivent renfermer leurs discours. Ces discours roulent toujours sur un compagnon d’esclavage et s’adressent à un maître qui siège, ayant en main quelque plainte, et les débats ne sont jamais sans conséquence ; mais toujours l’intérêt personnel, souvent même la vie des orateurs est l’enjeu de la course [173a]. Il résulte de tout cela qu’ils deviennent tendus et âpres, savants à flatter le maître en paroles et à lui complaire par leurs actions ; mais leurs âmes s’étiolent et gauchissent ; car la servitude où ils sont astreints leur a ôté la croissance, la droiture et la liberté, en les forçant à des pratiques tortueuses et en les exposant, lorsqu’ils étaient encore dans la tendre jeunesse, à de graves dangers et à de grandes craintes. Ne pouvant les supporter en prenant le parti de la justice et de la vérité, ils se tournent aussitôt vers le mensonge, ils répondent à l’injustice par l’injustice, ils se courbent [173b] et se fléchissent en mille manières, en sorte qu’ils passent de l’adolescence à l’âge d’homme avec un esprit entièrement corrompu, en s’imaginant qu’ils sont devenus habiles et sages. Et voilà, Théodore, ce que sont les orateurs.