Se faire une vie forcément fabuleuse.

Facebook et la mise en scène de soi

Par Catherine-Lejealle
Prof. et sociologue

Il y a quelques années de cela, la construction de son image publique était réservée aux stars et aux politiques. Mais aujourd’hui, n’importe qui peut faire de même ou plutôt se doit de le faire. On s’aperçoit, tout particulièrement chez les jeunes des générations Y et Z, que la plupart s’approprient cette possibilité. Cette projection de soi passe grandement par les réseaux sociaux, et principalement Facebook.

Chacun devient son propre RP

Notre présence au monde a totalement changé avec les réseaux sociaux. Le terrain de jeu est aujourd’hui le monde et l’instantané. On peut être ici et ailleurs en même temps, de même qu’on peut savoir ce qui se passe juste à côté mais aussi à l’autre bout du monde.

Le rapport au temps et à l’espace est complètement bouleversé dans le sens d’une contraction des durées, d’une superposition ubiquitaire et d’une porosité des univers. On est ici et là, entrelaçant sphère privée, publique et professionnelle.

Cela créé une euphorie d’être présent et d’exister. Cette existence passe par la participation, si possible permanente ou presque.

Avant de s’endormir et dès leur réveil, les jeunes allument leur mobile et regardent les nouvelles notifications sur le média social. Notre valeur devient l’image que les autres peuvent trouver de nous en tapant notre nom dans un moteur de recherche. Et s’ils ne trouvent rien, c’est que l’on n’existe pas. On a changé de paradigme : aujourd’hui, si on ne nous voit ou vous entend pas, vous n’existez plus. Les usagers disent qu’ils sont morts. Pire, ils ont le sentiment que leur existence est amoindrie.

Chacun devient donc son propre « responsable des relations publiques ». Ceci crée une exigence permanente d’être connecté. Etre relié, être actif sur la toile, la tapisser de traces numériques revient à vivre plus intensivement.

Sur Facebook, se faire une vie forcément fabuleuse

Chez les plus jeunes, c’est Facebook qui est principalement le réceptacle de cette construction virtuelle de soi. Chez les plus âgés, ce sont les réseaux sociaux professionnels comme LinkedIn qui sont prisés.

Dans les deux cas, on se regarde faire et on le fait savoir. C’est comme si on roulait en voiture tout en montant les pneus. Se pose alors la question de savoir si cette mise en scène de nos propres vies se fait au détriment de l’existence réelle. Certains passent presque plus de temps à construire leur vitrine digitale qu’à vivre vraiment… On veut donner la meilleure image possible de soi, quitte à enjoliver les choses.

Le sociologue et linguiste Erving Goffman, auteur de l’ouvrage majeur « La Mise en scène de la vie quotidienne », a expliqué qu’en parallèle de la mise en scène de soi – qui existait bien sûr avant les réseaux sociaux – existent des coulisses, c’est-à-dire des espaces où l’on peut échanger sur autre chose, de manière plus libre puisque le public est absent. Or le problème de Facebook, c’est qu’il ne contient qu’une zone très limitée de coulisses, régies en outre par une charte dont les modalités changent très souvent. Cette opacité du système incite à rester en permanence sur la scène, et à ne pas exploiter les zones de coulisses.