Regarde-les bien

« Regarde-les donc bien, ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué. Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t’a favorisé par rapport aux autres. Regarde-les bien, ces hommes entassés à l’arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l’air de leur pays natal et leurs yeux s’éclairent et deviennent éloquents.»
Stefan ZWEIG – Voyages (1902-1939) –

 

Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas

La Rose et le réséda

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l’échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu’elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l’un chancelle
L’autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l’autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda
Louis Aragon (1897 – 1982)
La rose et le réséda (poème parut en 1943) réunit des poèmes écrits pendant la guerre ou à la Libération. Il contient notamment des poèmes, comme La rose et le réséda qui, furent publiés au départ dans la clandestinité.
    Les deux fleurs, la rose rouge et le réséda blanc symbolisent par leurs couleurs deux appartenances politico-religieuses : le rouge est la couleur des socialismes, traditionnellement athées, le blanc, celle de la monarchie, et plus généralement du catholicisme qui lui est associé dans l’histoire de France.

Le retour de Philochar confiné…

… comme un sentiment de « déjà vécu », mais cette fois sous une lumière automnale, avec des notes de feuilles brunes (non pas les copies !), de châtaignes ou de potimarrons.

Les cours ne sont pas annulés mais cette fois mi-mi- !

Distanciel, présentiel, juste assez pour voir réapparaitre Philochar confiné, super anti-héros numérique, qui s’avance toujours masqué, et pourtant vous soutient en toute lumière pour acquérir ou consolider vos connaissances.

Consulter Philochar c’est bien, participez, c’est mieux !

Bon travail et bonnes lectures à tous…

Faut-il nécessairement montrer ceci ou cela dans le cadre d’un enseignement ?

La réponse de CATHERINE KINZLER

« Une leçon n’est pas une manifestation qui assène des slogans, on n’y réclame pas l’adhésion (qui a pour corollaire le rejet pur et simple) mais l’intelligibilité. Jamais un professeur ne « montre » un objet sous le régime de l’exhibition, de l’exhortation ou de la détestation. Un professeur explique, établit des relations, et il illustre son propos, il s’appuie sur des exemples qu’il choisit. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’exercer la liberté d’expression en affirmant telle ou telle opinion, en brandissant une pancarte ; il s’agit d’exposer le fonctionnement de cette liberté : c’est à cette condition que les élèves peuvent être amenés à accepter les diverses formes de son exercice. »

ARTICLE à LIRE EN ENTIER

Religion et vie sociale

« S’il y est une vérité que l’histoire a mise hors de doute, c’est que la religion embrasse une portion de plus en plus petite de la vie sociale. A l’origine, elle s’étend à tout ; tout ce qui est social est religieux : ces deux mots sont synonymes. Puis, peu à peu, les fonctions politique, économique, scientifique s’affranchissent de la fonction religieuse, se constituent à part et prennent un caractère temporel de plus en plus accusé. Dieu, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui était d’abord présent à toutes les relations humaines, s’en retire progressivement : il abandonne le monde aux hommes et à leurs disputes. Du moins, s’il continue à les dominer, c’est de haut et de loin et l’action qu’il exerce, devenant plus générale et plus indéterminée, laisse plus de place au libre jeu des forces humaines. L’individu se sent donc, il est réellement moins agi ; il devient davantage une source d’activité spontanée. En un mot, non seulement le domaine de la religion ne s’accroît pas en même temps que celui de la vie temporelle et dans la même mesure, mais il va de plus en plus en rétrécissant. Sans doute, si cette décadence était, comme on est souvent porté à le croire, un produit original de notre civilisation la plus récente, et un événement unique dans l’histoire des sociétés, on pourrait se demander si elle sera durable ; mais en réalité elle se poursuit d’une manière ininterrompue depuis les temps les plus lointains. C’est ce que nous nous sommes attachés à démontrer. L’individualisme, la libre pensée, ne datent ni de nos jours , ni de 1789, ni de la Réforme, ni de la scolastique, ni de la chute du polythéisme gréco-latin, ou des théocraties orientales. C’est un phénomène qui ne commence nulle part, mais qui se développe sans s’arrêter tout au long de l’histoire ».
Emile Durkheim, De la division du travail social, 1893, pp 143 et 146, Ed. PUF, Collection Quadrige, 1986.

Combien de millions d’hommes n’ont jamais ouï parler de Moïse, de Jésus-Christ, ni de Mahomet

Nos catholiques font grand bruit de l’autorité de l’Église ; mais que gagnentils à cela, s’il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour établir cette autorité, qu’aux autres sectes pour établir directement leur doctrine ? L’Église décide que l’Église a droit de décider. Ne voilàtil pas une autorité bien prouvée ? Sortez de , vous rentrez dans toutes nos discussions.

Connaissezvous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine d’examiner avec soin ce que le judaïsme allègue contre eux ? Si quelquesuns en ont vu quelque chose, c’est dans les livres des chrétiens. Bonne manière de s’instruire des raisons de leurs adversaires ! Mais comment faire ? Si quelqu’un osait publier parmi nous des livres l’on favoriserait ouvertement le judaïsme, nous punirions l’auteur, l’éditeur, le libraire. Cette police est commode et sûre, pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n’osent parler.

Ceux d’entre nous qui sont à portée de converser avec des Juifs ne sont guère plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion ; la tyrannie qu’on exerce envers eux les rend craintifs ; ils savent combien peu l’injustice et la cruauté coûtent à la charité chrétienne : qu’oserontils dire sans s’exposer à nous faire crier au blasphème ? L’avidité nous donne du zèle, et ils sont trop riches pour n’avoir pas tort. Les plus savants, les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quelque misérable, payé pour calomnier sa secte ; vous ferez parler quelques vils fripiers, qui céderont pour vous flatter ; vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté, tandis que leurs docteurs souriront en silence de votre ineptie. Mais croyezvous que dans des lieux ils se sentiraient en sûreté l’on eût aussi bon marché d’eux ? En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à JésusChrist. Chez les rabbins d’Amsterdam, il est tout aussi clair qu’elles n’y ont pas le moindre rapport. Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un État libre, des écoles, des universités, ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire.

À Constantinople les Turcs disent leurs raisons, mais nous n’osons dire les nôtres ; c’est notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet, auquel nous ne croyons point, le même respect que nous exigeons pour JésusChrist des Juifs qui n’y croient pas davantage, les Turcs ontils tort ? avonsnous raison ? sur quel principe équitable résoudronsnous cette question ?

Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs, ni Mahométans, ni Chrétiens ; et combien de millions d’hommes n’ont jamais ouï parler de Moïse, de JésusChrist, ni de Mahomet !

Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile ou De l’Éducation

Laïcité

Il me semble qu’il y a dans la discussion publique une méconnaissance des différences entre deux usages du terme laïcité : sous le même mot sont désignées en effet deux pratiques très différentes ; la laïcité de l’Etat, d’une part ; celle de la société civile, d’autre part.
La première se définit par l’abstention. C’est l’un des articles de la Constitution française : l’Etat ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte. Il s’agit là du négatif de la liberté religieuse dont le prix est que l’Etat, lui, n’a pas de religion. Cela va même plus loin, cela veut dire que l’Etat ne « pense » pas, qu’il n’est ni religieux ni athée ; on est en présence d’un agnosticisme institutionnel.
(…)
De l’autre côté, il existe une laïcité de confrontation, dynamique, active, polémique, dont l’esprit est lié à celui de discussion publique. Dans une société pluraliste comme la nôtre, les opinions, les convictions, les professions de foi s’expriment et se publient librement. Ici, la laïcité me paraît être définie par la qualité de la discussion publique, c’est-à-dire par la reconnaissance mutuelle du droit de s ‘exprimer ; mais plus encore, par l’acceptabilité des arguments de l’autre

Paul RICOEUR la laicite « La critique et la conviction » (Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay des années 1994 et 1995),

Dieu ne vous regarde ni ne vous écoute

« Dieu ne vous regarde ni ne vous écoute »
« Décrocher tous les ornements, s’habiller en noir pour plaire à Dieu, jeûner en son honneur, voilà certes des austérités ; mais elles ne sont pas accompagnées d’une chose essentielle dont vous n’avez pas dit encore le nom, mais que peut-être vous vous chuchotez à vous-mêmes, Dieu ne nous en sait aucun gré. D’abord, c’est peut-être que vous aimez le noir, comme d’autres aiment la vie des camps, le brouet lacédémonien, la vie inconfortable et le coucher sur la dune. Pourquoi Dieu vous serait-il reconnaissant de faire ce qui vous plaît, si c’est la fatigue qui vous plaît ? Non, Dieu ne vous regarde ni ne vous écoute. A ce compte il vous serait plus reconnaissant de vous donner moins de mal, et d’aimer votre prochain. Dieu ne vous demande pas de manger des harengs saurs à sa gloire et de boire de l’eau bénite à sa santé, mais il nous demande de nous dévouer à nos frères et sœurs créatures, de vivre pour les autres, de chérir humblement notre compagne : le Créateur veut être aimé dans ses créatures, et il n’a cure des privations que vous vous imposez, si l’amour n’y est pas. Et pour paraphraser la pensée magnifique de Pascal, nous dirons : il vaut mieux ne pas jeûner et aimer son prochain que de manger des harengs pour l’amour de Dieu,-en se souciant surtout de sa précieuse âme immortelle et de sa propre destinée. Dieu ne veut pas être aimé de cette manière-là ! « 
Vladimir Jankélévitch
L’austérité et la vie morale (1956) In Philosophie morale Éditions Mille et une Pages
Flammarion 1998 pp

L’éducation et l’amour de la république

« C’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de toute la puissance de l’éducation. La crainte des gouvernements despotiques naît d’elle-même parmi les menaces et les châtiments; l’honneur des monarchies est favorisé par les passions, et les favorise a son tour: mais la vertu politique est un renoncement à soi-même qui est toujours une chose très pénible.
On peut définir cette vertu, l’amour des lois et de la patrie. Cet amour, demandant une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre, donne toutes les vertus particulières; elles ne sont que cette préférence.
Cet amour est singulièrement affecté aux démocraties. Dans elles seules, le gouvernement est confié à chaque citoyen. Or, le gouvernement est comme toutes les choses du monde: pour le conserver, il faut l’aimer.
On n’a jamais ouï dire que les rois n’aimassent pas la monarchie, et que les despotes haïssent le despotisme.
Tout dépend donc d’établir dans la république cet amour; et c’est à l’inspirer que l’éducation doit être attentive. Mais, pour que les enfants puissent l’avoir, il y a un moyen sur: c’est que les pères l’aient eux-mêmes.
On est ordinairement le maître de donner à ses enfants ses connaissances; on l’est encore plus de leur donner ses passions. Si cela n’arrive pas, c’est que ce qui a été fait dans la maison paternelle est détruit par les impressions du dehors.
Ce n’est point le peuple naissant qui dégénère; il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus ».
Montesquieu, De l’Esprit des lois (1748), Première partie, Livre IV, chapitre V, p 160, Ed. G.F. Flammarion