Lettre de Platon

PLATON Lettre VII, 325, 326, trad. J. Souilhé, éd. Les Belles Lettres.

Mais, je ne sais comment cela se fit, voici que des gens puissants traînent devant les tribunaux ce même Socrate, notre ami, et portent contre lui une accusation des plus graves qu’il ne méritait certes point : c’est pour impiété que les uns l’assignèrent devant le tribunal et que les autres le condamnèrent, et ils firent mourir l’homme qui n’avait pas voulu participer à la criminelle arrestation d’un de leurs amis alors banni, lorsque, bannis eux-mêmes, ils étaient dans le malheur. Voyant cela et voyant les hommes qui menaient la politique, plus je considérais les lois et les moeurs, plus aussi j’avançais en âge, plus il me parut difficile de bien administrer les affaires de l’État. D’une part, sans amis et sans collaborateurs fidèles, cela ne me semblait pas possible. – Or, parmi les citoyens actuels, il n’était pas commode d’en trouver, car ce n’était plus selon les us et coutumes de nos ancêtres que notre ville était régie. Quant à en acquérir de nouveaux, on ne pouvait compter le faire sans trop de peine. – De plus, la législation et la moralité étaient corrompues à un tel point que moi, d’abord plein d’ardeur pour travailler au bien public, considérant cette situation et voyant comment tout marchait à la dérive, je finis par en être étourdi. Je ne cessais pourtant d’épier les signes possibles d’une amélioration dans ces événements et spécialement dans le régime politique, mais j’attendais toujours, pour agir, le bon moment. Finalement, je compris que tous les États actuels sont mal gouvernés, car leur législation est à peu près incurable sans d’énergiques préparatifs joints à d’heureuses circonstances. Je fus alors irrésistiblement amené à louer la vraie philosophie et à proclamer que, à sa lumière seule, on peut reconnaître où est la justice dans la vie publique et dans la vie privée. Donc, les maux ne cesseront pas pour les humains avant que la race des purs et authentiques philosophes n’arrive au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement.

Cette lettre est une réflexion de Platon sur le gouvernement juste à partir de l’expérience qu’il a faite de l’injustice lors du procès de Socrate. La réflexion naît du choc de l’expérience vécue. Dans cette lettre autobiographique écrite au soir de sa vie, Platon nous raconte comment la mort de Socrate l’a détourné de la politique et poussé vers la philosophie. Le texte se compose de trois moments : dans un premier temps, Platon rappelle les faits : la mort de Socrate, une mort injuste dont la démocratie est responsable ; puis dans un second moment, il entreprend une critique radicale du régime politique de toutes les Cités ; enfin dans un dernier temps, il pose par une image médicale ce qui lui semble juste comme régime politique. Le texte passe ainsi du fait, ce qui s’est passé, au droit, ce qui devrait être.

« Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » Samuel Beckett

D’où la nécessité de faire un brouillon… ou de ré-écrire vos devoirs…

Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Boileau, L’Art poétique

Réfléchir avec un auteur : Hume

Si les hommes avaient un souci de la justice assez inflexible pour s’abstenir de toucher aux biens d’autrui, ils seraient restés pour toujours dans un état d’absolue liberté sans se soumettre à un magistrat ou une société politique, mais c’est là un état de perfection dont la nature humaine est jugée incapable. De même, si tous les hommes possédaient un entendement assez parfait pour toujours connaître leur propre intérêt, ils ne se seraient soumis qu’à une forme de gouvernement qui aurait été établie par consentement et qui aurait été pleinement examinée par tous les membres de la société. Mais cet état de perfection est encore plus au-delà de la nature humaine. La raison, l’histoire et l’expérience nous montrent que toutes les sociétés politiques ont eu une origine beaucoup moins précise et régulière. Si l’on devait choisir une période où l’avis du peuple est le moins pris en compte, ce serait précisément pendant l’établissement d’un nouveau gouvernement. Quand la constitution est établie, on tient davantage compte de l’inclination du peuple mais, dans la fureur des révolutions, des conquêtes et des convulsions publiques, c’est la force militaire ou l’art politique qui décide de la controverse.

HUME, Essai sur le contrat originel

Le pur soi

Nous ne vivons pas d’abord dans la conscience de nous-même –?ni même d’ailleurs dans la conscience des choses – mais dans l’expérience d’autrui. Jamais nous ne nous sentons exister qu’après avoir déjà pris contact avec les autres, et notre réflexion est toujours un retour à nous-même, qui doit d’ailleurs beaucoup à notre fréquentation d’autrui. Un nourrisson de quelques mois est déjà fort habile à distinguer la bienveillance, la colère, la peur sur le visage d’autrui, à un moment où il ne saurait avoir appris par l’examen de son propre corps les signes physiques de ces émotions. C’est donc que le corps d’autrui, dans ses diverses gesticulations, lui apparaît investi d’emblée d’une signification émotionnelle, c’est donc qu’il apprend à connaître l’esprit tout autant comme comportement visible que dans l’intimité de son propre esprit. Et l’adulte lui-même découvre dans sa propre vie ce que sa culture, l’enseignement, les livres, la tradition lui ont appris à y voir. Le contact de nous-même avec nous même se fait toujours à travers une culture, au moins à travers un langage que nous avons reçu du dehors et qui nous oriente dans la connaissance de nous-même. Si bien qu’enfin le pur soi, l’esprit, sans instruments et sans histoire, s’il est bien comme une instance critique que nous opposons à la pure et simple intrusion des idées qui nous sont suggérées par le milieu, ne s’accomplit en liberté effective que par l’instrument du langage et en participant à la vie du monde.

Maurice Merleau-Ponty, Causeries, 1948.

L’intensité du silence des élèves

Les professeurs de philosophie et l’intensité du silence des élèves

 Il arrive, disait Bachelard, qu’on rate un cours comme il arrive qu’on rate un feu, le bois brésille et grésille un moment dans la cheminée, charbonne puis s’éteint. Mais il arrive aussi, quelquefois, que l’enseignement soit effectif et que le feu prenne. A quel signe reconnaît-on cette flambée ? A l’activité muette et absorbée qui suit le fil de l’argumentation, et qui continue en silence son travail secret bien après que le cours soit terminé, engendrant une foule de nouvelles pensées et révélant, à celui qui entend la rumeur de la ruche intérieure, la souveraine puissance de penser qui est en lui. C’est ainsi qu’il m’est arrivé de mesurer la profondeur du dialogue avec mes étudiants à l’intensité de leur silence. Chaque fois que nous avons la bonne fortune de provoquer ce trouble fécond, nous pouvons dire que nous n’avons pas perdu notre temps ».

On

Gatsby 3En usant des transports en commun ou des services d’information (des journaux par exemple), chacun est semblable à tout autre. Cet être-en-commun dissout complètement l’être-là qui est mien dans le mode d’être d’ « autrui », en telle sorte que les autres n’en disparaissent que davantage en ce qu’ils ont de distinct et d’expressément particulier. Cette situation d’indifférence et d’indistinction permet au « on » de développer sa dictature caractéristique. Nous nous amusons, nous nous distrayons, comme on s’amuse ; nous lisons, nous voyons, nous jugeons de la littérature et de l’art, comme on voit et comme on juge ; et même nous nous écartons des « grandes foules » comme on s’en écarte ; nous trouvons « scandaleux » ce que l’on trouve scandaleux. Le « on » qui n’est personne de déterminé et qui est tout le monde, bien qu’il ne soit pas la somme de tous, prescrit à la réalité quotidienne son mode d’être.
[…] Le « on » se mêle de tout, mais en réussissant toujours à se dérober si l’être-là est acculé à quelque décision. Cependant, comme il suggère en toute occasion le jugement à énoncer et la décision à prendre, il retire à l’être-là toute responsabilité concrète. Le « on » ne court aucun risque à permettre qu’en toute circonstance on ait recours à lui. Il peut aisément porter n’importe quelle responsabilité, puisque à travers lui personne jamais ne peut être interpellé. On peut toujours dire : on l’a voulu, mais on dira aussi bien que « personne » n’a rien voulu.

HEIDEGGER
L’Etre et le Temps, tr. fr. Boehms & Waelhens, I:1, §. 27,
éd. Gallimard, pp. 159-160

Rentrée en image

La photographie

Définition proposée par
François DAGOGNET :

« La photographie ne peut pas laisser indifférent le philosophe : il en est ébloui ; avec elle, le monde est assurément transposé, il nous est offert comme il ne l’a jamais été. En effet, l’image, bien qu’assez réduite, ne néglige rien, elle enregistre la totalité (la complétude). Elle peut encore s’emparer du lointain ; elle saisit aussi bien, à la demande, un plan ou une scène qu’elle détache alors du reste. Nous pouvons varier les angles. Nous renouvelons, grâce à ses exploits, notre regard. D’un autre côté nous conservons sans peine ce qu’elle a enregistré (la mémoire objective).

Son succès a été si fulgurant que les peintres allaient en subir le contrecoup : ils durent renoncer à leur tâche, empreinte d’un certain réalisme (le portrait d’un personnage ou celui d’un paysage). Et le mouvement impressionniste allait en résulter : l’artiste s’est emparé de ce devant quoi l’appareil échouait, les atmosphères, les brumes, et non moins la couleur. Mais, de son côté, la photographie répliquera q(c’est de bonne guerre) en se  » pictorialisme « ).

Le piège tendu par la photographie est de laisser croire qu’avec elle tout est devenu facile : un déclic suffit. Mais le septième art qu’elle définit suppose moins la reprise ou la saisie du réel que son invention. Parmi les victoires de la photographie, mentionnons celle d‘Atget : à l’aide d’un appareil démodé, il photographia Les Champs-Élysées, au petit matin, lorsque ne circulait encore aucun piéton : il nous offre le vide, un peu de brume, à l’opposé des trop-pleins habituels.

Le méfait de la photographie vient de ce qui la valorisait – ses excès de précision et d’engrangement. Déjà, sur un autre plan, Bertillon (chef de service photographique de la préfecture de police) était chargé de  » prendre  » de face et de profil les criminels et les délinquants ; il cherchait l’image la plus facile à analyser, celle qui permettait l’identification rapide – le  » fichage « . Mais il allait remarquer que l’objectif, parce qu’il retient tous les traits, par là même les noie et ne les détache pas assez les uns des autres ; La caricature egt surtout de dessin d’un artiste ou d’un expert, avec seulement quelques coups de crayon, dégagent mieux le type et même l’individu. Le vrai se reconnaît à ce qu’il sacrifie, élimine et abrège ; La technique photographique avantage trop l’exécution, alors que seule l’idée assure le triomphe.

Le croquis ou l’esquisse (antiphotographie) nous préserve de la minutie et du duplicatum prétendu. Et Baudelaire devait stigmatiser la folie du daguerréotype :  » L’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu. Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son messie. Et alors elle se dit :  » Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude, l’art, c’est la photographie.  » À partir de là, la société immonde se rua…pour contempler sa triviale image sur le métal  » (Salon de 1859, in Le Public moderne et la photographie). Bref, la vraie photographie exprime à peu près l’inverse de ce que nous tenions pour une bonne photographie ! »


François DAGOGNET
100 mots pour commencer à philosopher, p.206-208
Édition : Les empêcheurs de penser en rond / Le Seuil, Paris, 2001

Justice, force

Réfléchir à partir de textes philosophiques :

Texte 1 : Justice ou règlement de compte ?

Justice, Force

Il est juste que ce qui est juste soit suivi; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste soit fort on a fait que ce qui est fort fût juste.

Pascal, Pensée103

Texte 2 :  Qu’est-ce que le droit ? Homme juste ou justicier ?

» Qu’est-ce que le droit ? Cette question pourrait embarrasser le jurisconsulte autant que le logicien est embarrassé par la question – Qu’est-ce que la vérité ? – au cas où le premier ne veut pas tomber dans la tautologie et, au lieu de présenter une solution générale, renvoyer aux lois d’un certains pays à une certaine époque. Ce qui est de droit, c’est-à-dire ce que disent et ont dit des lois en un certain lieu et à une certaine époque, il peut assurément le dire. Mais la question de savoir si ce qu’elles prescrivaient était juste et celle de savoir quel est le critère universel auquel on peut reconnaître le juste et l’injuste lui resteront obscures, s’il n’abandonne pas quelques temps ces principes empiriques et ne cherche pas la source de ces jugements dans la simple raison (quoique ces lois puissent de manière excellente lui servir en ceci de fil conducteur), afin d’établir une fondation pour une législation empirique possible. Une science simplement empirique du droit (…) est une tête, qui peut être belle ; mais il n’y a qu’un mal : elle n’a point de cervelle. «

Kant, Doctrine du droit