Ce que c’est que la liberté

Il est vrai que dans les démocraties le peuple paraît faire ce qu’il veut ; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un Etat, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à vouloir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être pas contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir.
Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »
Montesquieu, De l’Esprit des Lois (1748) Livre X1, chapitres 3, Première partie, pp 291-292, Ed. « G.F. Flammarion »

La présence de l’homme

«Si l’on bannit l’homme ou l’être pensant et contemplateur de’ dessus la surface de la terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n’est plus qu’une scène triste et muette. L’univers se tait; le silence et la nuit s’en emparent. Tout se change en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d’une manière obscure et sourde. C’est la présence de l’homme qui rend l’existence des êtres intéressante. »

Denis Diderot, l’Encyclopédie.

A quoi sert la culture ?

La barbarie, c’est de demander à quoi sert la culture ; d’admettre l’hypothèse que la culture puisse être dépourvue d’intérêt intrinsèque, et que l’intérêt pour la culture ne soit pas une propriété de nature, d’ailleurs inégalement distribuée, comme pour séparer les barbares des prédestinés, mais un simple artefact social, une forme particulière et particulièrement approuvée de fétichisme ; c’est de poser la question de l’intérêt des activités que l’on dit désintéressées parce qu’elles n’offrent aucun intérêt intrinsèque […] et d’introduire ainsi la question de l’intérêt du désintéressement.
Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement
Les Éditions de Minuit, Paris, 1979

Avec Terre et, donc, «en vrai», c’est surprises à tous les étages

Terre, Univers, Confinement  S’il est capital de ne pas oublier cette leçon du confinement et si dangereux de nous mettre à confondre les «tâches domestiques» et le télétravail, c’est parce que le comportement des êtres de Terre n’obéit pas forcément aux mêmes règles que le mouvement des choses à l’extérieur du limes1. Alors que les choses auxquelles nous avons accès dans Univers, par le truchement des images, donnent le spectacle, vu de si loin, d’obéir à des lois qui leur sont extérieures, les soucis d’engendrement des êtres de Terre viennent de ce que leur cours d’action est interrompu en tous ses points par l’intrusion des autres acteurs dont ils dépendent. Confondre les deux, ce serait comme pour un enseignant de croire qu’un cours en ligne peut remplacer un cours «en vrai»; pour un fan de football de confondre un jeu vidéo avec un match «au contact»; ou pour une philosophe de prendre la science faite pour la science telle qu’elle se fait. Respecter cette différence revient à ne jamais perdre de vue les innombrables surprises qui viennent continuellement hacher les cours d’action lorsque des terrestres interagissent entre eux. (L’adjectif «terrestre» ne désigne pas un type d’existants – puces, virus, PDG, lichens, ingénieurs ou fermiers – mais seulement une manière de se localiser en déclinant la série d’ascendants et de descendants dont les soucis d’engendrement se croisent un instant.) En ligne, nous risquons de nous laisser aller à penser que les phénomènes ne font que se dérouler continûment à partir d’un état initial jusqu’à une conclusion prévisible. Au point de croire que si l’on possédait l’état initial, «tout le reste» se déroulerait «comme prévu» – c’est là tout le péril de la vie en télétravail. Avec Terre et, donc, «en vrai», c’est surprises à tous les étages. La continuité est forcément l’exception puisque les soucis d’engendrement exigent de chaque existant quelque chose comme une invention, comme une création, fût-elle minuscule, pour atteindre ses buts en franchissant l’inévitable hiatus de l’existence imposé par les multitudes par lesquelles doivent passer ceux qui ont choisi de durer un peu plus longtemps. Il convient par conséquent de ne pas confondre l’accès à Univers en ligne, et la vie avec Terre en présentiel! Or je ressens avec force que les générations précédentes – puisque c’est bien d’un conflit de générations, ou plus exactement d’un conflit d’engendrement qu’il s’agit – nous ont poussés à confondre les deux types de mouvement. C’est en ce sens qu’elles nous ont rendu la vie impossible ! Après avoir tenté pendant des siècles d’imaginer Univers selon le modèle donné par Terre – la fameuse analogie du micro et du macrocosme –, on a voulu ensuite prendre un modèle d’Univers comme une excellente manière de remodeler la vie sur Terre. Ce qui revenait à tenter de lisser tous les hiatus pour les remplacer par le simple déroulement de phénomènes connus d’avance et qui descendraient continûment de leurs causes vers leurs conséquences. Ce qui revenait à faire comme s’il n’y avait plus aucun souci d’engendrement à prendre en compte pour assurer la continuité des cours d’action.

Bruno Latour, Où suis-je. Leçons du confinement à l’usage des terrestres, Les empêcheurs de penser en rond, 2021, pp. 44-46

1 Sur les termes Terre, Univers, Limes, tels que Latour les définit: «Je cherche un nom pour distinguer clairement le dedans et le dehors. Cela fait comme une grande partition, une nouvelle summa divisio. Je propose d’appeler l’en-deçà Terre et l’au-delà, pourquoi pas, Univers. Et ceux qui habitent en deçà, ou plutôt ceux qui acceptent de résider en deçà, nous pouvons les appeler les terrestres. C’est avec eux que je cherche à entrer en relation en lançant mes appels. Dénominations provisoires, sous bénéfice d’inventaire; je n’en suis encore qu’aux premiers repérages. Mais nous sentons déjà que Terre est expérimentée de près, même si nous la connaissons mal, alors qu’Univers est souvent beaucoup mieux connu, mais que nous n’en avons pas l’expérience directe. Il serait bien que nous autres, les terrestres, nous nous préparions à revêtir des équipements autrement conçus selon que nous prétendons voyager d’un côté ou de l’autre de cette frontière, de cet infranchissable limes» (p. 26).

L’existence des héros

« Quand je considère ma vie, je suis épouvanté de la trouver informe. L’existence des héros, celle qu’on nous raconte, est simple : elle va droit au but comme une flèche. Et la plupart des hommes aiment à résumer leur vie dans une formule, parfois dans une vanterie ou dans une plainte, presque toujours dans une récrimination ; leur mémoire leur fabrique complaisamment une existence explicable et claire. Ma vie a des contours moins fermes. Comme il arrive souvent, c’est ce que je n’ai pas été, peut-être, qui la définit avec plus de justesse : bon soldat, mais point grand homme de guerre, amateur d’art, mais point cet artiste que Néron crut être à sa mort, capable de crimes, mais point chargé de crimes. Il m’arrive de penser que les grands hommes se caractérisent justement par leur position extrême, où leur héroïsme est de se tenir tout la vie. Ils sont nos pôles, ou nos antipodes. J’ai occupé toutes les positions extrêmes tour à tour, mais je ne m’y suis pas tenu ; la vie m’en a toujours fait glisser. Et cependant, je ne puis pas non plus, comme un laboureur ou un portefaix vertueux, me vanter d’une existence située au centre. Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J’y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d’instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l’inévitable ; partout, les éboulements du hasard. Je m’efforce de reparcourir ma vie pour y trouver un plan, y suivre une veine de plomb ou d’or, ou l’écoulement d’une rivière souterraine, mais ce plan tout factice n’est qu’un trompe-l’œil du souvenir. »
Yourcenar, Mémoires d’Hadrien