Quel peut être le rôle du philosophe en temps d’épidémie ?

Actualité, le 25/05/2020

Claire Crignon est docteur en philosophie au CNRS et maître de conférences de philosophie à l’université Paris-Sorbonne. Elle apporte un éclairage philosophique sur la crise que nous traversons, en convoquant les grands penseurs depuis Platon. Entretien.

Quel peut être le rôle du philosophe en temps d’épidémie/pandémie ?
Claire Crignon : Il faut prêter attention à ce que disent exactement les philosophes de la médecine. Le rapport de Platon à cette discipline est loin d’être dénué d’ambivalence. S’il loue le médecin, Platon insiste aussi sur la dimension approximative de la médecine comme art. Celui-ci est en même temps nécessaire aux hommes, mais il indique d’abord le fait que contrairement aux animaux, dotés de griffes, de carapaces, de cornes pour se défendre, nous naissons démunis, vulnérables, et que nous avons besoin de recourir aux arts et aux techniques pour survivre (cf. le mythe de Prométhée). Les maladies en général, les épidémies encore plus, viennent nous remémorer ce fait. Mais la médecine à laquelle nous pouvons faire appel aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec celle à laquelle Platon était confronté. Quel peut être le rôle du philosophe en temps d’épidémie ? Si on répond à partir de Platon, et qu’on reprend l’analogie qu’il construit, le philosophe ne peut pas grand-chose… Le médecin délivre le corps de ses maladies, le philosophe, lui, s’efforce de débarrasser l’âme de ses maux. Ainsi Socrate pratique l’art du dialogue et ce qu’on appelle la maïeutique (l’accouchement des âmes) pour délivrer les hommes de leur prétendu savoir et leur faire prendre conscience de leur ignorance. Il y a cependant un point commun entre les deux : cette opération de délivrance ou de guérison des maux ne sera pas perçue favorablement par la population. Comme l’explique Platon dans Le Gorgias, les hommes préféreront toujours un cuisinier qui concocte des plats agréables à un médecin qui prescrit des potions amères et des traitements déplaisants. De la même façon, les hommes préfèrent les sophistes, qui délivrent des discours plaisant aux oreilles et satisfont nos passions, plutôt que des philosophes qui s’efforcent de nous faire prendre conscience de notre ignorance et nous incitent à nous connaître nous-même. On a parlé d’un déni de réalité à propos de la crise sanitaire que nous connaissons. Peut-être ce déni indique-t-il que nous n’avons pas spontanément envie d’entendre un médecin ou un philosophe mais que nous préférons des discours comme ceux du cuisinier ou du sophiste. La question qu’il faut se poser est peut-être de se demander si au-delà du moment de la crise, où l’on se tourne vers le médecin ou vers le philosophe, nous ne risquons pas de très rapidement revenir à cette tendance naturelle.

Les philosophes doivent-ils se faire médecins ?
Cette question recevra une réponse différente en fonction de l’époque à laquelle elle est posée. Galien affirmait que le médecin devait se faire philosophe, mais il voulait d’abord indiquer par là la nécessité pour la médecine de s’appuyer sur des outils comme la logique, la méthode démonstrative, l’argumentation, pour constituer un véritable savoir et non une simple routine empirique. Autrement dit, il ne s’agissait pas du tout de dire que le philosophe serait là pour conseiller le médecin sur les bonnes pratiques d’un point de vue éthique (comme le montrent les travaux des spécialistes, cf. V. Boudon-Millot). Aujourd’hui, nous vivons à l’heure de la spécialisation. La philosophie est enseignée dans les facultés de lettres et de sciences humaines et sociales (SHS), la médecine dans les facultés de médecine, même s’il y a une demande de plus en plus forte pour intégrer les SHS au sein des études de médecine et une émergence très importante du champ des « humanités médicales ». Certains philosophes ont aussi une formation médicale, et cela correspond à une longue tradition depuis la IIIe République, dont on a des exemples : Georges Canguilhem jusqu’à Anne Fagot Largeault ou Anne-Marie Moulin. Mais ces philosophes-médecins ont suivi une longue formation, ils ne se sont pas « faits médecins » subitement ou pour les besoins de la cause. Canguilhem considérait la médecine comme une « matière étrangère » pour la philosophie. Cela ne veut pas dire que le philosophe n’a pas de rôle à jouer dans la réflexion sur la médecine. Mais il n’est pas là pour prendre la place du médecin. Son rôle ne peut être que beaucoup plus modeste. S’interroger par exemple de manière critique sur les termes qui sont utilisés pour présenter à la population le danger d’une épidémie, comme l’a fait Emmanuel Macron en parlant de « guerre ». S’interroger sur la situation d’incertitude dans laquelle nous place cette épidémie, où les médecins se retrouvent à devoir proposer des traitements sans avoir la certitude de leur efficacité ou de leur innocuité (le débat sur la chloroquin, Ndlr). Poser la question éthique de l’accès de tous aux traitements dans une situation de saturation des services de réanimation. Ces questions ne sont pas apparues subitement avec l’épidémie de Covid-19. Elles ont une longue histoire…

Que vient nous rappeler cette épidémie à la lumière de la philosophie ?
Je répondrai avec une phrase d’Adam Smith dans La Théorie des sentiments moraux, un texte de 1759 qui est écrit par celui qu’on présente comme le fondateur du libéralisme mais qui a aussi beaucoup réfléchi sur le rapport que nous entretenons aux situations des autres, aux aléas de fortune que nous pouvons observer, à la manière dont nous nous rapportons à la douleur, aux maux, maladies, ou au contraire au plaisir, et aux bienfaits soudains de la fortune. Dans ce texte, Smith imagine que « le grand empire de la Chine, avec ses myriades d’habitants » est soudainement englouti par un tremblement de terre. Il se demande comment un homme « doté d’humanité », en Europe, n’ayant aucun rapport avec cette partie du monde, réagirait en apprenant cette nouvelle. Il explique qu’il exprimerait d’abord son chagrin, qu’il « ferait de nombreuses réflexions mélancoliques sur la précarité de la vie humaine et sur la vanité de tous les travaux des hommes qui peuvent ainsi être anéantis en un instant ». S’il va un peu plus loin, il réfléchira aux « effets que ce désastre pourrait produire sur le commerce en Europe et sur le négoce et les affaires du monde en général ». Mais, dit Smith, « une fois toute cette belle philosophie terminée, une fois tous ces sentiments d’humanité convenablement exprimés, notre homme retournerait à ses affaires ou à son plaisir, se reposerait ou se divertirait avec le même bien-être et la même tranquillité que si rien n’était arrivé. L’accident le plus frivole qui puisse lui arriver occasionnerait en lui un trouble plus réel. S’il devait perdre son petit doigt demain, il n’en dormirait pas la nuit ; mais il ronflerait avec le plus profond sentiment de sécurité malgré la ruine de cent millions de ses frères, pourvu qu’il ne les ait jamais vus ; et la destruction de cette foule immense semblerait l’intéresser bien moins que sa dérisoire infortune ». Il suffit de remplacer le tremblement de terre par l’épidémie que nous connaissons actuellement. Cela éclaire rétrospectivement notre indifférence (manifestée par les plus hautes autorités de l’État) vis-à-vis de ce qui pouvait se passer en Chine. On peut se poser la même question à l’égard de nos concitoyens qui sont actuellement victimes de l’épidémie. N’aurons-nous pas tendance à très vite revenir à ce qui nous concerne, à notre propre intérêt ? Dans quelle mesure sommes-nous prêts à faire de cette expérience l’occasion de revoir durablement le type de rapport que nous entretenons avec nos proches, concitoyens, voisins, etc. ?

Que peut nous apprendre la vulnérabilité qui se fait jour dans notre société ? Que peut-elle nous révéler sur nous et notre civilisation ?
J’ai déjà parlé du fait que l’existence même de la médecine est le signe manifeste de la condition vulnérable de l’être humain. Nous avons tendance à l’oublier parce que nous vivons dans des sociétés très protégées (les sociétés européennes occidentales). Mais l’exposition actuelle des médecins, soignants, infirmières, de ceux qui assurent les activités vitales, l’alimentation, et qui se trouvent les plus exposés au risque de transmission (on a souligné le fait que cela concernait aussi plus souvent des femmes, comme les caissières de supermarché) met en relief que certaines catégories de population sont plus vulnérables que d’autres. Tout comme le confinement n’est pas du tout vécu dans les mêmes conditions par les privilégiés qui peuvent s’isoler dans leur maison de campagne et tenir des journaux de confinement, et ceux plus démunis qui vivent dans les cités et dans des appartements surpeuplés, privés parfois de connexion Internet, privés parfois aussi de revenus. Les étudiants font également partie de ces populations vulnérables.

En quoi consiste le défi lié à cette épidémie ?
Le défi à mon sens sera de ne pas oublier, une fois la crise passée, et de prendre le temps de réfléchir à nos modes de vie, au libéralisme, à la mondialisation, à notre rapport à l’environnement et aux animaux. Dans les années 60 au XXe siècle, l’inventeur de la bioéthique, Van Rensselaer Potter, affirmait que les questions d’éthique médicale devaient être posées à l’intérieur de ce qu’il appelait une « land ethic », une éthique environnementale. Le défi est sans doute de prendre la mesure de ce rapport entre la survenue de maladies émergentes pandémiques et les transformations que nous avons fait subir à la nature, aux rapports que nous entretenons aux animaux sauvages et domestiques : c’est ce que montrent par exemple les recherches de l’anthropologue F. Keck sur les pandémies. Il est bien trop tôt pour tirer des leçons. Je crois surtout que le philosophe n’est pas là pour donner des enseignements. Plutôt pour poser des questions, sans avoir nécessairement de réponses d’ailleurs…
Claire Crignon, Quel peut-être de rôle du philosophe en temps d’épidémie ?, interview par Guillaume Lamy, Lyon Capitale, avril 2020.

Pour aller plus loin :
Interview de Frédéric Keck, philosophe et anthropologue, sur France Culture ;

« Nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de devenir libres »

 » Il y a toujours quelques imbéciles, enfin, à toutes les époques, pour croire que le peuple dit plus vrai que les autres, enfin bon. En fait, le peuple étant particulièrement dominé, il est particulièrement dominé par les mécanismes symboliques de domination et par exemple, ça a été à la mode dans les moments où la gauche était au pouvoir, on pense qu’en mettant un micro devant la bouche d’un mineur, on va recueillir la vérité sur les mineurs. En fait on recueille des discours syndicaux des trente années précédentes. « 

Ne te dis jamais philosophe…

 » Ne te dis jamais philosophe, ne parle pas abondamment, devant les profanes, des principes de la philosophie; mais agis selon ces principes. Par exemple dans un banquet, ne dis pas comment il faut manger, mais mange comme il faut. Souviens-toi en effet que Socrate était à ce point dépouillé de pédantisme que, si des gens venaient à lui pour qu’il les présente à des philosophes, il les conduisait lui-même ; tant il acceptait d’être dédaigné. Et si, dans une réunion de profanes, la conversation tombe sur quelque principe philosophique, garde le silence tant que tu le peux ; car le risque est grand que tu ne recraches trop vite ce que tu n’as pas digéré. Alors si quelqu’un te dit que tu es un ignorant et que tu n’en es pas meurtri, sache que tu commences à être philosophe. Car ce n’est pas en donnant de l’herbe aux bergers que les brebis montrent qu’elles ont bien mangé, mais en digérant leur nourriture au-dedans et en fournissant au-dehors de la laine et du lait. Toi non plus donc, ne montre pas aux gens les principes de la philosophie, mais digère-les et montre les œuvres qu’ils produisent. » (Epictète)

Coronavirus jour 54

On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Mais tout cela est de la plus vulgaire opinion, puisque tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même. Nulle part, en effet, l’homme ne trouve de plus tranquille et de plus calme retraite que dans son âme, surtout s’il possède en son for intérieur, ces notions sur lesquelles il suffit de se pencher pour acquérir aussitôt une quiétude absolue, et par quiétude, je n’entends rien d’autre qu’un ordre parfait.’

Marc-Aurèle

Coronavirus jour 52

Ainsi, la contemplation philosophique exalte les objets de notre pensée, et elle ennoblit les objets de nos actes et de notre affection ; elle fait de nous des citoyens de l’univers et non pas seulement des citoyens d’une ville forteresse en guerre avec le reste du monde. C’est dans cette citoyenneté de l’univers que résident la véritable et constante liberté humaine et la libération d’une servitude faite d’espérances mesquines et de pauvres craintes.

B, Russell, Problèmes de philosophie (1912)

Coronavirus jour 51

Il est curieux que les hommes, qui savent si mal vivre dans
l’isolement, se sentent cependant lourdement opprimés par les sacrifices que la civilisation attend d’eux afin de leur rendre possible la vie en commun.

La civilisation doit ainsi être défendue contre l’individu, et son organisation, ses institutions et ses lois se mettent au service de cette tâche ; elles n’ont pas pour but unique d’instituer une certaine répartition des biens, mais encore de la maintenir, elles doivent de fait protéger contre les impulsions hostiles des hommes tout ce qui sert à maîtriser la nature et à produire les richesses. Les créations de l’homme sont aisées à détruire et la science et la technique qui les ont édifiées peuvent aussi servir à leur anéantissement.

Freud, L’avenir d’une illusion, 1927

Coronavirus jour 50

 Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d’assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d’occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions , sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s’épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s’emparer du pouvoir.

O misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles ! Dans quelles ténèbres, parmi quels  dangers, se consume ce peu d’instants qu’est la vie ! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d’autre qu’un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte ?

LUCRÈCE (98-55 av. J.-C.), De la Nature, Livre II, v. 1-52, trad. H. Clouard, Garnier-Flammarion.

 

Coronavirus jour 49

« Quant à ce que l’on entend communément par le manque de retenue en discussion, à savoir les invectives, les sarcasmes, les attaques personnelles, etc., la dénonciation de ces armes mériterait plus de sympathie si l’on proposait un jour de les interdire également des deux côtés ; mais ce qu’on souhaite, c’est uniquement en restreindre l’emploi au profit de l’opinion dominante »

John Stuart Mill, De la liberté