Ce qui se prépare à un rythme incalculable et très rapide, c’est un nouvel homme bien sûr, un nouveau corps de l’homme, un nouveau rapport du corps de l’homme aux machines. On aperçoit déjà cette transformation. Quand je parle des machines, je pense aussi bien aux machines à signes qu’aux machines de mouvement, de déplacement. C’est même la station debout qui se trouve changée, ledit « homme » est en train de traverser une zone de grande turbulence. Là encore, je n’ai pas de réponse unilatérale. Tous les éléments de cette mutation en cours me font peur et en même temps me paraissent devoir être salués et affirmés. Ce que je dois faire dans ces cas-là, c’est avouer, déclarer, rendre manifeste de la façon la plus formalisée possible, cette contradiction de mon désir. Je suis attachés aux formes existantes ou héritées de la condition humaine, du corps de l’homme, de ce qui lui est proche, de son rapport au politique, aux signes, aux livres, au vivant, et en même temps je ne veux pas dire non à tout ce qui vient de l’avenir. Qu’il s’agisse du vivant, des prothèses, des greffes, du génome, de toute l’aventure technologique de communication, des médias qui transforment profondément l’espace public et privé. Jacques Derrida, Sur Parole, ed de l’Aube, 1999

Faire passer le temps…

Considérés globalement les hommes sont d’autant plus des comédiens qu’ils sont davantage civilisés ; ils prennent l’apparence de la sympathie, du respect des autres, de la décence, de l’altruisme, sans pour autant tromper qui que ce soit, parce qu’il est entendu pour tout le monde que rien n’est ici conçu du fond du cœur ; et en fait, il est très bien qu’il en aille ainsi dans le monde. Car, dans la mesure où des hommes jouent ces rôles, les vertus dont ils ont ainsi simplement, pour un certain temps, produit l’apparence, se sont peu à peu véritablement éveillées et s’intègrent dans leur disposition d’esprit. Mais tromper ce qui est en nous une puissance trompeuse, à savoir le penchant, cela équivaut en revanche à revenir à l’obéissance à la loi de la vertu, et ce n’est pas une tromperie, mais au contraire une manière innocente de nous illusionner sur nous-mêmes.
Ainsi, le dégoût vis-à-vis de sa propre existence procède-t-il de la façon dont l’esprit se trouve vide de sensations auxquelles il tend sans cesse : il est dû à l’ennui où l’on ressent en même temps la pesanteur de l’inertie, c’est-à-dire à la nausée que produit toute occupation qui pourrait s’appeler travail et serait capable de chasser cet écœurement, dans la mesure où elle s’associe à de la peine ; il s’agit là d’un sentiment extrêmement odieux, dont la cause est simplement le penchant naturel à la nonchalance (à un repos que ne précède aucune fatigue). Mais ce penchant est trompeur, même en ce qui concerne les fins dont la raison fait à l’homme une loi, dans la mesure où il l’incite à être satisfait de lui-même quand il ne fait absolument rien (quand il mène une existence végétative dépourvue de tout but), parce qu’alors, en tout cas, il ne fait rien de mal. En ce sens, tromper à son tour un tel penchant (ce qui se peut faire en jouant à pratiquer les beaux-arts, mais aussi, dans la plupart des cas, en se livrant à l’usage social de la conversation), cela s’appelle faire passer le temps (tempus fallere). L’expression, ici, indique déjà l’intention : tromper le penchant au repos oisif, quand l’esprit se divertit en s’adonnant par jeu aux beaux-arts, quand, ne serait-ce que par un simple jeu, en lui-même dépourvu de but, dans un combat pacifique, la culture de l’esprit, du moins, se trouve favorisée ; dans le cas contraire, cela s’appellerait : tuer le temps. Par la violence, on ne peut rien contre la sensibilité en ce qui concerne les penchants ; on est contrait d’en triompher par la ruse et, comme dit Swift, de donner à la baleine une tonneau pour la faire jouer, de manière à pouvoir sauver le navire (1).
Kant, Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798). Livre I §14 « De ce qui est permis en matière d’apparence morale ».

(1) Allusion à la Préface du Conte du tonneau (1704) de Jonathan Swift : l’auteur y présente son récit comme une allégorie ayant pour fonction d’écarter un danger, tels les marins jetant un tonneau à la mer pour leurrer une baleine.

Hommage Samuel Paty

Simone Weil,
L’Enracinement, 1949


Une nourriture indispensable à l’âme humaine est la liberté. La liberté, au sens concret
du mot, consiste dans une possibilité de choix. Il s’agit, bien entendu, d’une possibilité
réelle. Partout où il y a vie commune, il est inévitable que des règles, imposées par
l’utilité commune, limitent le choix.
Mais la liberté n’est pas plus ou moins grande selon que les limites sont plus étroites ou
plus larges. Elle a sa plénitude à des conditions moins facilement mesurables.
Il faut que les règles soient assez raisonnables et assez simples pour que quiconque le
désire et dispose d’une faculté moyenne d’attention puisse comprendre, d’une part
l’utilité à laquelle elles correspondent, d’autre part les nécessités de fait qui les ont
imposées. Il faut qu’elles émanent d’une autorité qui ne soit pas regardée comme
étrangère ou ennemie, qui soit aimée comme appartenant à ceux qu’elle dirige. Il faut
qu’elles soient assez stables, assez peu nombreuses, assez générales, pour que la pensée
puisse se les assimiler une fois pour toutes, et non pas se heurter contre elles toutes les
fois qu’il y a une décision à prendre.
À ces conditions, la liberté des hommes de bonne volonté, quoique limitée dans les
faits, est totale dans la conscience.


Simone Weil, L’enracinement, 1ere partie (Les besoins de l’âme),
section « La liberté », 1949.

HAINE / AMOUR

Eth. III, PROPOSITION 44
La Haine qui est totalement vaincue par l’Amour se change en Amour (63) ; et cet Amour est par là plus grand que si la Haine ne l’avait précédé.
DÉMONSTRATION
On procède de la même façon qu’à la Proposition 38 de cette Partie. Car celui qui commence à aimer l’objet qu’il hait, c’est-à-dire qu’il avait l’habitude de considérer avec Tristesse, se réjouira par cela seul qu’il aime, et à cette Joie que l’Amour enveloppe (voir sa Déf. dans le Scol. de la Prop. 13) s’ajoute celle qui provient du fait que l’effort pour supprimer la Tristesse que la Haine enveloppe est totalement secondé (comme nous l’avons montré à la Prop. 37), accompagné qu’il est, comme par sa cause, de l’idée de celui qu’on haïssait.
SCOLIE
Malgré cela, personne ne s’efforcera de haïr quelqu’un ou d’être affecté de Tristesse, dans le but de jouir de cette Joie plus grande ; c’est-à-dire que personne ne désirera se nuire à luimême dans l’espoir d’une compensation, et ne souhaitera la maladie dans l’espoir de la guérison. Car chacun s’efforcera toujours de conserver son être, et, autant qu’il le peut, d’éloigner la Tristesse. Si l’on pouvait concevoir au contraire qu’un homme ait la possibilité de vouloir haïr quelqu’un afin d’éprouver ensuite pour lui un plus grand amour, alors il faut dire qu’il désirerait le haïr toujours. Car plus grande aura été la Haine, plus grand sera l’Amour, et par suite il désirera que la Haine croisse sans cesse ; pour la même raison, un homme s’efforcera d’être de plus en plus malade pour ensuite jouir par son rétablissement d’une plus grande Joie ; il s’efforcera donc d’être toujours malade, ce qui (par la Prop. 6 ) est absurde.
***********
(63) Cf. note précéd. (III, n. 43 n. 62 ). C’est toujours dans le sujet considéré que sa propre haine peut être totalement vaincue par l’amour neuf, en lui. L’implication réciproque est évidente : en l’autre aussi, sa haine pour nous peut être totalement vaincue par son propre amour pour nous. Dans les deux cas, le mouvement initiateur est la prise de conscience et donc l’idée que l’autre (que nous haïssions) nous aime. C’est, en nous, l’amour de l’autre (issu de l’autre, puis tourné vers lui) qui induit le renversement de notre haine en amour (Dém. de III, 43).

 

Sujets Bac Général Alger et Tunis


Le candidat traitera, au choix, l’un des trois sujets suivants :

Sujet 1

Le bonheur nous échappetil inévitablement ?

Sujet 2

N’y atil de foi que religieuse ?

Sujet 3

Expliquer le texte suivant :

S’imposer des limites est la première obligation de toute liberté, la condition même
de son existence, car c’est seulement ainsi qu’une société sans laquelle l’homme ne peut pas être, pas plus qu’il ne peut asseoir sa domination sur la nature est possible. Plus la société ellemême est libre, c’estàdire moins la liberté naturelle de l’espèce sera
compromise par la domination de l’homme sur les autres hommes, et plus l’obligation d’une limitation volontaire dans la relation entre les hommes apparaîtra évidente et indispensable.
Or c’est désormais quelque chose de semblable qui intervient dans la relation de l’humanité à la nature. Notre puissance nous a rendus plus libres, et cette liberté comporte précisément ses obligations, de façon unilatérale1 cette foisci, il est vrai. Du fait qu’elle accompagne d’une même allure les actions engendrées par notre puissance, notre obligation s’étend désormais à la terre tout entière et au lointain futur. Elle constitue une obligation pour nous tous car nous participons tous aux profits de la puissance collective et nous en jouissons.
Or, notre obligation nous dit qu’il nous faut réfréner notre puissance ici et maintenant, c’estàdire qu’il nous faut réduire notre consommation pour le bien d’une humanité future, que nous ne serons plus là pour voir.

Hans JONAS, Une éthique pour la nature, 19801990

Sujets séries techno Alger et Tunis 2022


Le candidat traitera, au choix, l’un des trois sujets suivants.

Sujet 1

Faut-il préférer le naturel à l’artificiel ?

Sujet 2

Suffit-il de connaître la vérité pour nous débarrasser de nos préjugés ?

Sujet 3

Expliquer le texte suivant :

Nous avons dit que les lois étaient des institutions particulières et précises du législateur ;
et les mœurs
1 et les manières, des institutions de la nation en général. De là il suit que
lorsqu’on veut changer les mœurs et les manières, il ne faut pas les changer par les lois :
cela paraîtrait trop tyrannique ; il vaut mieux les changer par d’autres mœurs et d’autres
manières.
Ainsi lorsqu’un prince veut faire de grands changements dans sa nation, il faut qu’il réforme par les lois ce qui est établi par les lois, et qu’il change par les manières ce qui est établi par les manières : et c’est une très mauvaise politique de changer par les lois ce qui doit être changé par les manières. La loi qui obligeait les Moscovites
2 à se faire couper la barbe et les habits, et la violence de Pierre I er 3, qui faisait tailler jusqu’aux genoux les longues robes de ceux qui entraient dans les villes, étaient tyranniques. II y a des moyens pour empêcher les crimes : ce sont les peines ; il y en a pour faire changer les manières : ce sont les exemples.
MONTESQUIEU, De l’Esprit des lois I (1748).

1 « mœurs » : habitudes, coutumes, manières de vivre

2 « Moscovites » : habitants de Moscou

3 « Pierre I er » : Empereur de Russie (1672-1725)


Questions de l’option n°1

A. Éléments d’analyse

1. Montesquieu distingue le « législateur » de la « nation en général ». Comment
expliquez-vous la différence entre les deux ?

2. Selon le texte, en quoi les lois de Pierre I er en Russie sont-elles « tyranniques » ?

3. Quelle est la différence que le texte établit entre l’usage des « peines » et l’usage des
« exemples » ? Expliquez en illustrant votre propos par des exemples précis.

B. Éléments de synthèse

1. Quelle est la question à laquelle l’auteur tente ici de répondre ?

2. Dégagez les différents moments de l’argumentation.

3. En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez l’idée principale du texte.

C. Commentaire

1. Diriez-vous, avec Montesquieu, que les manières de vivre ne doivent pas être changées
par les lois ?

2. Sur quoi un changement des manières de vivre pourrait-il prendre appui ?

 

Sujets du bac 2022

Les sujets de philosophie concernant la session avancée de Tunisie.

 


Le candidat traitera, au choix, l’un des trois sujets suivants.

Sujet 1

Travailler, estce seulement se rendre utile ?

Sujet 2

La science peutelle tout expliquer ?

Sujet 3

Expliquer le texte suivant :

A partir d’un certain seuil, variable selon les individus, l’homme âgé prend
conscience de son destin biologique : le nombre des années qui lui restent à vivre
est limité. Si à 65 ans une année lui semblait aussi longue que dans son enfance, le
laps de temps sur lequel il peut raisonnablement compter dépasserait encore son
imagination ; mais il n’en est pas ainsi. Ce délai lui paraît tragiquement court parce
que le temps ne coule pas de la même manière aux divers moments de notre
existence : il se précipite à mesure qu’on vieillit.

Pour l’enfant, les heures semblent longues. Le temps dans lequel il se meut lui
est imposé, c’est celui des adultes ; il ne sait ni le mesurer ni le prévoir, il est perdu
au sein d’un devenir sans commencement ni fin. J’ai maîtrisé le temps quand je l’ai
animé de mes projets, découpé selon mes programmes : mes semaines se sont
organisées autour des aprèsmidi où j’allais au cours : alors chaque journée avait un
passé, un avenir. Mes souvenirs datés et cohérents remontent à cette époque.
D’autre part, les moments se traînent quand nous les vivons dans la tension ou la
lassitude. Or, l’enfant à cause de sa faiblesse, de son émotivité, de la fragilité de son
système nerveux se fatigue vite. Soixante minutes de lecture, c’est un effort plus
soutenu à 5 ans qu’à 10 ans, à 10 qu’à 20. Les distances sont longues à parcourir,
l’attention difficile à fixer : les journées ne se laissent pas franchir sans peine. Enfin,
surtout, le monde est alors si neuf, les impressions qu’il produit en nous si fraîches et
si vives que, évaluant la durée par la richesse de son contenu, elle nous paraît
beaucoup plus étendue qu’aux époques où l’accoutumance nous appauvrit.

Simone de Beauvoir, La Vieillesse (1970)

HUMANITÉS, LITTÉRATURE et PHILOSOPHIE jour 2


SUJET 1


Quand je vois chacun de nous sans cesse occupé de l’opinion publique étendre pour ainsi
dire son existence tout autour de lui sans en réserver presque rien dans son propre cœur,
je crois voir un petit insecte former de sa substance une grande toile par laquelle seule il
paraît sensible tandis qu’on le croirait mort dans son trou. La vanité de l’homme est la toile
d’araignée qu’il tend sur tout ce qui l’environne. L’une est aussi solide que l’autre, le

moindre fil qu’on touche met l’insecte en mouvement, il mourrait de langueur si l’on laissait
la toile tranquille, et si d’un doigt on la déchire il achève de s’épuiser plutôt que de ne la
pas refaire à l’instant. Commençons par redevenir nous, par nous concentrer en nous, par
circonscrire notre âme des mêmes bornes que la nature a données à notre être,
commençons en un mot par nous rassembler où nous sommes, afin qu’en cherchant à

nous connaître tout ce qui nous compose vienne à la fois se présenter à nous. Pour moi,
je pense que celui qui sait le mieux en quoi consiste le moi humain est le plus près de la
sagesse et que comme le premier trait d’un dessin se forme des lignes qui le terminent, la
première idée de l’homme est de le séparer de tout ce qui n’est pas lui.

Mais comment se fait cette séparation ? Cet art n’est pas si difficile qu’on pourrait croire,

ou du moins la difficulté n’est pas où on la croit, il dépend plus de la volonté que des
lumières, il ne faut point un appareil d’études et de recherches pour y parvenir. Le jour
nous éclaire, et le miroir est devant nous ; mais pour le voir il faut jeter les yeux et le
moyen de les y fixer est d’écarter les objets qui nous en détournent. Recueillez-vous,
cherchez la solitude, voilà d’abord tout le secret et par celui-là seul on découvre bientôt les

vôtres. Pensez-vous en effet que la philosophie nous apprenne à rentrer en nous-
mêmes ? Ah combien l’orgueil sous son nom nous en écarte ! C’est tout le contraire ma
charmante amie, il faut commencer par rentrer en soi pour apprendre à philosopher.

Jean-Jacques ROUSSEAU, Lettres morales, VI (1758)

Première partie : interprétation philosophique

Dans quelle mesure pouvons-nous redevenir nous-mêmes ?

Deuxième partie : essai littéraire

Lire permet-il d’accéder à une meilleure connaissance de soi ?


SUJET 2


Ce récit s’ouvre sur l’annonce de la mobilisation générale en septembre 1939.

Il est cinq heures d’un après-midi de septembre tiède et gris.

Le tocsin sonne.

On arrête de jouer.

Robe noire fermée jusqu’au cou, les bras levés, des mains blanches osseuses, le
regard fixe, la vieille femme crie sur la place du village que c’est la mobilisation générale.

Il n’y a pas un souffle d’air dans les feuilles du gros arbre.

Des oiseaux chantent.

Au garde-à-vous dans sa salopette de travail, les mains dans les poches, un homme
pleure.

Il est en sabots.

Il y a du bruit et du silence, mais le silence absorbe le bruit. C’est comme aux
enterrements.

Un long chat noir est étiré sur le rebord d’une fenêtre.

Deux femmes âgées s’étreignent, chacune la tête dans le cou de l’autre. Le chignon
de la plus petite s’est défait, ses cheveux grisonnants tombent en longues mèches

ondulantes de chaque côté de ses épaules. On dirait des anguilles vivantes. J’ai envie de
faire pipi.

Quelque part, au loin, une génisse appelle d’un meuglement plaintif.

Des villageois restent adossés à la façade jaune sale d’une maison.

Assise sur une pierre, la petite fille bleue tient à deux mains son ballon sur ses

genoux. Ses chaussettes blanches sont en boules molles sur ses chevilles. Elle se mord
les lèvres.

Devant le muret de pierres sèches, une femme s’est agenouillée sur le sable de la
place. Elle a les mains jointes, le dos voûté, la tête baissée. C’est comme une statue
d’église, mais noire.

Ma culotte est trop courte, elle me tire entre les jambes, j’ai de grosses croûtes aux
genoux, ça sanguinole toujours un peu et ça brûle.

En blouses grises, l’épicier et sa femme se tiennent sur le pas de leur porte.

Un cerf-volant rouge clignote dans le ciel.

Des hommes arrivent. Ils se serrent la main. On les voit se parler, hocher la tête, la

secouer, hausser les épaules.

Les bras ballants, deux femmes ont déposé devant elles leurs seaux de fer pleins
d’eau.

Je n’ai pas goûté. J’ai faim.

Le petit rouquin se traîne à quatre pattes dans la poussière en faisant des bulles de

salive avec ses lèvres. Il reçoit un coup de pied, tombe en avant sur le ventre et éclate de
rire. C’est sa mère qui lui a donné le coup de pied. Elle le relève en le tirant brutalement
par le bras. Elle époussette du bout des doigts son tablier d’écolier noir. Elle lui donne une
gifle. Il pleure.

– On ne tape pas les petits aujourd’hui, dit un vieux, c’est la guerre.

Je ne sais pas ce que c’est que la mobilisation générale, mais je suis bien content
que ce soit la guerre.

J’ai onze ans.

– Les salauds dit un homme.

J’aime les tartines épaisses avec dessus du beurre salé et un sucre.

Une grande femme surgit soudainement.
– Je le savais ! Je le savais !

Ses cheveux courts semblent grésiller autour de sa tête.

– Ce matin j’ai écrit une lettre à quelqu’un. Au lieu de mettre la bonne date j’ai mis
deux fois 1914 !

Je la regarde, étroite, nerveuse, les yeux écarquillés, cette voix criarde. Je ne
comprends pas ce qu’elle est en train de dire, mais je la trouve bête.

– Papa a fait 14 !

– Mon père aussi, dit un jeune paysan, le torse nu avec des poils blonds.

– Et nous voilà bons encore une fois dit l’homme à la moustache.

Il faut que j’aille chercher mon goûter à la maison.

Louis CALAFERTE, C’est la guerre (1993).

Première partie : interprétation littéraire
« C’est la guerre » : ce texte vous en donne-t-il l’impression ?

Deuxième partie : essai philosophique

Qu’est-ce qu’être en guerre ?